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Le Blog Officiel de Michel Bellin

mercredi 30 juin 2010

ONDE DE CHOC À L’ODÉON

Je suis sorti des Souffrances de Job à la fois sonné et ébloui. Sonné comme on descend d’un ring. Ebloui comme on émerge d’une extase. Un peu comme le prophète Ezéchiel qui, au sortir de sa vision, s’en retourna hébété, nous dit la Bible, « amer, l’esprit fiévreux, la main de l’Eternel pesant sur lui ». Plus prosaïquement : ben ça alors !



Moi qui ne vais que très rarement au théâtre (parce que, rien à faire, je ne « marche » pas !), j’ai enfin découvert samedi dernier à l’Odéon le genre de cérémonial total, à la fois sublime et complètement hot qui m’anéantit et me comble. En fait qui me convient et m’atteint. Coup de tonnerre. Coup de grisou. Mais pourquoi ?

Parce que, je pense, cette dramaturgie lyrique et bouffonne associe tous les contraires, les malaxe, les exhibe, les fouaille pour en extirper l’essentiel questionnement : pourquoi l’homme ? À quoi bon vivre ? A-t-on mérité de tant souffrir pour crever comme un chien galeux ? Donc, c’est profondément – en profondeur – humain et ce « spectacle » individuellement incarné et démultiplié avec frénésie par toute la troupe ressemble en cela à chaque spectateur perplexe (et torturé par ses questions sans réponses), le rassemble aussi, le coince dans son fauteuil sans possibilité de s’échapper, à peine de respirer (parfois grâce au rire). À la fois trou de serrure impudique et miroir grossissant des Barnum qui transforment les Princes Charmants en culs de jatte braillards !

Ici, sans répit pendant près de 2 heures, tout s’enchevêtre et s’interpénètre : le mental et le charnel, le tragique et le burlesque, le biblique et le laïc, le métaphysique et le politique, l’obscène et le spirituel, bref indissociablement ange et bête. Fin des apparences et des subterfuges : on est au cœur des vraies questions. L’ex-croyant est à poil, au pied du mur ; le roi est en uniforme et sa victime sodomisée par la raison d’Etat pour le plus grands plaisir des voyeurs et des putes rameutés pour le show du siècle. Une radicalité à l’image de la nudité intégrale de Job (qui s’impose ici, s’agissant de la déchéance de l’homme-ver de terre dépouillé et mis à l’épreuve).

Ainsi, le texte sans concessions de Hanokn Levin et la mise en chair de Laurent Brethome explicitent tout, sans pudeur ni faux fuyant, absolument tout – mais sans rien résoudre Dieu merci ! – tout jusqu’à la moelle, jusqu’à l’âme fissurée, jusqu’aux éclaboussures multicolores qui maculent autant qu’elles soulignent les corps meurtris – métaphore du sang, sperme, morve, larmes... toutes ces humeurs fumantes de poussière qui signent en la bariolant notre cocasse et humaine condition. Fascinant exode, depuis la table du banquet, où le plastic stéréotypé et démultiplié du capitalisme remplace le cristal et tient lieu de convivialité, table immense barrant toute la scène et recouverte d’un suaire à la blancheur improbable. Jusqu’au fondement supplicié impitoyablement sondé, transpercé, traversé jusqu’à la gorge, jusqu’à l’asphyxie et la vaine apostasie. Nul salut possible. Nada. The end.

Car plus qu’un instrument de supplice trivial – en fait l’insondable scandale du Mal et de la souffrance – ce pal omniprésent dans la dernière partie de la pièce, exhibé comme une effigie ou un Pantocrator dérisoire et indécent, fonctionne comme un symbole transcendantal, sous la forme de totem christophore qui relie verticalement la terre et le ciel – à travers les viscères déchirées de l’homme-animal et ses piteux hoquets de pantin désarticulé balbutiant en vain “ papa ”, “ papa ”… Au-dessus de notre terre jonchée de stupre et de vomi, un ciel bâché de noir, désespérément vide, éternellement muet, froid et lisse comme une tombe sans fin. Dieu est mort. Que sa créature se démerde. Et que les plus forts triomphent ! Un ciel-poubelle au-dessus d’une terre maculée. Une Terre Promise définitivement compromise. Car Dieu est un Père impuissant et son prétendu fils pas même un Innocent sacrifié, juste un cinglé.

En voyant érigé sur scène ce pal-gibet démesuré et triomphant, j’ai songé à cette phrase de l’Homme-Dieu : « De là où je serai, j’attirerai tout à moi. » C’est raté. Pas d’universelle aimantation, mais le triomphe de la dérision dans des râles d’agonie. Car contrairement à la Révélation (qui aveugle plus qu’elle ne console, ainsi l’arrivée en fanfares du Dieu-Tyran, grand moment proprement éblouissant et insupportable pour nos pupilles éblouies !) - et sauf peut-être dans la cantilène fraternelle murmurée dans la toute dernière scène de cette pièce coup de poing -, on est ici au ras du sol, dans la fange, dans les larmes, avec bien peu de lumière, si peu d’espoir et de tendresse humaine. Quand frappe le malheur, quand Dieu se venge de sa créature trop crédule, l’homme devient loup pour l’homme. Il hurle et massacre. Et les arguties théologiques s’éteignent tout comme les pieuses consolations. Car, selon Levin - et quoi qu’en dise la Bible (et son improbable happy-end) - l’amour est voué au deuil et la vieille amitié sera bafouée et trahie. Au temps du malheur, la foi se fait apostasie : les malheureux bipèdes doivent en priorité sauver leur peau, non ?

Alors, effaré, on se dit : c’est donc ça, un homme ?! Tout ça et rien que ça : une existence larvaire vue des étoiles, l’impasse d’une paternité décapitée et la cruauté bouffonne des règles sociales et impériales que cautionne et sacralise toute Religion ! Ce n’est donc que ça – tout ça ! – l’imposture d’un Bon Dieu, tyrannique, sadique et qui sait peut-être encore salvifique ? On peut rêver… Mais pas ce soir-là (26 juin 2010) sur la scène de l’Odéon : nulle échappée, nulle consolation. Même si chacun, sans oser se l’avouer, (et c’est pour cela que plus d’un spectateur a dû s’en retourner pensif), chacun se prend encore à chercher une faille, à débusquer un rai de lumière, à décrypter une amorce de sens qu’on n’ose même plus appeler Espérance. Car l’homme, depuis toujours et sans doute pour toujours, n’est qu’un fumier où croupissent tous les Job galeux d’hier et d’aujourd’hui, rien qu’ordure, sable mouvant, vessie de vanité, juste un cul transpercé. L’Homme, le trou du cul de l’Univers ! Mais peut-on, doit-on s’y résigner ? En tout cas, un tel désespoir est à la fois dérisoire et grandiose, crisis et catharsis. C’est pour cela qu’à la fin, applaudissant à m’en brûler les paumes, j’avais inconsciemment envie ou besoin d’étouffer des sanglots de rage. Peut-être de hurler à mon tour, à la fois résigné et révolté. En tout cas embarqué moi aussi dans cette galère percée, dans ce Grand Magic Circus de l’Absurde. Ne serait-ce pas là la magie du théâtre, sa sacralité, telle qu’elle m’a été enfin restituée ? Disons d’une forme de théâtre exigeant qui relie à l’Antique, renoue avec le proscenium de toujours en décryptant notre présent (les noces obscènes et souvent encore sanglante entre les sociétés et les religions).

Mais que serait tout cela, cette émotion, cette commotion, cette violente et salutaire provocation (du moins telles que moi, je les ai éprouvées et approuvées) sans l’immense talent d’une jeune troupe montée de province et à qui la capitale a donné sa chance dans le cadre d’Impatience, festival de jeunes compagnies organisé par l’Odéon ? « Théâtre émergent », talent dérangeant ! Il explose physiquement sur scène : chacune et chacun se donne, s’abandonne, se met en danger. Chaque corps se fait cri. Je l’ai réellement senti et quasiment palpé, étant placé au centre du premier rang, ressentant plusieurs fois comme une onde de choc (lorsque les balayeurs vident rageusement le sol d’une centaine de bouteilles en plastoc giclant jusqu’à mes pieds !) Devant la mise à nu et la mise à mort, place nette et sauve qui peut général !

Mais que demeurent saufs l’inspiration et le professionnalisme de la Compagnie Le menteur volontaire dont chaque comédien doit ici être nommé et ovationné : Thomas Blanchard, Antoine Herniotte, François Jaulin, Denis Lejeune, Hélène Marchand, Céline Milliat-Baumgartner, Geoffroy Pouchot-Rouge-Blanc, Anne Rauturier, Yaacov Salah et Philippe Sire. Sans oublier les décors et la régie de Gabriel Burnod, les lumières de David Debrinay, les costumes de Steen Halbro, la musique de Sébastien Jaudo, et aussi Jacqueline Carnaud & Laurence Sendrowicz (traduction), Carole Melzac (stagiaire de la mise en scène), Daniel Hanivel (conseiller dramaturgique), Rosemonde Arrambourg (assistante lumières), Antoine Herniotte (paysage sonore), Yan Raballand (conseiller chorégraphique), Gérard Llabres (construction décors et régie générale)… et mon vieux pote Jean-Sébastien Bach convoqué lui-aussi pour cette Passion hautement sacrilège !

Un ultime mot pouvant, après un tel « spectacle », renvoyer et acculer chacun à ses options et à ses contradictions (un peu aussi à ses propres solutions plus ou moins bricolées !) – cette phrase de Kafka qui sert d’épigraphe au site de la Compagnie [http://lementeurvolontaire.com/] :

« À partir d'un certain point, il n'y plus de retour, c'est ce point qu'il faut atteindre. »

Bonne chance à tous les humains qui, avec ou sans divinité tutélaire, en tout cas sans filet de protection ni assurance Vie Eternelle, tentent la tragicomédie de la Vie !




Une notice de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Hanokh Levin (orthographe de sa traduction française) est un dramaturge israélien, né dans la banlieue de Tel-Aviv sur la terre de Palestine, le 18 décembre 1943. Il meurt prématurément à l’âge de 55 ans des suites d’un cancer des os le 18 août 1999 sur la terre d'Israël. Cette période où bascule le destin de deux peuples, le situe au cœur du conflit qui s'exacerbe au Moyen-Orient, sous ses yeux, dans sa chair, au cœur de la société où il vit, travaille, respire. A propos de son œuvre, Nurit Yaari, professeur à l'université de Tel-Aviv déclare : « L'œuvre théâtrale de Hanokh Levin est imprégnée d'une critique virulente de la réalité politique, sociale et culturelle de l'État d'Israël. Avec une acuité hors du commun, Levin n'a cessé d’interpeller ses concitoyens contre les conséquences nuisibles d'une occupation durable des territoires conquis. »

mardi 29 juin 2010

CLAIR DE LUNE

Il y a quelques jours, je fis une grosse folie : l’achat de l’intégralité des Contes et nouvelles de Guy de Maupassant dans la collection La Pléiade. Et pour que mon bonheur fût total, dans la foulée ce matin-là, d’un clic sur mon clavier j’ai commandé le même chef d’œuvre pour ma meilleure amie.

C’est bête à dire : je découvre sur le tard cet auteur qui m’enthousiasme et littéralement me possède. Au lever, après une douche délicieuse, après avoir débranché radio et ordinateur, j’ai dégusté à la suite deux courts récits : « Confessions d’une femme » et « Clair de lune ». J’étais tellement pris et séduit par ces 9 pages, habité par la sentimentalité fiévreuse de mes deux héroïnes, révolté par leurs maris si lourds et si grossiers – quoique conjugalement irréprochables – que j’en avais la chair de poule et les larmes aux yeux et tout secoué par l’enthousiasme : l’âme humaine, c’est le plus fantastique continent, à explorer sans cesse et en tous sens ! Et mon meilleur guide : la sensibilité d’un très grand écrivain, son sens du récit, sa sensualité discrète, la magie de son style impeccable. Pas de laïus, pas un pavé de 1000 pages, pas un traité psychologique, encore moins psychanalytique, juste quelques pages où tout s’enchaîne naturellement, où tout est dit sans être grossi sous quelque loupe épaisse, où la nature et la nuit enchanteresses se donnent à voir bien plus fidèlement qu’une image saturée de pixels, où les replis de l’âme apparaissent aussi naturels et palpitants que les nervures d’une chair frémissante.

Et je me suis dit aussi, à peine confus : il a peut-être raison l’Ami, (surtout les soirs de pleine lune qui constituent nos plus fervents rendez-vous !) lorsqu’il moque ma nature « féminoïde » ! Et pourquoi pas ? Car le plus beau sujet, qu’il soit romantique ou tragique, contrarié ou comblé, béni ou trahi, hier et aujourd’hui, et je n’en démords pas, c’est – osons le mot – c’est l’Amour ! Et son plus sûr allié : la lune car, dit ailleurs Maupassant, « L’homme qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune. » Que l'adepte de Phébus se le tienne pour dit !

Donc, dans « Clair de lune », deux sœurs se revoient et se confient l’une à l’autre. Henriette a terriblement vieilli en quelques semaines et, à son retour de Suisse, d’une voix vaincue, s’explique sur sa métamorphose. De quoi, de qui s’agit-il ? Et comment cela a-t-il pu arriver ? Ci-après l’épilogue.



(…)

Depuis un mois que nous voyagions ensemble, mon mari, par son indifférence calme, paralysait mes enthousiasmes, éteignait mes exaltations. Alors que nous descendions les côtes au soleil levant, au galop des quatre chevaux de la diligence, et qu'apercevant, dans la buée transparente du matin, de longues vallées, des bois, des rivières, des villages, je battais des mains, ravie, et que je lui disais : "Comme c'est beau, mon ami, embrasse-moi donc !", il me répondait, avec un sourire bienveillant et froid, en haussant un peu les épaules : "Ce n'est pas une raison pour s'embrasser, parce que le paysage vous plaît."

Et cela me glaçait jusqu'au cœur. Il me semble pourtant que, quand on s'aime, on devrait toujours avoir envie de s'aimer davantage encore devant les spectacles qui vous émeuvent.

Enfin j'avais en moi des bouillonnements de poésie qu'il empêchait de s'épandre. Que te dirai-je ? J'étais à peu près comme une chaudière pleine de vapeur et fermée hermétiquement.

Un soir (nous étions depuis quatre jours dans un hôtel de Fluelen), Robert, un peu souffrant de migraine, monta se coucher tout de suite après dîner, et j'allai me promener toute seule au bord du lac.

Il faisait une nuit de conte de fées. La lune toute ronde s'étalait au milieu du ciel ; les grandes montagnes, avec leurs neiges, semblaient coiffées d'argent, et l'eau, toute moirée, avait de petits frissons luisants. L'air était doux, d'une de ces pénétrantes tiédeurs qui nous rendent molles à défaillir, attendries sans causes. Mais comme l'âme est sensible et vibrante en ces moments-là ! comme elle tressaille vite et ressent avec force !

Je m'assis sur l'herbe et je regardai ce grand lac mélancolique et charmant ; et il se passait en moi une chose étrange : il me venait un insatiable besoin d'amour, une révolte contre la morne platitude de ma vie. Quoi donc, n'irai-je jamais, au bras d'un homme aimé, le long d'une berge baignée de lune ? Ne sentirai-je donc jamais descendre en moi ces baisers profonds, délicieux et affolants qu'on échange dans ces nuits douces que Dieu semble avoir faites pour les tendresses ? Ne serai-je point enlacée fiévreusement par des bras éperdus, dans les ombres claires d'un soir d'été ?

Et je me mis à pleurer comme une folle.

J'entendis du bruit derrière moi. Un homme était debout qui me regardait. Quand je tournai la tête, il me reconnut et s'avança : - Vous pleurez, Madame ?

C'était un jeune avocat, qui voyageait avec sa mère et que nous avions plusieurs fois rencontré. Ses yeux m'avaient souvent suivie.

J'étais tellement bouleversée que je ne sus quoi répondre, quoi penser. Je me levai et je me dis souffrante.

Il se mit à marcher près de moi, d'une façon naturelle et respectueuse, et me parla de notre voyage. Tout ce que j'avais ressenti, il le traduisait ; tout ce qui me faisait frissonner, il le comprenait comme moi, mieux que moi. Et soudain il me dit des vers, des vers de Musset. Je suffoquais, saisie d'une émotion intraduisible. Il me semblait que les montagnes elles-mêmes, le lac, le clair de lune, chantaient des choses ineffablement douces...

Et cela se fit je ne sais comment, je ne sais pourquoi, dans une sorte d'hallucination...

Quant à lui..., je ne l'ai revu que le lendemain, au moment du départ.
Il m'a donné sa carte !...

***

Et Mme Létoré, défaillant dans les bras de sa sœur, poussait des gémissements, presque des cris.

Alors, Mme Roubère, recueillie, grave, prononça tout doucement :

- Vois-tu, grande sœur, bien souvent ce n'est pas un homme que nous aimons, mais l'amour. Et ce soir-là, c'est le clair de lune qui fut ton amant vrai.


[1er juillet 1882 in Le Gaulois avant d’être recueilli dans Le Père Milon (1899).]





lundi 28 juin 2010

OFFRE D’EMPLOI

Je viens de trouver ce tract chez ma boulangère. Sur le badge du séminariste d’opérette, il est écrit : « Jesus is my Boss ». Ah bon ? L'Église catholique ne sait décidément plus quoi inventer pour faire de la retape et duper la jeunesse !





dimanche 27 juin 2010

CARPE DIEM



Samedi faste. Phébus flamboie, il va faire très chaud. La veille, un dîner en tête à tête avec mon vieil ami comédien. Il râle beaucoup, joue la star, mais sa culture et son humanisme m’enchantent et nous arrivons à nous compléter devant notre pizza romana, lui avec son verre de pessimisme à moitié vide, moi avec le mien à moitié plein.

La nuit fut longue et reposante. À l’aube, après m’être offert une volupté maison, tout en restant ensuite alangui dans ma mezzanine, j’ai écouté avant de me lever une symphonie de Schubert, la Grande. J’avais parié sur du Brahms, raté ! Un peu plus tard, je prenais le chemin de Garches, notre squat qui rétrécit comme peau de chagrin à cause des travaux. Rien à redire : à chacun ses projets et à mesure que montent les murs de la monstrueuse villa qui nous exilera bientôt, ma décroissance est de plus en plus jouissive. La nostalgie du futur ! Sitôt vautré dans la vieille chaise longue délabrée (face à une énorme pelleteuse mécanique ici très incongrue), en marcel sous mon vaste tablier blanc (ah ! cet air frais qui chatouille les aisselles !), tout occupé à siroter un scotch glacé, j’ai aperçu notre rouge-gorge qui s’est aussitôt approché en sautillant. Enfin un vieux copain ! a-t-il dû penser dans sa petite tête. En fait, il adore la musique baroque, plus encore les concertos pour violon de Monsieur de Saint-Georges, le Nègre des Lumières. L’oiseau s’est donc posé sur une branche du cède géant, à l’aplomb de mon siège. Accompagnés par les Archets de Paris, nous avons pu entamer notre double concerto en sifflotant gaiement à tour de rôle. C’est un petit compagnon charmant ! Dans l’azur, un autre oiseau laissait une longue traînée blanche… J’ai fermé les yeux : de quel bonheur paisible est privé l’Ami au loin ! Mais demain sera un autre jour… J’ai alors repensé à ma fameuse maxime que je ne parviens pas à mettre au point. Ma préférée, brève et incisive (Vivre, c’est savourer chaque instant qui meurt) est en fait bancale ; elle sent la méthode Coué car elle ne tient pas compte des passages à vide, du moral au fond des chaussettes (hier, mon portable restait muet). Je pense corriger l’aphorisme ainsi : « Vivre, c’est savourer ou endurer chaque instant qui meurt. » Car quel que soit l’état d’âme - bien-être ou amertume - le Temps qui emporte aussitôt ce qu’il vient d’offrir instille ainsi fugacement dans notre âme légèreté et bienveillance.

Nous n’avons donc pas matière à nous plaindre et tout est bien hic et nunc dans le meilleur des mondes !


samedi 26 juin 2010

PESTE OU CHOLÉRA ?

Islam ou christianisme ? Après 10 ans de macération théologique et 30 ans de désintoxication assidue, j'en suis arrivé à cette conclusion : grosso modo, ces religions se valent par leur nuisance sociale et leur déstructuration personnelle (j'abandonne pour l'instant le judaïsme à Woody Allen !). Ce qui m'intéresse : en quoi le social en est-il diversement impacté ? Nulle rhétorique ici, juste des anecdotes et des observations relevant du genre Chronique.



Depuis deux ans, je vais assez souvent dans un des Emirats pour y visiter un vieux copain de régiment qu'il est convenu de nommer expatrié par profession. Cinq fois par jour, il sort de ses gonds (« Mais il va la fermer, sa grande gueule ! »), car dès 4 heures le muezzin appelle les fidèles à la prière et l'infidèle qu'il est, à la crise de nerfs. Il faut préciser que le malheureux a son logis entre deux minarets qui y déversent leurs mégawatts exaltés (le vendredi, c'est le prêche entier). « J'y peux rien, ça me fait du bien. » (Il n'a pas tout à fait tort et je fais pareil ici lorsque, d'un coup de télécommande, je cloue le bec au jingle niaiseux de Radio-Classique.)

En vain je lui démontre que sa révolte est vaine, qu'il est l'hôte d'un pays qui lui fait (bien) gagner sa vie, etc. N'empêche, il a raison : quand bien même tous les autochtones seraient concernés - improbable vu le nombre limité de babouches devant les mosquées et la quantité exponentielle de larbins et d'esclaves importés d'Asie - il est aberrant qu'une religion au XXIème siècle impose une geignarde hégémonie qui, sans que rien ni personne n'y trouve à redire, morcelle chaque journée, sonorise l'espace, islamise le Temps... en tout cas s'obstine à martyriser indistinctement tous les tympans, surtout l'intelligence ! Il faudrait aussi parler de l'omniprésence en creux des normes islamiques : absence des femmes dans l'espace public, également des mendiants, des clebs, et ces mille tracasseries au moment du Ramadan que l'étranger a tout intérêt à respecter (malheur au fumeur et heureusement que sont invisibles les soupirs homophiles !). Bref, avec pas mal d'hypocrisie (à Dubaï alcool, putes, fric blanchi) l'Islam partout exhibe sa foi et dicte sa loi.



En France, il en va tout autrement. Le culte musulman est discret, les mollahs ne sont guère invités en commissions ou sur les plateaux TV pour gloser sur l'Éthique (on n'en dira pas autant des prétendus experts chrétiens !). Quant à la burqa, je trouve ce détail folklorique aussi inoffensif que le gréement des nonnes ou les turbans des sikhs. La pratique catho est, elle, plutôt décorative. Le dimanche à Garches, pour corser mon whisky, j'aime à mater la sortie de la grand messe : les cloches carillonnent, les bambins sont proprets dans le bleu marine et l'escogriffe en blanc fait de grand gestes en baisant in Christo toutes ses paroissiennes. Parfois, le mécréant qui somnole en moi se réveille : « Vous auriez dû chanter plus fort, votre Bon Dieu est sourd ! » Car c'était hier leur prière pour la Paix dans le monde.



En fait, ce n'est pas sur la place publique, mais bien dans les consciences - la mauvaise conscience - que le virus chrétien fait des ravages. Ayant pratiqué la confession du bon côté de la grille (là où l'on absout), j'ai constaté effaré à quel point la culpabilité empoisonne, cadenasse, mutile, nourrie par un dualisme ancestral (l'âme/le corps, alors le sexe... pouah !). D'où une névrose catholique chronique, une sorte de pandémie fortement indurée au fil des siècles, une tare génétique consubstantielle au Dogme. Car comment gérer le formidable antihumanisme de la Révélation ! Si " Dieu " s'était contenté d'être YHWH, et Mahomet le prophète d'Allah, on laisserait volontiers chaque individu et chaque communauté régler ses comptes avec le surnaturel. Mais voilà, Jésus est passé par là : Dieu s'est fait homme. Ni plus ni moins. Zeus ou Allah, passe encore, mais un lardon du Père (pourquoi pas sa fille ?) ! Grotesque avatar. Fable intenable. D'où in fine cette désespérante duperie : ni plus ni moins que les autres religions mais d'une façon bien plus insidieuse, le christianisme (qui est un antihumanisme) n'aime pas l'humanité sauvée par l'Agneau immolé car selon son Dogme la vraie patrie du pécheur est au Ciel : la voie royale pour y parvenir est le chemin de la croix et la haine de soi.



Holà Bellinus, me dira-t-on, pourquoi une telle rage ? Pourquoi ne pas choisir la voie médiane : être un sage agnostique. Impossible ! Face aux croyants qui savent, un devoir d'athéisme s’impose. Sur le même terrain, avec les mêmes armes. Non plus des cimeterres, mais les seuls mots qui scalpent les sophismes et pèlent les intégrismes. Agnostique ?!! 99% d'entre eux sont de mauvaise foi. Si je demande : « Crois-tu aux fées et à la licorne bleue ? », combien oseront répondre qu'ils suspendent leur jugement ? À peine 1% d'imbéciles. Les autres le sont aussi, pour le moins des lavettes, ces tièdes que vomissait Ieschoua. Car mon ex me donne encore raison : « Je suis venu apporter le glaive sur la terre et comme il me tarde que cette heure arrive ! »


Illustrations : 3 caricatures de Romain Boussard pour le recueil d’aphorismes de M. Bellin « Vous reprendrez bien un p’tit aphoricube "? » Gap, 2006.




vendredi 25 juin 2010

QUELLE DEVISE ?

Sitôt ciselée, ma maxime ne m’a pas quitté hier de toute la journée. Sans cesse, je l’ai tournée et retournée en tous sens (y compris durant la projection du film Les petits ruisseaux qui pourrait en être l’illustration). Le plus difficile étant de s’accrocher à l’aphorisme lorsque surviennent contrariétés et désillusions ! Et rester soi-même en toute occasion élégant et léger, léger, léger…



Réflexion faite, je me relève cette nuit, toujours aussi enthousiaste mais insatisfait : quelle est la meilleure expression ? J'hésite entre 3 :

1. Savourer la vie, c’est traquer et croquer les instants qui meurent.

2. Vivre, c’est savourer chaque instant qui meurt.

3. Être vivant, c’est traquer et croquer les plus jolis instants qui s’envolent en mourant.


MERCI DE M’INDIQUER (dans le formulaire) TA PRÉFÉRENCE OU UNE 4ème FORMULATION PLUS... HEUREUSE !

jeudi 24 juin 2010

OASIS





Hier matin, après avoir joué une improvisation romantique sur mon clavier, j’ai passé un long moment de farniente béat au jardin Albert Khan, à un jet de pierre de ma chambre.

Le soleil et la tiédeur étaient enfin de retour. Quel calme ! Quelle harmonie ! Quelle sérénité ! J’ai vite délaissé les petites sentes japonaises, hérissés de pierres, pour faire halte dans le vaste jardin à la française. Là, dans la pénombre parfumée des roses, je suis resté assis sans rien faire… ai tété mon cigarillo vanillé… puis poursuivi la lecture d’un ouvrage enchanteur (« L’élégance du hérisson »)… laissé ensuite à nouveau vagabonder mes pensées… vers les charmes de la nature… de la vie brève et appétissante… vers celles et ceux que j’aime… imprégné d’une félicité douce et légère tout près des iris, des carpes et des nénuphars, au milieu des pommiers en espaliers et des grands cèdres bleus, le tout dans des gazouillis allègres.

Oui, sans nul doute privilégié, (et pour un seul misérable euro !), j’ai vécu une véritable commotion esthétique, mais sans malaise ni douleur ! Et la concierge, Madame Michel, a bien raison - je veux parler de l’auteur Muriel Barbery, lorsqu’elle note, sidérée puis songeuse

et comblée devant la nature morte d’un artiste hollandais : « Il est si exténuant de désirer sans cesse… Nous aspirons bientôt à un plaisir sans quête, nous rêvons d’un état bienheureux qui ne commencerait ni ne finirait et où la beauté ne serait plus fin ni projet mais deviendrait l’évidence même de notre nature. Or, cet état c’est l’Art. » Contemplation. Apesanteur. Ataraxie. C’est le jardin Albert Khan. C’est partout où l’Art se dévoile. Car, dans une roseraie de Boulogne ou dans une miniature de Pieter Claesz, dans un recueil de Baudelaire comme dans un lied de Schubert, l’Art est un fragment d’existence sans durée. Une parcelle de beauté offerte sans crispation ni vouloir.

L’Art, c’est l’émotion sans le désir.




Détail : Nature morte de Pieter Claesz (1597-1661)

mercredi 23 juin 2010

LES IMPOSTEURS





Sur le quai de la gare de St Cloud, je regardais vendredi dernier par-dessus une épaule ce titre énorme barrant la Une d’un quotidien. Ah bon ? Quels imposteurs ? S’agirait-il de membres du gouvernement amateurs de jets et de havanes et de passe-droits et de dessous de table et de cumul de mandats et de doublement d’indemnité et de permis de construire fallacieux et d’appartements de fonction de la République et… ? Mais non ! seulement nos tricolores qui venaient de s’incliner piteusement devant les Aztèques. Ouf ! on a eu très chaud. Ceci dit, pourquoi une telle outrance éditoriale pour ce non-évènement annoncé ?

Depuis belle lurette, ma religion est faite, que ce soit pour la Gaule d’Astérix ou le pays de Zapata, Mandela ou toute autre nation faisant rimer baballe avec hymne national : je hais le foot. D’une haine viscérale et totale. Le foot national, international, mondial et intersidéral. Le foot de mon enfance (tous ces dimanches de pensionnat à me geler les fesses sur les gradins !), le foot de ma maturité, le foot de ma dégénérescence programmée. Le foot et tout ce qui s’y attache comme un essaim de tiques sur un clebs galeux : fric, pub, business, vedettariat, guerre des ego et aussi médiatisation, crétinerie des supporters, instrumentalisation politique, récupération patriotique, nationalisme maquillé en franchouillard bleu-blanc-rouge ou en cacophoniques vuvuzelas...

D’où mon mépris rétrospectif ce matin devant leur déroute hexagonale, une transe béate poil à la rate qui se dilate etc.

Quand je pense au foot, d’hier, d’avant-hier et de toujours, c’est la tirade du Seigneur au long appendice qui me monte aux lèvres et m’emplit le rictus d’une ire furieuse et dédaigneuse :

Suivre des yeux une baudruche traversant à coups de pied et de vociférations un grand pré fauché, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, quel intérêt ludique !
Non, merci.

M’offrir par procuration des frissons de bravoure macho, la chope à la main et le cul dans le sofa, bel exploit athlétique !
Non, merci.

Communier aux transes avinées d’Iroquois en délire qui gerbent leurs injures et brandissent des bannières, noble effusion mystique !
Non, merci.

Aduler ces grands benêts en shorts qui se rêvent en stars, squattent les 5 étoiles et empochent des milliards, triste dérive éthique…
Non, merci.

Confisquer les Une et les JT pour d’épiques Euros ou autres Coupes ras-le-ball, belle urgence médiatique !
Non, merci.

Instrumentaliser l'azur (délavé) en ciment sociétal et exhausteur du moral des ménages, subtile rhétorique escamotant les vrais débats géopolitiques.

Non, merci !

Non, merci !

Non, merci !

Or, dis-je et je persiste et signe, rien de nouveau sous le soleil : Panem et circenses concluaient les Anciens ; Épate et Audimat clament nos Modernes. Pour finir, ce troupeau de veaux n’a que ce qu’il mérite : à défaut de blé dans l’escarcelle, dans la mangeoire plasma du foin et, jeudi ou lundi soir, très noire au fond de l’assiette, avec ou sans Domenech, la plus aigre des piquettes, c’est vraiment très chouette !

…et en même temps fort préoccupant car « cette absence de patron, de stratégie, d’esprit d’équipe, ces talents gâchés, ces ressources ignorées et, au bout du compte, cet échec cinglant résonnent comme une métaphore cruelle. Celle d’un pays qui peine trop souvent à se rassembler, à dépasser ses morosités et ses divisions, à mobiliser ses énergies. » (Editorial du Monde du samedi 19 juin)




mardi 22 juin 2010

LE GRAND COMMERCE SENTIMENTAL

Je viens de terminer un livre fort et dérangeant : « Tous les enfants sauf un » de Philippe Forest (Gallimard). L’auteur, qui a connu le malheur de perdre sa petite fille atteinte d’un cancer, a d’abord retranscrit son drame sous la forme d’un roman (L’enfant éternel, « L’infini », Gallimard, 1997). Il y revient aujourd’hui, encore et encore, dans un essai où il passe en revue, d’une plume précise et implacable, sans le moindre pathos, tous les thèmes liés à son drame personnel : les mythologies mensongères, la sentimentalité carnassière et impudique, le deuil (l’imbécile et impossible ‘travail de deuil’ dont on nous rebat sans cesse les oreilles), la mélancolie hospitalière, la possible utilité des rites et des religions… Forest stigmatise aussi l’écœurante et hypocrite société qui est la nôtre, compassionnelle autant qu’intrusive qui, de Téléthon en cellules d’aide psychologique, « se refait une réalité là où ça saigne ». Extrait ci-dessous sur ce Nouvel Ordre Victimal.



« La sentimentalité est l’inverse de la pitié – au sens que Rousseau donne à ce mot – tout comme la charité qui l’accompagne est le contraire de la justice. Elle en simule la forme pour en usurper la place, et en renverser le sens. L’identification à la personne souffrante permet de jouir virtuellement d’elle et de soi-même en s’imaginant livré au même impossible : tout le sublime de la douleur et de la compassion se trouve ainsi disponible. Mais, comme l’expérience du malade n’est vécue que par procuration et qu’elle se trouve vidée de sa signification profonde, la sentimentalité, sous couvert de sympathie vraie, verse le néant de la douleur au sein du discours positif qui en assure l’évacuation.

Il y a une grande « sentimentalité » dont les enfants malades et leurs parents sont aujourd’hui l’objet. Elle les fait doublement victimes : d’abord de la souffrance qu’ils subissent, ensuite de l’arraisonnement spectaculaire dont ils deviennent la proie. Tous ils suscitent la terreur et la pitié, comme le veut la vieille mécanique tragique brevetée au temps d’Aristote mais que l’optimisme moderne a adaptée à l’insignifiance d’une vision mélodramatique. De tous, on considère alors qu’il est juste de jouir, faisant de leur malheur le gage d’un plaisir impuni et (presque) gratuit. De ceux que saisit le malheur, il n’est pas excessif de dire qu’ils se trouvent livrés à un grand commerce prostitutionnel dont ils ne recueillent pas même les fruits puisque c’est la société tout entière qui s’institue proxénète dans l’affaire.

Je parle trop abstraitement. Je veux dire que la communauté vient jouir très visiblement du spectacle de la souffrance. L’argent, l’attention, l’audimat sont la monnaie à l’aide de laquelle la société prétend acquitter le droit de transformer la douleur en pur objet de spéculation. On paie pour voir. On règle en bons sentiments ou bien en bel argent. Le citoyen télévisuel acquitte son écot. Il s’imagine acquérir ainsi le droit de jouir de l’émotion que suscite la souffrance mais sans s’acquitter de la dette que cette jouissance suppose – sinon sous la forme impersonnelle d’une obole abandonnée à l’industrie caritative. La grande messe annuelle du Téléthon, l’office hebdomadaire cathodique, l’inénarrable et abjecte comédie que jouent les personnalité les plus dérisoires – mannequins et sportifs – utilisant très cyniquement l’alibi d’une « cause humanitaire » pour en faire l’un des instruments de leur propre promotion participent d’un seul et même phénomène dont personne ne semble avoir assez de mauvais esprit pour dénoncer les implications réelles.

Car, sous prétexte de soulager financièrement la souffrance ou bien de témoigner pour elle, on exhibe le malheur comme on le faisait autrefois dans les cirques ou bien dans les asiles, transformant tous ceux qui souffrent en figurants de leur propre histoire, expropriés de leur vie, contraints à y tenir un rôle que d’autres ont écrit pour eux et où on exige en plus qu’ils fassent bonne figure à la caméra bienfaitrice.

Nous vivons bien sous ce Nouvel ordre Victimal qu’évoque Jean Baudrillard où le monde s’en va « se refaire une réalité là où ça saigne : réalimenter le vivier de la valeur, le vivier référentiel, en faisant appel à ce plus petit commun dénominateur qu’est la misère humaine ». Les victimes des guerres lointaines comme celles de cette autre guerre intérieure qui se livre dans l’enclave de l’hôpital deviennent les objets d’une opération magique par laquelle la société fait mine de retrouver ce « réel » qui lui fait désespérément défaut tout simplement parce qu’elle l’a elle-même liquidé : « Résurrection de l’Autre comme malheur, comme victime, comme alibi – et de nous-mêmes comme consciences malheureuses tirant de ce miroir nécrologique une identité elle-même misérable.

Telle est bien la loi du grand négoce sentimental. »



Emmanuelle Béart avec les travailleurs sans papiers

lundi 21 juin 2010

DÉLIRE GOURMAND

Attention ! aujourd’hui, ce n’est pas un « bref billet » comme l’annonce indûment mon blog, mais presque une Encyclopédie voire une Bible, tant par la densité et la longueur du morceau choisi (honni soit qui mâle y pense) que par son inspiration et sa ferveur ! Je n’y peux rien et je m’en excuse : ma Muse est parfois indocile et trop féconde et je n’ai pas encore appris à lui rogner les ailes tant son chant m’enivre devant mon clavier qui fume !

Donc, de la patience, beaucoup d’attention et de patience pour décrypter le délire qui va suivre. Et que les envieux et les jaloux et les détracteurs de bellinades et tous les homophobes mal baisés passent leur chemin.

Quant aux autres, qu’ils (elles) ajustent leur ceinture de sécurité après avoir dénoué celle de chasteté !

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samedi 19 juin 2010

DUO POUR L’ENFANT DU SILENCE

La neuvième fois où Monsieur de Sainte Colombe sentit près de lui que son épouse était venue le rejoindre, c'était au printemps. C'était lors de la grande persécution de juin 1679. Il avait sorti le vin et le plat de gaufrettes sur la table à musique. Il jouait dans la cabane. Il s'interrompit et lui dit :

« Comment est-il possible que vous veniez ici, après la mort ? Où est ma barque ? Où sont mes larmes quand je vous vois ? N'êtes-vous pas plutôt un songe ? Suis-je un fou ? Je souffre, Madame, de ne pas vous toucher.

- Il n'y a rien, Monsieur, à toucher que du vent. »

Elle parlait lentement comme font les morts.




Quatre ou cinq fois par semaine, c'est notre rendez-vous de “ pianothérapie ”. J'appelle ainsi nos courts duos impromptus - méthode inédite et non brevetée que j'invente au jour le jour. Qu'on se rassure, rien de sectaire ! Juste un moment d'empathie et d'harmonie. Evidemment, il ne s'agit pas de lui apprendre le clavier, encore moins de guérir l’enfant mutique ! Simplement lui offrir dans sa nuit - m'offrir à moi aussi - quelques fragments de clarté.

« Croyez-vous qu'il n'y ait pas de souffrance à être du vent ? Quelquefois ce vent porte jusqu'à nous des bribes de musique. Quelquefois la lumière porte jusqu'à vos regards des morceaux de nos apparences. »

Elle se tut encore. Elle regardait les mains de son mari, qu'il avait posées sur le bois rouge de la viole.

Son cœur battait à rompre par la joie qu'il éprouvait et ses doigts tremblaient.
- Mes mains, disait-il. Vous parlez de mes mains !



Sitôt arrivé, après que le bambin a saisi ma main pour me conduire jusqu'à l’objet de tous les émois (un monstrueux piano à queue), je le pose sur mes genoux. Le réflexe a vite été acquis : il place aussitôt ses mains sur les miennes, s'embarquant pour un voyage non-stop au gré de mes improvisations.
Je maintiens son index pour qu'il joue la mélodie. Sur l'ivoire, quels beaux paysages nous parcourons ensemble ! Quand, par de lourds accords plaqués, ma main gauche scande la marche des éléphants, l'enfant tremble entre mes bras. Mais c'est pour du beurre ! Puis, “ dans la forêt lointaine... ” en fredonnant nous nous baladons et nous nous répondons en écho du haut de notre grand chêne “ Coucou ! ... Coucou ! ”... le jeune hibou et le vieux duc.


Monsieur Marais inclina la tête. Monsieur de Sainte Colombe toussa et dit qu'il désirait parler.

« Cela est difficile, Monsieur. La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler. En ce sens, elle n'est pas tout à fait humaine. Alors vous avez découvert qu'elle n'est pas pour le roi ?

- J'ai découvert qu'elle était pour Dieu.
- Et vous vous êtes trompé, car Dieu parle.
- Pour l'oreille ?
- Ce dont je ne peux parler n'est pas pour l'oreille, Monsieur.


Parfois, l'oisillon fait la sourde oreille, refuse tout net de chanter. Une fois, j'ai dû prestement retirer mon avant-bras que son bec voulut vriller. Que se passe-t-il dans son petit cerveau quand il disjoncte ? Quel vent mauvais y souffle en rafale pour qu'il faille contre lui attaquer le premier ? D'une main, je maintiens le jeune autiste contre ma poitrine, ma bouche murmure à son oreille, sous sa paume ma dextre déroule une tendre arabesque. Plus tard, coda de notre mini concert, je l’invite à descendre du nid afin qu'il danse avec l'accompagnatrice qui ne le quitte pas des yeux (elles sont quatre à se relayer, méthode américaine oblige, lourde et hélas coûteuse).

- Pour l'or ?
- Non, l'or n'est rien d'audible.
- La gloire ?
- Non. Ce ne sont que des noms qui se renomment.
- Le silence ?
- Il n'est que le contraire du langage.
- Les musiciens rivaux ?
- Non !
- L'amour ?
- Non.
- Le regret de l'amour ?
- Non.
- L'abandon ?
- Non et non.


Sur notre air favori (Étoile des neiges), l'enfant valse et virevolte jusqu'au signal de la trille : il fait alors la toupie, s'enivre de sensations, bat des mains... tout le monde bat des mains ! C'est le moment où les parents, et même la cuisinière, rejoignent le trio. Nous applaudissons notre bonheur d'être si bien ensemble dans une chaude et rassasiante vibration d’air sonore (quelle autre définition de la musique ?). C'est du moins ce que je ressens. Le visage radieux du petit et le regard parfois voilé de larmes de son papa, ma plus belle récompense !

- Est-ce pour une gaufrette donnée à l'invisible ?
- Non plus. Qu'est-ce qu'une gaufrette ? Cela se voit. Cela a du goût. Cela se mange. Cela n'est rien.
- Je ne sais plus Monsieur. Je crois qu'il faut laisser un verre aux morts...
- Aussi brûlez-vous.
- Un petit abreuvoir pour ceux que le langage a désertés. Pour l'ombre des enfants. Pour les états qui précèdent l'enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière... »

Sur le visage si vieux et si rigide du musicien, au bout de quelques instants, apparut un sourire.
"


Pascal Quignard, Tous les matins du monde, XX et XXVII [extraits], Gallimard, 1991.


POST SCRIPTUM. Un an après avoir écrit ces lignes, les choses ont bien évolué : l’enfant ne m’a plus jamais mordu ; dès que j’arrive, il me sourit et me dit posément « Bonjour Michel ! ». Avant d’attaquer un exercice complexe, il me rassure : « Je suis prêt. » Hier, à la main droite puis à la main gauche, sur trois octaves il a joué correctement la gamme d’Ut majeur (avec passage du pouce puis du majeur à la descente !). Prochain défi : que ses deux menottes parviennent à jouer ensemble les deux lignes mélodiques différentes de Frère Jacques. Ce n’est pas gagné ! Moi, j’ai tout gagné : notre connivence musicale et affective est devenue ma jouvence quotidienne. Merci !

vendredi 18 juin 2010

PÈRE ET FILS (2)

(Suite du texte envoyé à l’un de mes fils après une communication téléphonique… animée !)


À propos de ce sentiment de déphasage entre parents et enfants, j'aimerais narrer ici, au risque de paraître impudique, une mésaventure survenue l'automne dernier et qui m'a durablement tourmenté.

C'était au soir d'une rencontre parents enfants qui dura deux bons jours. Tout s'était bien passé, on ne s'était pas revus depuis plusieurs mois. Faute de maison de famille, nous nous retrouvions dans l'appartement très exigu d'un de mes fils. Peu à peu, insidieusement, bizarrement, un sentiment m'infiltrait, fissurait ma bonne humeur de façade : que faisions-nous là ensemble ? Quel dénominateur commun nous réunissait désormais ? En fait, je m'ennuyais, trop à l'étroit, trop de joie exubérante, trop de vains souvenirs, trop de discussions oiseuses... J'avais l'impression étrange de me sentir précisément de trop, sur la touche, incompris. Je craignais même de dire des choses incongrues et déplacées - puisque telle semble être ma réputation.

Autour de moi, heureux de se retrouver, trois jeunes couples épanouis, ravis de plaisanter, de boire un bon coup, de fumer un p'tit bédo comme au bon vieux temps. Arriva un moment où, au milieu d'eux, tous serrés dans la cuisine au 8e étage, dans cet immeuble où je me sentais coincé, je me suis senti physiquement de trop, mal dans ma peau, un sentiment d'étouffement... J'étais gêné, comme si ces jeunes gens insouciants et bruyants étaient soudain devenus pour moi des étrangers ! Mes propres petits... devenus grands et dissemblables ! Je ne les reconnaissais plus, je ne ressentais aucun lien envers eux. Je ne comprenais plus pourquoi on se jouait ensemble depuis la veille la scène de la famille recomposée, reconstituée, baignant dans le bonheur et la bonne humeur et une pseudo connivence. J'avais l'impression d'être en réanimation. Bref, je suis sorti sur le balcon pour fumer un cigare, puis j'ai fureté sur Internet pour me trouver un hôtel. J'avais vraiment besoin de me retrouver seul, avec un peu d'espace à moi, du silence surtout. Rien à faire, aucun hôtel dans les parages, à moins de déranger... Mes enfants semblaient outrés de ma proposition. Mais comment, n'est-on pas bien ensemble !!! Etc.

Je me suis retrouvé à nouveau seul au salon à macérer dans mes pensées négatives, entre détestation de moi et exaspération d'être ainsi pris en otage. Eux rigolaient dans la cuisine, ils voulaient se coucher très tard, faire la teuf (je ne savais toujours pas où j'allais dormir, dans un coin du salon m'avait-on rassuré, toujours l'insouciance moderne : c'est cool, pas de problème...) Bref, à un moment, ma fille intriguée est venue me voir au salon et c'est alors... que j'ai craqué ! Une crise de larmes dévastatrice, très violente. Inconsolable le père ! Mes fils alertés par les sanglots sont venus à la rescousse. Très touchant, ces grands enfants consolant leur père, alors que, normalement, c'est l'inverse qui devrait se produire, n'est-ce pas ? Je ne sais plus ce que j'ai dit, entre deux hoquets : que je me sentais trop déphasé parmi eux que j'en avais marre d'être un mec hors-norme, que l'Ami était décidément trop loin dans son maudit Émirat, que je ne me sentais plus assez « papa » pour eux, que je ne l'avais sans doute pas été suffisamment lorsque j'étais parti, que je n'arrivais plus à me forcer... Je ne suis pas certain que mes enfants aient compris mon profond désarroi et mon déphasage par rapport à eux, à leur jeunesse, leur insouciance, leurs illusions, le temps qui passe et va tous nous effacer... Toujours ce piège de la famille dont la nostalgie ne cesse de se refermer sur moi ! Ensuite, heureusement, après la bénédiction des larmes, après la séance de thérapie familiale improvisée, tout a été pour le mieux : séance de DVD ensemble, rires, insouciance et un bon sommeil réparateur. Et le lendemain une avalanche de SMS sympas !

Retour à ma réflexion un brin chaotique. Souvent, quand je vois nos grands s'éloigner (même si nous nous aimons, si nous nous le disons et écrivons, mais sans employer jamais le mot, par pudeur), j'éprouve ainsi un très fort sentiment de distanciation, de résignation, parfois de soulagement désabusé. C'est la vie, la vie insensée et cruelle, mais, disait Rilke, « il faut s'y tenir. » J'essaie de m'y tenir, même si, je l'avoue, ce deuil allègre m'interloque avec une légère pointe de culpabilité : serais-je un père contre nature ? Car cette étrangeté progressive entre mes enfants et moi, cette distance assumée, ce refus que demeure pérenne le lien fusionnel a pour moi quelque chose de sain même si trop de violence parfois déborde : inéluctable et indispensable dérive les uns des autres. Fil ténu et condensé de tristesse : ne pas trop secouer, tant c'est plein de larmes ! Parfois de rires, car la vie s'amuse à être absurde et à nous posséder ! C'est une bouffonne, dirait mon fils. Bouffonne et conne. C'est sa loi, la loi de la vie qui est tout sauf sentimentale. La nature est pratico-pratique, sans mémoire ni nostalgie : que deviendrait la rose si, tel un disgracieux greffon, subsistait indéfiniment le provisoire bourgeon ? À quoi ressemblerait le papillon s'il portait encore sur ses ailes diaprées les stigmates poisseux de la chrysalide qu'il a été ?

S'ajoute ainsi ce constat : pourquoi telle enfant chiffonnée est-elle devenue cette jeune femme si rayonnante ? Pourquoi tel autre enfant, d'une fulgurante beauté à neuf ans, est-il devenu cet adulte un brin cynique au charme précocement fané ? Car la nature est tyrannique et odieuse, elle se joue de nous, brouille les pistes, sépare et tue, car elle ne connaît qu'une loi sauvage : la préservation de l'espèce. C'est pourquoi il faut la dompter, la museler, la contrecarrer pour qu'advienne le règne de l'Homme, quoi qu'en disent Sa Sainteté et ses sbires. Et s'en tenir à cette élémentaire sagesse : que les parents fassent le deuil des enfants immortels qu'ils n'auront jamais. Que les enfants renoncent aux parents idéaux qu'ils n'auront jamais non plus et qui, en leur offrant la vie, ne leur ont rien promis !

Oui, ne pas (plus) avoir besoin de ses enfants pour exister ! Être père et mère le mieux possible, le moins longtemps possible. Qu'eux ne comptent pas trop non plus sur leur père et leur mère pour se réaliser. Qu'ils se méfient plutôt d'eux, qu'ils se défient de leurs certitudes, de leurs conseils, de leur expérience gravée indument dans une sorte de blason clanique. Qu'ils transgressent plutôt ! Qu'ils renient peut-être pour devenir eux-mêmes. Que la famille soit intense, mais rapide. Ne jamais faire payer le prix de la reconnaissance par le poids de la ressemblance. Certes on peut rêver, on peut croire à un monde meilleur, on peut même engendrer puis vieillir, mais le cœur serré et les yeux ouverts : que la famille devienne autre chose que le conservatoire des préjugés sociaux et le lieu de l'esclavagisme sentimental. Que les liens de l'esprit deviennent plus forts et plus déterminants que ceux du sang. Alors, faner, oui, rider, s'éloigner, se taire, se refuser à l'effusion mensongère, se réjouir secrètement de leur belle insolence, mais consentir à rester soi-même, autre et seul, à jamais seul, consentir joyeusement à perdre son pedigree de père comme on fait tomber une peau morte, mais sans prétendre renaître pour autant même si on le vaut bien... et puis baisser le pont-levis, hausser la herse.


Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même.
Ils viennent à travers vous, mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais non point vos pensées,
car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps, mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves...


Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L'Archer voit le but sur le chemin de l'infini, et il vous tend de sa puissance pour que ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l'Archer soit pour la joie,
car de même qu'il aime la flèche qui vole,
il aime l'arc qui est stable.


Khalil Gibran Le Prophète

Ci-dessous, hommage visuel au jeune surdoué (son site : http://art2moi.unblog.fr/)



jeudi 17 juin 2010

LÀ OÙ EST TON TRÉSOR… (interlude)



J’ai plusieurs fois remarqué lors de l’embarquement à Dubaï que certain(e)s touristes, encombré(e)s de volumineux paquets, se félicitent des « bonnes affaires » faites au Duty Free du Terminal ou dans ce pays de rêve (!) qui méprise la TVA des gueux. Oh ! l’électronique hi-teck à prix douceur… Ah ! les flacons de parfum bradés, les fiasques de whisky à prix cassé… Chouette ! toutes ces cartouches de clopes disséminées dans mes sacs… Enfin ! ce rutilant set de bagages Freeline tant convoité avec le vanity parme incorporé et sa face avant Néoprène… darling, tu imagines, mon impérial trolley cabine polyester, quelle aubaine !!!


Mon seul trésor tient dans le creux de ma main et c’est l’océan qui me l’a offert un matin de juin 2010 sur la plage de Qidfa.


mercredi 16 juin 2010

PÈRE ET FILS (1)

Avant-hier soir, longue conversion téléphonique avec un de mes fils. Nous nous appelons rarement mais c’est toujours fort, mouvementé et, je crois, affectueux. En fait, il ne me comprend pas, ne me connaît pas, me juge avec sévérité : je ne suis pas le père idéal (adulte) dont il a rêvé alors qu’il va précisément devenir papa dans quelques mois (son injonction à ce que je devienne un bon grand-père et rentre enfin dans le rang de la normalité familiale !!!). De mon côté, je ne le connais guère, je ne cherche pas à le comprendre et je me garde bien de le juger : il vient d’avoir 28 ans, j’en aurai 63 ans en juillet prochain !

« Avec humour », prétend-il lors de notre conversation (qui avait des allures d’escarmouches et de chausse-trappes !), L*** a pointé les 3 défauts majeurs qui le consternent chez son géniteur : égoïsme, pessimisme, aigreur ! Tout ce que je combats, la caricature de moi-même !!! Quelle douche ! Donc, soit mon fils ne me connait pas (ou mal), soit - le plus vraisemblable - il me reste encore beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir, beaucoup de peaux mortes à faire tomber pour devenir qui je prétends être : généreux, confiant, espiègle !

Pour finir, après avoir reposé le combiné, j’ai réfléchi, longuement…, puis je me suis résolu à envoyer à mon ‘grand’ ce texte écrit et publié ailleurs il y a quelques mois [« Grands enfants, vieux parents »] et que je n’avais alors pas osé faire lire à aucun de mes rejetons. Ai-je bien fait de le mettre dans la confidence ? Lira-t-il mon témoignage ? Ira-t-il jusqu’au bout ? Me comprendra-t-il un tout petit peu mieux ou bien ma sincérité décalée entrouvrira-t-elle davantage la plaie secrète de sa déception filiale ? Qu’importe, l’avenir le dira. Il est ‘lui’, je suis ‘moi’.Nous sommes dorénavant autrement reliés. Qu’il le veuille ou non, je ne sacrifierai plus au vieux paganisme des liens de la chair et du biologisme attendrissant. Je ne souhaite qu’une seule chose : que continue cahin caha notre fructueux et désespérant dialogue père-fils.

J’ajoute qu’après une telle volée de bois vert de sa part, j’appréhendais hier soir de pleurer seul éperdument. Or, en pensant à mon artiste-designer de fils si étrangement conformiste, si ingénu, à sa certitude inébranlable devant le Bonheur universel et sa merveilleuse mission procréative, j’ai souri avec une malice attendrie puis dormi à poings fermés 8 heures d’affilée ! (Ce qui ne m’arrive pratiquement jamais.) Venant d’un père aussi indigne, une telle quiétude, est-ce grave, papy Sigmund ?






Grands enfants, vieux parents. Qu’est-ce à dire ? Comment cela fonctionne-t-il ? C'est une question qu'il me tient à cœur d'aborder et qui est, me semble-t-il, trop rarement explicitée : qu'advient-il lorsque nos fils et nos filles quittent le nid familial, volent de leurs propres ailes, comme on dit, semblent s'éloigner chaque jour davantage, chaque jour plus loin... et nous, adultes vieillissants qui descendons la pente et ressemblons de moins en moins aux jeunes mères et aux jeunes pères que nous avons été pour eux, avec eux, ensemble, dans ces familles bénies qui n'étaient pas encore fracturées et décomposées ? Quels liens subsistent ? Quels besoins ? Quelle puissante et inopérante nostalgie ?

Je ne veux pas faire ici un exposé froid, mais interroger mes pensées et mes entrailles de père, dire les choses telles que je les ressens, même si elles peuvent apparaître abruptes ou contre nature. Quand je vois aujourd'hui ces garçons et cette fille abordant la trentaine, si forts, si vulnérables, si magnifiques, forcément différents de tout ce que j'avais pu imaginer ; quand je vois d'autres garçons et d'autres filles du même âge, venant d'autres horizons pour conquérir leurs cœurs et leurs corps et s'y installer, il me semble alors - et c'est pour moi une bénédiction ! - que ce ne sont plus « mes » enfants, pas même « ma » descendance, presque des étrangers qui s'éloignent pour leur bien et le mien. Ils ont changé, j'ai changé. Nous changeons chaque jour et qu'est-ce qui subsiste du lien qui nous nourrit naguère et qui socialement marqua les uns et les autres ? Car, il ne faut pas se leurrer : si l'individu y trouve son compte, dans sa dose de narcissisme et d'affection, la famille saisit l'individu, le marque à jamais, ne le laisse jamais seul, à l'image de la société qui l'immerge, le récupère, l'intègre et trop souvent le formate.

De gentils étrangers dont l'existence me questionne souvent : quelque chose qui nous unit encore et nous relie certes, mais quoi au juste ? Et à mesure que s'accumulent les jours et les nuits, ou plutôt qu'ils se délitent, comme ces photographies qui jaunissent et s'affadissent, il me semble que s'estompe entre nous la connivence, du moins le fil conducteur. Le pacte d'alliance s'effrite, c'est inéluctable. Et ce n'est pas un malheur ! Seule subsiste la reconnaissance pour ce qui fut et composa, durant une quinzaine d'années, une famille unie et un clan soudé. Mais qu'est-ce qui peut résister au Temps une fois qu'est terminée la tâche du nourrissage et de l'élevage ? Peut-on indéfiniment retenir dans nos deux mains crispées l'eau fraîche qui fuit de toutes parts et ne demande qu'à s'échapper ?

Lorsque je décidai de faire mon premier enfant, ce fut après mûre réflexion. Idem pour les trois autres, mais d'une manière moins radicale puisque le processus de reproduction était enclenché. Et cette interrogation souvent me tourmentait la nuit, avec le vague pressentiment que ce magnifique projet altruiste allait définitivement briser notre face à face amoureux. Il me semblait alors que pour ma compagne, pour la femme rayonnante qu'elle était, tout était facile et évident, comme si elle devait être forcément maternelle, comme si notre amour était immortel, notre vie ensemble éternelle... Pourquoi donc hésiter ! Je macérais pourtant dans le doute, longuement, douloureusement, mais c'est bien connu, ce que femme veut, Dieu le veut ! Ainsi, tous deux nous nous sommes aimés puis généreusement multipliés. Une maison a été choisie, restaurée, embellie et agrandie. Elle a bourdonné, puis elle s'est dépeuplée, la vieille ruche est devenue silencieuse et a été vendue. Nul n'est revenu la visiter, jamais.

Car si la vie est éternelle, elle est indifférente ; elle ne cesse d'aller de l'avant, abandonnant fétus et sédiments dans l'indifférence de son cours conquérant. Parents et enfants, nous sommes plus que jamais ces fétus ; nos inutiles souvenirs sont le sédiment de l'affection qui nous porta et nous créa. Ce fut un long chapitre, mais la vie n'est qu'une suite de chapitres. Ou plus exactement un recueil de nouvelles : de nouveaux personnages apparaissent et le fil conducteur, moins que dans le roman, est ténu, voire inexistant. Foin de littérature, aussi généreusement qu'inconsciemment, nous, parents, avons embarqué à notre bord quatre merveilleux enfants, mais, cruelle inconscience, le moment venu, à aucun d'entre eux nous ne pourrons jeter une bouée de sauvetage ! Et la réciproque est vraie. C'est ainsi. C'est la vie. C'est la mort et la vie, inextricablement mélangées, pâte et farce mêlée dans le cannelloni ! Les bébés ont forci, ont grandi, se sont métamorphosés en adultes rayonnants de beauté et de vitalité. Eux grandissent quand papa et maman rapetissent. De jour en jour, jusqu'à ce jour... Et, le jour venu, pourront-ils, sans dégoût, sans se forcer, se pencher encore avec tendresse sur les débris que les vieux parents seront devenus, privés peut-être de sentiments ou de mémoire ? Qui reconnaîtront-ils ? Quels masques déformés de leur propre jeunesse enfuie, du pacte qui n'a pu être tenu ? N'auront-ils pas raison de se raidir et de s'enfuir puisque, décidément, la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde pas avec hier ?

Il y a belle lurette que se sont évaporées les gouttelettes de semence où, d'une manière naïvement prométhéenne, je voulais condenser mes projets de créativité tous azimuts et d'amour non-stop ! Prendre ma part à la construction du monde, peupler à mon tour la petite planète bleue pour créer dans mon propre foyer un laboratoire d'harmonie et de concorde universelles ! Sauf que, je l'ai dit, lorsque je me suis marié, je ne voulais pas d'enfant, pas en fabriquer un seul. C'était une trop grande responsabilité, c'était par avance consentir au deuil et à l'inéluctable : la mort promise et l'utopie non tenue. Et puis, les jours passant, la réflexion prenant le pas sur l'intuition... Ce furent des années merveilleuses où personne ne se posait de questions : les parents se crevaient à la tâche, les enfants grandissaient sagement. Tout le monde s'aimait, à l'évidence, du moins régnait ce sentiment d'alliance et de compagnonnage qui en tenait lieu. Un pour tous, tous pour un.

Je revois encore cette photo où les bambins s'éloignent dans la fraîcheur du petit matin pour rejoindre l'école du village. C'est le jour de la rentrée. Sacs au dos, ils ressemblent à des conquérants en culottes courtes ! Lorsque j'ai pris ce cliché, sans doute avec fierté, je pense avoir anticipé le deuil annoncé : ils vivront leur vie, nous achèverons la nôtre. Patiemment. Séparément. Adverbe ô combien juste puisque je ne vieillis pas avec la mère de nos enfants. Quant à leur vie à eux, aujourd'hui elle jaillit, explose, débordante de projets, un pacs par-ci, un achat d'appartement par là, et même, c'est un scoop, l'arrivée prochaine d'un premier petit-fils. Je connais beaucoup d'amis qui ne rêvent que d'être vite grand-père. Pour moi, ce destin m'indiffère. C'est leur projet à eux deux, je le respecte, mais ce n'est plus mon histoire et quoiqu’en façade je me réjouisse, cette sorte de fatalité procréative me consterne : mon propre fils abdique aussi et ne rêve que de se reproduire ! J'apprécie néanmoins leur vitalité. Ils n'ont ni le temps de différer ni le goût à procrastiner. N'empêche, moi, je suis partagé : si tous leurs projets me tiennent à cœur, si je les aide parfois de mon mieux (le plus souvent en corrigeant leurs fautes d'orthographe !), dans le fond leurs plans ne me passionnent pas vraiment, c'est une autre histoire qui me laisse froid et sceptique tant ces projets m'apparaissent par avance trompeurs. Mais ce furent les miens - à peu près les mêmes ! - quand j'avais trente ans !! Aimer, construire, me reproduire ! De mariage en ménage... Surtout ne pas le leur dire, ne pas doucher leur bel enthousiasme.

Décalage. Déphasage. La terre est donc sauvée et le chagrin des pères programmé. Et la chaîne continue, indécente, indispensable. L'instinct de survie est sauf, de génération en génération... Les jeunes ont donc raison et les vieux imbéciles forcément tort. C'est pourquoi il faut à tout prix inverser le proverbe : si jeunesse pouvait, si vieillesse savait.


(À suivre après-demain)

mardi 15 juin 2010

LIZ D’ÉGYPTE



C'est lointain mais très précis. Incroyablement précis. Inaccessible Liz adorée ! On l'appelait ainsi ; officiellement Elisabeth. Débarquée en Europe dans les années soixante, elle était la plus prestigieuse star du moment. À 14 ans, j'étais tombé amoureux d'une étoile. À vrai dire, cet astre fatal n'avait qu'un rapport lointain avec la galaxie qui m'était familière : petit séminariste, blouse grise et boule rase, j'étais sage comme une image, juste ému par les affiches de statues grecques ornant la classe et agacé par les pampres en plâtre qui les émasculaient. La dame, elle, défrayait la chronique par ses coûteux caprices et ses flirts en cascades. Mais cette surenchère de scandales, loin de refroidir ma flamme, la portait au contraire à un rare degré d'incandescence. Pour moi, Cléopâtre était l'unique, l'incomparable, mon aurore boréale, ma Cité interdite, ma divine Tentatrice à l’immarcescible beauté.

Ses yeux d'améthyste pailleté d'or m'hypnotisaient ; son ample poitrine, offerte sous des tulles, me donnait des vertiges inconnus que je crayonnais imprudemment dans la marge de mes versions latines (ça me changeait du Crucifié au pagne impudique – en plus, je donnais le change !). J'avais imaginé, des nuits durant, la fameuse scène du bain où la star convalescente se prélasse dans une encre bleue bardée de radiateurs. Je connaissais par le menu détail chacune de ses robes, une trentaine, dont la fabuleuse tunique en or filé qu'elle porte lors de son entrée dans Rome, le jeune Césarion à ses pieds. Avec quelle fébrilité j'avais vécu les avatars de la production : fièvre de Malte, pneumonie, intoxication, phlébite... tandis que des milliers de figurants grelottaient sous leurs cuirasses de carton. Même la gorge royale avait payé un tribut aux affres du tournage et mon chaste tourment était à l'affût du stigmate palpitant sous le fard. Quant aux chiffres insensés du péplum en 70mm Todd-AO, ils s'enchaînaient dans ma mémoire en un crescendo litanique que le clergeon psalmodiait avec délices : 160 statues, 15000 arcs, 26000 costumes, 150000 flèches... Les déclinaisons qui me ravissaient, les multiples qui m'étourdissaient ! Liz puissance 1000 ! Rien n'était trop somptueux, trop dispendieux pour l'Élue de mon cœur.





Ce qui me fascinait le plus - outre la beauté californienne de Liz Taylor - c'était son inconstance, l'adéquation totale entre la vie et le rôle, amplifiée il est vrai par les paparazzi. Il n'était question que de coups de foudre, de ruptures, de réconciliation sur fond de dollars, d'alcool et de carton-pâte. Une femme, Liz ? Une poudrière ! J'allais jusqu'à fureter dans la presse spécialisée pour y dénicher un cliché compromettant, une interview inédite, une anecdote corsée. Malgré mes performances en italien, je ne comprenais pas tout, mais le peu que je savais traduire (potins et foudres vaticanes réunis) me confirmait l'importance capitale de l'enjeu.





Ebloui, grisé, surdocumenté, je décidai de me placer à mon tour sur les rangs des prétendants. Bien sûr, mes chances étaient minces puisque la dame n'avait alors d'yeux que pour le lieutenant de César (le Gallois au regard d'acier que je trouvais hâbleur et balourd). Mais qu'importe la concurrence puisqu'en amour comme à la guerre, la valeur n'attend pas le nombre des années. C'est en tout cas ce qu'enseignaient nos Maîtres et j'aimais à mitonner Corneille à la sauce hollywoodienne.



Je risquai un jour le tout pour le tout dans une lettre enamourée, une missive de feu pimentée de superlatifs et sans doute de quelques fautes d'orthographe. Comme le courrier était épluché par Monsieur le Supérieur, j'avais profité d'une leçon de piano pour le poster en ville - ce qui constituait une grave infraction. Puis les mois passèrent... Plusieurs mois. Pardi, c'est loin l'Amérique ! À moins qu'une secrétaire francophobe... Je n'osais imaginer ma répudiation.

Un jour enfin arriva un courrier de Los Angeles. Comment avait-il pu échapper à la vigilance de la censure ? Je ne le sus jamais. L'amour fait des miracles ! Dans l'enveloppe air mail, juste une photo monochrome. Damned, qu'était-il arrivé à Divine ? Elle était méconnaissable : un tailleur strict surmonté d'un impossible chapeau cloche lui donnait un air guindé et lointain. Seuls les yeux et la bouche... mais le bistre était fade, la posture corsetée. L'âme s'était envolée ! Par bonheur, rachetant l'ensemble, une inscription barrait le portrait en gros caractères : THANK YOU. Mot magique, sublime hiéroglyphe, inespéré Sésame ! Je rangeai aussitôt - non sans l'avoir d'abord furtivement baisé - le talisman dans mon porte-carte plastifié, au fond de la poche la plus profonde, la plus secrète. Chaque fois que je le désirais, que j'en ressentais le besoin (surtout quand la grisaille de l'internat me serrait la gorge), je n'avais qu'à toucher mon cœur et fermer les yeux : elle était là, au chaud, bien à moi, cette catin sublime qui me vengeait de cent madones frigides, me rendait le goût de vivre et d'espérer l'Ailleurs.



Les saisons passèrent... Un seul ibis, c'est bien connu, ne fait pas le printemps. Dans la poche du duffle-coat, l'icône s'écornait, se craquelait chaque jour davantage, donnant à la déesse en civil un maintien de mormone décatie. À l'extérieur, le film-fleuve tarissait : les basses eaux de l'oubli ne charriaient plus que de rances potins. Sur les murs de la ville, l'Egyptienne s'effilochait, n'offrant plus aux passants blasés qu'un visage délavé de bruine, rongé par des réclames iconoclastes. Je supportais mal une telle dégradation. Temps cruel ! Mode imbécile ! Foules volages ! Moi, du moins, je resterais fidèle. Pari tenu. Aucune autre star ne vint détrôner ma Pharaonne, ni la blonde Edmée, belle de nuit parmi les belles, ni la sauvage Joan du canyon aux potences, ni l'altière Chimène à la grande bouche carmine.

Encore quelques mois... le mirage allait s'effacer à jamais. Alors que les palais alexandrins de Pinewood étaient en ruine depuis longtemps, que les immenses affiches s'étaient depuis des lustres effritées, ma passion s'écaillait de jour en jour, me laissant sec et désenchanté. Presque insensible. Quelques picotements, puis un froid, ce grand froid progressif... quand a mordu l'aspic. Amour platonique, suc éventé, impossible moisson. Déjà d'autres icônes venaient hanter mes nuits... des éphèbes graciles ou de vaillants hoplites en tuniques de lin... Tout vertueux que je fusse, je n'y coupai pas. Je me sentis sale et maudit. Vulgaire et soumis. Je devais me convertir, me ressaisir, sublimer, il le fallait ! rester pur à tout prix, m'évader vers le haut. Ego elegi vos. Marie m'y aiderait, non pas Marie-Madeleine, mais la Mère des Sept Douleurs. La Vierge, pas la putain.

Je me sentis acculé à n'être qu'un élève conforme et appliqué. Bien plus que tous les autres, le meilleur. Voué aux Prix d'Honneur. Condamné à la piété. Confit en vertu. Crucifié d'envies. Oh ! Rien de grave. Rien de corporel. Juste le mental, l'inviolable tabernacle des pensées impures volontaires. Si peu volontaires... Juste quelques bouffées vénielles, éparses ici ou là, à peine esquissées, saintement réprimées. Pardonnez-moi, mon Père... Ego te absolvo. Et le pardon tombait en ondée bienfaisante.

Après avoir maintenu un temps la tête au-dessus du Nil, bu goulûment les ultimes gorgées de vénération déjà éventées (j'avais vu le film 5 fois !), je me laissai doucement glisser dans l'onde lustrale de la Pureté et de l'Obéissance. Je perdais une femme pour Dieu en personne ! Bienheureuse réévaluation. Miraculeuse transsubstantiation ! D'un côté une minuscule mortelle, femme-image de surcroît, actrice infidèle, femelle pécheresse. De l'autre, DIEU, Dieu majusculin, universel, éternel. Un Dieu hors-concours, roi du prêt-à-prier : Dieu Père, frère, amant, source, feu, vie, mort, Dieu paix, fureur, douceur, Dieu hier, aujourd'hui, demain, Dieu pain et vin, Dieu-prêtre, Dieu-grand-prêtre, Dieu-enfant-prêtre, Dieu petit-enfant-futur-prêtre...

Ce Zeus-là était à son tour Superstar, mais ce n'était plus du cinoche. On était enfin dans le réel, sur la chaîne de montage, celle des Temps Modernes. Un turbin pas trop épuisant, puisque la Grâce tenait lieu de carburant et le Règlement de frein moteur. Quant au sang et au reste... Dépouillement. Dégrisement. Nul décor en trompe-l'œil. Plus de nuit américaine. Seule la vocation mais elle était en toc. Et le jeune lévite allait le pressentir dix ans plus tard quand, allongé de tout son long sur les dalles glacées, comme un figurant qui s'emmerde, il aurait froid, ce matin de juin, un grand froid dans la poitrine. Surtout au moment où le prêtre d'Isis en contre-plongée, immense dans son costume d'apparat avec son bâton doré, prononce sur lui l'oracle, le dernier jour du tournage : « Gardez l'intégrité d'une vie chaste et sainte ; faites mourir en vos membres les vices et les concupiscences ; promettez à moi et à mes successeurs, respect et obéissance et recevez le joug du Christ, car son joug est suave et son fardeau léger. ».


Bellinus le jour de son ordination (juin 1973)

The end. C'était juste pour me souvenir et zapper... me souvenir à nouveau. Me rappeler ce temps où, à peine pubère, je me voulais pur, fort, asexué, archangélique... Séduit par Liz l'Amoureuse et lâché par Cléo la Tueuse ! Mais élu pour l'éternité, prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech.



lundi 14 juin 2010

SALAUD DE DIEU





Je viens de lire d’une traite « Boule de suif et autres histoires de guerre » de Maupassant (Livre de poche, Flammarion). Quel talent ! Quel enchantement ! Impossible de départager tous ces récits si bien menés, si sinistrement ou drôlement humains : Boule de suif bien sûr mais aussi Mademoiselle Fifi (en fait une peste d’officier prussien !), Le Père Milon, la Mère sauvage, le Lit 29, deux amis… C’est vraiment ce type de littérature qui me convient, sans aucun doute parce qu’elle correspond, par sa sobriété et sa concision, à ma Règle de vie : bref et intense. Et aussi parce que l’humour (et le cynisme) le partagent à la gravité.

La surprise la plus saisissante, ce fut à la page 240 : les toutes dernières lignes qu’a écrites Guy de Maupassant avant que la syphilis et la folie ne l’emportent quelques mois plus tard à 43 ans. Impossible de terminer son roman (ou sa nouvelle). Et, devant la page soudain blanche, je suis resté doublement sidéré, non seulement parce que le texte s’achève brutalement, sans ponctuation après le pronom mais aussi parce que ce que l’auteur écrit de l’Infâme correspond exactement à ce que je pense de l’ectoplasme sadique qui alimente les religions perverses et hante l’inconscient collectif - et dont il est si jouissif de se libérer. Même si ce n’est jamais tout à fait gagné et terminé puisque l’athée est un maniaque de Dieu qui voit partout son absence ! Je suis cet obsédé compulsif, jamais épuisé, jamais rassasié, amant dépité et bretteur professionnel car je n’ai pas besoin que Dieu existe, dit mon Julius, pour vouloir sans cesse et toujours m’en débarrasser !

IV

Éternel meurtrier qui semble ne goûter le plaisir de produire que pour savourer insatiablement sa passion acharnée de tuer de nouveau, de recommencer ses exterminations à mesure qu’il crée des êtres. Eternel faiseur de cadavres et pourvoyeur de cimetières, qui s’amuse ensuite à semer des graines et à éparpiller des germes de vie pour satisfaire sans cesse son besoin insatiable de destruction. Meurtrier affamé de mort embusqué dans l’Espace, pour créer des êtres et les détruire, les mutiler, leur imposer toutes les souffrances, les frapper de toutes les maladies, comme un destructeur infatigable qui continue sans cesse son horrible besogne. Il a inventé le choléra, la peste, le typhus, tous les microbes qui rongent le corps, les carnassiers qui dévorent les faibles animaux. Seules, cependant, les bêtes sont ignorantes de cette férocité, car elles ignorent cette loi de la mort qui les menace autant que nous. Le cheval qui bondit au soleil dans une prairie, la chèvre qui grimpe sur les roches de son allure légère et souple, suivie du bouc qui la poursuit, les pigeons qui roucoulent sur les toits, les colombes le bec dans le bec sous la verdure des arbres, pareilles à des amants qui se disent leur tendresse, et le rossignol qui chante au clair de lune auprès de sa femelle qui couve ne savent pas l’éternel massacre de ce Dieu qui les a créés. Le mouton qui

samedi 12 juin 2010

WHEN YOU’RES STRANGE




Richard a perdu la mémoire il y a une quinzaine d’années suite à un terrible accident de voiture. Depuis trois ans, plusieurs fois par semaine, je suis son auxiliaire de vie car, sans repères ni dans le temps ni dans l’espace, le moindre acte de sa vie flottante devient décousu, étrange et incohérent.

Ce qui fait lien, c’est la musique. C’est elle qui permet à Richard de survivre et de savourer encore son existence recluse et monotone malgré mes soins et ma présence souvent espiègle. C’est aussi la musique qui est notre connivence. « Hello, Michel ! Qu’est-ce que tu veux écouter aujourd’hui ? Va choisir. » Voici la phrase rituelle qui m’accueille dès mon arrivée, davantage injonction qu’invitation. Il faut dire que Richard est un passionné de rock ; il possède près de 400 microsillons qu’il a collectionnés avec amour avant son aquaplaning. Grâce à lui, j’ai découvert The Cure, J.J. Cale, Flamin’Groovies, The Passions, Gong et j’en passe… Certains jours, je n’ai guère l’oreille à ça (le repas à préparer, des courses urgentes à faire…) mais je ne repousse jamais son offre, elle reste prioritaire car il me semble que, pour mon amnésique, toute son utilité sociale et son estime de soi passent désormais par ma tardive et savoureuse initiation au rock’n’roll.

Avant-hier, je crois lui avoir procuré un rare bonheur. Cette fois, c’est moi qui avais lancé l’invitation. « Es-tu prêt à aller planer demain avec les Doors ? » J’avais en effet repéré que le film-hommage de Tom DiCillo venait de sortir sur les écrans et je comptais bien convier Richard à cette fête : rock, sexe et poésie, ça ne se refuse pas, non ?

Aussitôt dit, aussitôt fait (même s’il est un peu malaisé d’organiser un aller-retour dans l’après midi entre la banlieue Ouest et la place de l’Odéon). Richard, pour une fois - mais il sait jouer de son handicap ! - se souvenait de notre rendez-vous, s’était chaussé à l’avance et il était impatient de retrouver son groupe fétiche grâce à des images d’archives tournées entre 1966 et 1971 et habilement agencées. Quant à moi, je me suis bien gardé de lui avouer ma secrète motivation : mater Jim l’Archange !

Pendant la projection, je regardais l’invalide (comme il se définit lui-même) à la dérobée : il rayonnait dans la pénombre, fredonnant les paroles des chansons, souriant et hochant la tête, revivant sans doute via l’image tremblée et les sonorités sauvages cette période de sa jeunesse où il portait les cheveux longs et planait plus souvent qu’il n’était autorisé à la maison de son universitaire de père. Quant à moi, scotché à l’écran, sous le charme vénéneux de la bête de scène à la gueule d’ange, gracile séducteur gainé de timidité boudeuse et de cuir rutilant, je délirais gentiment, en apesanteur, succombant à une drogue très douce, un mixte d’émotion, de désir, de plaisir sonore et de nostalgie pour les sixties enfuies, le tout sur fond de questions restées sans réponses à l’issue de la projection : comment est-il possible d’être aussi beau ? Aussi fêlé ? Sincérité ou provocation ? Enfer ou Paradis ? Rock star ou poète maudit ? Et pourquoi s’autodétruire avec autant d’application et de persévérance pour mourir seul, loin de ses potes et de son public, ravagé par l’acide et l’alcool, seul à 27 ans dans sa baignoire à un jet de pierre du Père-Lachaise ?

Restent la musique des Doors et plus encore la poésie si étrange et si mal connue de Jim Morrison.




Je suis Moi !
Poème de Jim Morrison

Tu piges.
Ma viande est vraie.
Mes mains – comme elles s'agitent
agiles démons en équilibre
Mes cheveux – si entremêlés et frémissants
La peau de mon visage – pince les joues
Ma langue épée flamboyante
projetant des lucioles verbales
Je suis vrai.
Je suis humain
Mais je ne suis pas un homme ordinaire
Non Non Non

Que fais-tu ici?
Que veux-tu?
De la musique?
Nous pouvons faire de la musique.
Mais tu veux plus.
Tu veux quelque chose et quelqu'un de nouveau.
Ai-je raison?
Bien sûr.
Je sais ce que tu veux.
Tu veux l'extase
Le désir et le rêve.
Les choses ne sont pas vraiment ce qu'elles semblent
Je te conduis dans ce sens, il tire dans l'autre.
Je ne chante pas pour une fille imaginaire.
C'est à toi que je parle, à moi-même.
Recréons le monde.
Le palais de la conception brûle.

Regarde. Vois-le brûler.
Se dorer aux charbons incandescents.

Tu es trop jeune pour être vieux
Tu n'as pas besoin de leçons
Tu veux voir les choses comme elles sont.
Tu sais exactement ce que je fais
Tout

Je suis un guide du Labyrinthe

Monarque des tours protéennes
sur ce patio de pierre froide
dominant une brume de fer
plongé dans ses propres déchets
respirant son propre souffle



vendredi 11 juin 2010

ADMD : CE QUE J’AI RETENU DE MA 1ère ASSEMBLEE GÉNÉRALE



C’était donc dimanche dernier à Paris. Près de 300 adhérents se pressaient à l’assemblée générale de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité).

J’ai d’abord été surpris par l’âge des participants – surtout participantes ! (mais il est normal que ce soit cette tranche d’âge qui se sente menacée et veuille militer pour revendiquer une ultime liberté face à la déchéance et au trépas). Par contre, Jean-Luc Romero, notre Président, est débordant de cordialité et d’énergie ainsi que le jeune homme qui a enflammé notre assemblée : les questions de fin de vie, a-t-il rappelé, concernent tout le monde, jeunes et moins jeunes, car la Faucheuse guette chacune et chacun au bord du chemin et le cas douloureux du jeune Vincent Humbert a rappelé tout récemment les absurdités et les souffrances qu’engendre en France le vide juridique concernant la fin de vie et l’aide active à mourir… lorsque la vie humaine n’est plus digne de ce nom pour celui qui en pâtit et n’a plus la force de « prendre la clé des champs » comme le recommandait Montaigne.

Heureusement, les choses bougent et ce scoop de fin d’après-midi est prometteur : les 3 Sénateurs présents (UMP, PS et PC), nous ont annoncé qu’à l’automne prochain le Sénat, droite et gauche confondus, proposera un texte de loi pour une légalisation en France de l’aide active à mourir. Une bombe en perspective !

Nos détracteurs, tenants de la vieille morale et de l’hypocrisie institutionnalisée, peuvent bien agiter les épouvantails voire faire des jeux de mots aussi atroces qu’indignes sur l’euthanazie que nous serions censés vouloir établir ! Ils oublient quelques vérités bonnes à rappeler ici.

D’abord, toutes les douleurs ne peuvent pas être soulagées. Il existe des douleurs physiques qui résistent aux antidouleurs. Il existe aussi des douleurs morales chez certaines personnes en grande dépendance qui n’acceptent pas d’être infantilisées et dont on doit s’occuper pour tous les actes de la vie courante, y compris pour les soins d’hygiène élémentaire. Or, face à cette situation, les soins palliatifs ne peuvent pas être la seule réponse. Sait-on que, malgré les beaux discours officiels, ces soins manquent cruellement en France ? Près de 80% des demandes d’admission en unités de soins palliatifs reçoivent une réponse négative. Toujours promis, les moyens n’arrivent jamais. Et une majorité de nos concitoyens meurent dans des établissements inadaptés, dans une grande détresse.

Le Président d’honneur de l’ADMD nous a donné un témoignage personnel très fort : hospitalisé récemment à Paris suite à un accident de moto, lui, pourtant médecin, s’est dit effaré par l’incohérence des soins, singulièrement en ce qui concernait la gestion de ses intolérables souffrances. Heureusement, nous a-t-il confié, j’avais pris la précaution d’emporter avec moi quelques pilules de morphine. Le citoyen lambda ne peut pas avoir recours à sa pharmacopée personnelle. Dès lors, que faire puisqu’il semble que tomber sur le bon hôpital relève de la loterie ? N’oublions pas également, quelle que soit la qualité des équipes accompagnantes – et elle est indéniable quoique inégale – que beaucoup de patients en fin de vie préfèrent passer chez eux les jours qui leur restent à vivre, entourés de leur famille et de leurs objets familiers. D’autant plus qu’en ce qui concerne les personnes très âgées (sur)vivant en maisons de retraite, le système des soins hospitaliers n’est pas du tout adapté avec des va-et-vient souvent aggravants (Le Gérontopôle de Toulouse publie ces jours une étude pointant ces « hospitalisations délétères » cf. Le Monde du 03/06/2010).



Au-delà des défaillances institutionnelles et de l’acharnement thérapeutique, se pose en fait la question des conditions de fin de vie. L’étude MAHO (pour « Mort à l’hôpital ») a montré que 80% des malades qui mouraient avaient des symptômes d’étouffement et ne bénéficiaient pas d’analgésie ou de sédation. Les trois quarts des malades meurent seuls, sans leur famille, accompagnés d’un soignant, alors que le décès était prévisible. Cette étude a également relevé que seulement 12% des services disposaient de procédures spécifiques d’aide au processus décisionnel de fin de vie alors que plusieurs travaux ont montré que leur mise en place pouvait améliorer la qualité de décès des patients par la prise en charge des symptômes des derniers jours de vie, la mise en évidence de refus de soins et surtout la démarche de collégialité et de traçabilité qu’elles proposent. Un autre message important de l’étude a été de montrer que seulement le tiers des infirmières étaient satisfaites des conditions actuelles de décès de leurs patients.

À quoi engage l’euthanasie (« bonne mort » en grec), plus précisément et pratiquement l’aide active à mourir ? Elle ne sera évidemment jamais une obligation. La loi permettra seulement à chacun de choisir comment et où il souhaite mourir. Pas plus qu’aux Pays-Bas, en Belgique ou au Luxembourg – pays qui ont légalisé l’euthanasie – cette possibilité ne constituera une obligation. Evidemment, ceux qui voudront vivre le plus longtemps possible (le plus douloureusement) verront leurs volontés respectées. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Par nature, la mort n’est à l’évidence pas un droit, mais une obligation pour tout le monde. Nul n’y échappe. Mais face à cette échéance, il y a deux façons de mourir, l’une qui risque d’être imposée aux patients (agonie à petit feu), l’autre que pourraient choisir celles et ceux qui le désirent en toute lucidité et en ont fait la demande expresse au préalable. C’est cette possibilité de choix que les Français réclament à plus de 86% !

Depuis 30 ans, l’ADMD milite pour qu’une loi d’Ultime Liberté permette à chacun, en conscience et pour lui seul, de choisir les conditions de sa fin de vie :

- Accès universel aux soins palliatifs, pour 100% des Françaises et des Français ;
- Soulagement de la souffrance dans le respect de celui qui veut aller jusqu’au bout de sa maladie ;
- Aide active à mourir pour celles et ceux qui n’en peuvent plus de leur calvaire déshumanisant.

Aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg, dans plusieurs Etats d’Amérique du Nord, une telle loi existe déjà. Les observatoires de fins de vie et la Justice veillent à la bonne application de ces lois et à l’absence de dérive. Pourquoi ce qui est possible dans ces démocraties serait impossible en France ?

En novembre 2009, 203 députés sur les 577 de l’Assemblé nationale ont voté une telle loi. Hélas, une minorité. Agissons en 2010 pour qu’une loi d’Ultime Liberté mette fin à l’hypocrisie des euthanasies clandestines, permette d’éviter les souffrances inutiles et les tragédies absurdes. Défendons notre liberté, le droit pour chacun de disposer de son propre corps comme les femmes ont su le faire avec la loi sur l’IGV. Mort et naissance, même combat. Ma vie, ma mort, mon propre choix.



Et pour la fin – et la bonne bouche - j’ai gardé la phrase lumineuse du cher Montaigne dans ses Essais : « SI NOUS AVONS BESOIN D’UNE FEMME SAGE À NOUS METTRE AU MONDE, NOUS AVONS BIEN BESOIN D’UN HOMME ENCORE PLUS SAGE À NOUS EN SORTIR. »

jeudi 10 juin 2010

L'ABSENCE EST LE PLUS GRAND DES MAUX (fable subliminale)




Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre :
L'un d'eux s'ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointaine Arabie.

L'autre lui dit : « Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons, que réseaux. « Hélas, dirai-je, il pleut :
« Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
« Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »

Ce discours ébranla le cœur
De notre fougueux manager ;
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point :
Deux ans au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : « J'étais là ; telle chose m'advint»;
Vous y croirez être vous-même. »
A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.

Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un lacs
Les menteurs et traîtres appas.
Le lacs était usé ; si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du lacs qui l'avaient attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola, s'abattit auprès d'une masure,
Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié)
Prit sa fronde, et, du coup tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile, et tirant le pié,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s'en retourna.
Que bien que mal elle arriva,
Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors
Contre Garches et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par le pas, éclairés par les yeux
Du viril rameau d’olivier
Pour qui, sous le fils d’Astarté
Je servis engagé par mes premiers serments.

Hélas ! Quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer ?


Jean de LA FONTAINE
Fables, livre IX (1679)

mercredi 9 juin 2010

HOMMAGE ARACHNÉEN

L’artiste franco-américaine, morte lundi à 98 ans, a dominé la sculpture de la fin du XXe siècle en modelant dans l’espace les méandres de son inconscient, dont les fameuses araignées que Louise Bourgeois appelait « Mamans » ! Ces trois photos ont été prises par l’Ami il y a trois ou quatre ans, lors d’une promenade automnale au Jardin des Tuileries.







mardi 8 juin 2010

EN PASSANT A MASCATE (suite et fin)

Pierre Loti quitte avec regret la blanche cité et son Iman-Sultan si accueillant. C’est cette nostalgie que j'ai éprouvée samedi après-midi au moment de quitter cette contrée à la fois si austère et si languide, « la vieille Arabie que j’adore, et où je suis chaque fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste… »

« Vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait m’emporter au fond du golfe Persique. C’était l’instant où la ville couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son linceul de chaux, tandis qu’alentour le chaos des pierres se teintait comme du cuivre. Aucun bruit n’arrivait à nous de ces maisons fermées, devenues pâlement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans leur mystère à l’approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer s’agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des cris, goélands et aigles pêcheurs ; il n’y avait qu’eux de vivants, car les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, posées sur l’eau tiède comme des choses mortes.

Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j’avais refusé de rester… Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus nomades, je venais de repousser l’occasion unique de voir tout cela… Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que j’aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.

On levait l’ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à la dernière minute m’apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux : un poignard à fourreau d’argent, qui avait été le sien, et un sabre courbe, à poignée d’or.

Au crépuscule, disparut l’Arabie.




A mesure que nous nous enfoncions vers le large, l’air perdait sa légèreté impondérable et sa transparence ; il s’épaississait de vapeur d’eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude. Et l’horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui restaient encore si vives dans notre mémoire.

L’Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande splendeur terrestre ; nulle part au monde, il ne se joue des fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des pierres… Cette ville, à peine entrevue aujourd’hui, laissait dans mes yeux comme une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m’éloignais maintenant sous l’épaisseur du ciel sans étoiles. Je repensais aussi à l’accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par souvenir, on aime encore la France dans ce pays de Mascate où nos navires, hélas ! ne vont plus. Et cet accueil, j’ai voulu le faire connaître, voilà tout… »


In La Revue des Deux Mondes du 15 mars 1902. Pierre LOTI, Nouvelles et Récits, Omnibus, 2000.


L'actuel sultan d'Oman

lundi 7 juin 2010

LA GLOIRE DES VAINCUS

J’ai participé dimanche après-midi à un mini-salon du livre dans le cadre de la 30ème Assemblée Générale de l’ADMD dont je suis désormais un adhérent fervent. Nous étions 7 ou 8 auteurs. Comme d’habitude, concernant mes ventes, je m’attendais au pire et le meilleur fut atteint : je n’ai vendu en tout et pour tout qu’un seul opus !!! Comme j’ai échangé amicalement un de mes livres avec celui d’un vieil écrivain – histoire de rendre hommage à l'inoxydable utopie mondiale et agnostique du Dr Jean Guilhot – et que j’ai acheté de surcroît, pour l’offrir à quelqu’un de cher, l’un des succès de Benoîte Groult (qui n’avait pas cru utile de faire le déplacement), le décompte est vite fait. Bingo !

Ce qui est le plus difficile à traduire ici, à faire comprendre à quiconque, c’est que cet exploit qui crève le plafond de la bouffonnerie littéraire, loin de m’abattre ou, pire, de m’aigrir, m’enivre d’une sorte de liesse iconoclaste. Oui, je l’affirme, je l’atteste : pour qui savoure l’autodérision, il y a une vraie jubilation dans l’échec patent. Et nul ne peut le comprendre mis à part Cioran qui a écrit le bréviaire des vaincus et le Livre des leurres. Tous les autres passeront à côté de la plaque, mes ennemis pour ricaner, mes amis pour compatir. C’est cette méprise, en fait, qui me déçoit : que nul ne me croie sincère et subodore du dépit sous l’esbroufe, que nul ne soit en mesure d’apprécier à sa juste valeur l’état d’euphorie amère et franchement rigolarde qui m’étreint à présent tandis qu’à peu près nu dans la touffeur de ma chambrette, de retour à Boulogne-Billancourt, après m’être délesté sous une douche délicieusement fraîche des peaux mortes de ma vanité flapie, je savoure hic et nunc, en tapant joyeusement sur mon clavier, mon Ballantines des jours heureux. Quelle performance ! Quel glorieux auteur que ce Bellinus Minus ! Quelle mise en scène somptueuse, ces soixante livres rutilants alignés à la parade dans l’un des plus beaux salons cramoisis de l’Hôtel Best Western Paris Est ! Il faut ajouter que pour l’occasion, j’étrennais mon superbe costume en lin made in Italy acheté pour une poignée de dirhams dans l’hypermarket de Fujairah. Une rare élégance pour notre Prince des Belles Lettres ! D’ailleurs, l’état calamiteux des transactions ne m’empêcha nullement de parader, de sourire aux vieilles dames intimidées ou chancelantes, de raconter encore et encore l’histoire du vieux Julius et de son sémillant ange gardien. « Ce n’est pas un roman, Mesdames, en fait, plutôt une auto fiction d’anticipation… le vieux fou que je risque de devenir dans 15 ans si je n’y prends pas garde… et la fin du roman, c’est précisément la description de la fin dont je rêve. La belle mort, quoi ! » Elles buvaient mes paroles, soupesaient l’ouvrage puis, au moment de sortir leur porte-monnaie, filaient discrètement vers le prochain étal en affectant un air de méditation profonde. Quel bon goût ont ces dames d’éviter le pire de l'édition et de garder leurs précieux écus pour de vrais beaux grands livres qui parlent d’Amour et finissent bien !

Retour à Cioran pour conclure : « Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. L’échec est la version moderne du néant. Toute ma vie j’ai été fasciné par l’échec. Un minimum de déséquilibre s’impose. À l’être parfaitement sain psychiquement et physiquement manque un savoir essentiel. » Avec Emil et sa folle sapience, je me sens en très bonne compagnie, moi qui ai avoué dans mes Aphorismes, à la lettre B comme Best-seller : « Je ne me fais éditer que pour le plaisir égoïste de collectionner mes œuvres. Plus les lecteurs sont rares et chiches mes droits d’auteur, plus l’opus m’apparaît précieux. »

Donc un unique lecteur et pour finir un aveu de faiblesse, un seul, pour être ici sincère à 200 % : un bouquin invendu, fût-il précieux, lorsqu’il est multiplié par 60 au bout des bras, ça pèse rudement lourd dans les interminables couloirs du métro ! Pourtant, s’il n’y avait pas eu la peine et la suée, les muscles raidis et les paumes endolories, l’interminable et infructueuse station debout derrière le pompeux maître-autel recouvert de ruines, s'il n'y avait pas eu les vains sourires enjôleurs et les belles paroles résonnant dans le vide de l'indifférence polie et asséchant le gosier d’un bonimenteur plus fervent et exalté qu’au matin de sa Première Communion, bref, si le parfum de la défaite n'avait pas été à ce point capiteux, mon scotch ce soir eût-il été à ce point délectable et réconfortant ? TCHIN et vive la Littérature !


Extrait de « Sauve qui peut » SEMPE, Denoël, 1971

Légende : - J’aurais aimé que tu soies quand je t’ai rencontré un artiste pauvre et malade. Je t’aurais soigné. Je t’aurais aidé de toutes mes forces. Nous aurions eu des périodes de découragement, mais aussi des moments de joie intense. Je t’aurais évité, dans la mesure de mes possibilités, tous les mille et un tracas de la vie afin que tu te consacres à ton Art. Et puis, petit à petit, ton talent se serait affirmé. Tu serais devenu un grand artiste admiré et adulé, et, un jour, tu m’aurais quittée pour une femme plus belle et plus jeune. C’est ça que je ne te pardonne pas !

dimanche 6 juin 2010

EN PASSANT A MASCATE (2)

Pierre Loti a donc fait étape dans l’actuelle capitale du sultanat d’Oman. Il y fait la connaissance – et subit le charme ! – de l’Iman-Sultan, personnage à la fois altier et cordial, drapé de fine laine et d’élégance altière.




Pierre Loti en Arabe

« La plus haute des maisons closes qu’en arrivant nous avions vues, presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c’était le palais du Sultan.

Quelqu’un vêtu d’une robe blanche et drapé d’un burnous brun à glands d’or ; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc sourire de bienvenue : tel m’apparut, au seuil de sa demeure où il avait bien voulu descendre, cet iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l’un des derniers Etats d’indépendance arabe, sur l’un des derniers pays où les cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l’ironie des infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre de siècles avant que fussent sorties de l’obscurité nos plus anciennes familles régnantes d’Europe ; il a donc de qui tenir son affinement aristocratique et son aisance charmante. La grande salle d’en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de paille ; mais elle donnait par toutes les fenêtres sur le bleu admirable de la mer d’Arabie, avec ses beaux voiliers au mouillage et la flottille immobile des pêcheurs de perles.

- Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des navires de France : pourquoi ne viennent-ils plus ? Hélas ! Que répondre ? Comment lui donner les raisons complexes pour lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument disparu de la mer d’Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu remplacés par ceux de l’Angleterre et de l’Allemagne ?...

Le Sultan ensuite, d’accord avec notre consul, voulut bien de proposer de m’arrêter ici quelques jours, et c’était une manière de témoigner sa sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait. J’aurais eu des chevaux, des escortes. On m’offrait d’aller vers l’intérieur, voir des villes mornes sous l’étincelante lumière, des villes où les Européens ne vont jamais ; de visiter les tribus des oasis, qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en jouant du tambour. Et la tentation d’accepter me prit très fort, là, dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins d’Ispahan où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison des roses. Je refusai l’honneur, n’ayant pas de temps à perdre, puisque l’avril était commencé. Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. Mais comment l’emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz ? Après réflexion, je dus refuser encore. »


In La Revue des Deux Mondes du 15 mars 1902

(A SUIVRE)


Promenade hier dans un fjord du Mussandam


Papa, maman et bébé dauphins font la course avec notre bateau !

samedi 5 juin 2010

EN PASSANT A MASCATE (1)




Le 5 ou 6 avril 19OO, Pierre Loti fait étape dans l’actuelle capitale du sultanat d’Oman.

« Ainsi qu’à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures cités de Mahomet, dès l’entrée à Mascate, nous sentîmes s’abattre sur nos épaules le manteau de plomb de l’Islam.

La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre ; on subissait à l’excès ce trouble sans nom qui, dans tout l’Orient, émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.

Il y avait pourtant des ruelles vivantes, - mais de cette vie uniquement et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l’ombre, toujours dans l’ombre : étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane d’argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu’autre part, et cette ombre d’ici, plus épaisse, plus jalouse qu’ailleurs. Partout, une chaleur de forge, l’impression constante d’être trop près d’un brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine, quand un rayon du soleil tombait à travers les planches des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l’attitude sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles d’argent, étaient, il va sans dire, d’indéchiffrables fantômes qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s’engouffraient dans les portes ; elles portaient des petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d’or et de perles, avec des trous carrés pour les yeux, - chacune d’elles semblant personnifier un peu de ce mystère d’Islam qui pesait sur toutes choses.

Et cette ville sacrée de l’Iman, - au pied des abruptes montagnes qui avaient l’air de la murer dans sa baie, de l’isoler au bord de sa mer bleue -, communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, avec les oasis inconnues et les immensités désertes ; elle commandait les régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes. »

In La Revue des Deux Mondes du 15 mars 1902

(A SUIVRE)


Pierre Loti officier de marine et écrivain.



Notre ballade au Mussandam (partie Nord du sultanat d'Oman)

vendredi 4 juin 2010

COGITO ERGO SUM (ou le Penseur en bronze et en chair)




Comme bon nombre d'œuvres d'art, le Penseur de Rodin n'est pas devenu ce qu'il était censé être lors de sa réalisation : la partie centrale du Linteau de la Porte de l'Enfer, œuvre inachevée et inspirée de l'Enfer de Dante qui devait être la porte monumentale d'un musée d'art décoratif. Une œuvre qui aurait dû rassembler un riche ensemble de statues qui n'existeront jamais ensemble mais séparément (Fugit Amor, Le Baiser ou encore Francesca).

Le Penseur, débuté autour de 1880-1882 et qui était nommé par Rodin "Dante" ou le "Poète", devait donc être placé au dessus d'une série de condamnés sculptés en bas relief, en méditation sur leur triste sort, d'où la position du personnage paraissant perdu dans les profondeurs de son âme. Ce rapport à l'âme est ici l'essentiel du travail de Rodin. Pourtant pleine d'une puissance retenue, mise en valeur par le travail de la musculature, la véritable force existe davantage à travers l'évocation d'une puissance intérieure, expression des tourments de l'âme, des angoisses humaines.

La première exposition de l'œuvre en France en 1904 provoque le mépris ou l'amusement d’une partie du public et de la presse. En réaction est lancée une souscription pour couler la statue et une version définitive, plus grande, est offerte à la mairie de Paris en 1906: il s'agit de celle qui est aujourd'hui dans les jardins de l'hôtel Biron à Paris, à savoir le musée Rodin depuis 1919.

En hommage au génie de Meudon, l’auteur de ce blog a accepté de poser à poil dans les montagnes escarpées de Musandam. Si, comparativement au modèle en bronze, la puissance de la musculature est plutôt… disons enveloppée, le stress du philosophe d’opérette n’a rien de métaphysique : sous un soleil implacable, dans cette région torride rebelle à la vie des plantes, chaos de roches aux allures de désolation lunaire - non pas l’astre glacé mais un désert d’altitude ressemblant à une vasque d’eau en ébullition - l’homme-enfant au teint de bidet craint pour son épiderme et plus encore pour sa liberté de mouvements (le naturisme est férocement réprimé dans cette charmante contrée !). Peut-être s’interroge-t-il : serai-je de retour dimanche et le steak ne sera-t-il pas trop saignant ?!

jeudi 3 juin 2010

VIEILLE BARQUE

Hier, les barques de Kalba m’ont fait penser à cette page de Pierre Loti. Avec les Nouvelles de guerre de Maupassant, c’est le seul livre que j’ai emporté pour ma semaine de vacances (Nouvelles et récits, éditions Omnibus, 2000).

J’ajoute que quelques jours avant de décoller, je fis découvrir à la personne amnésique dont je m’occupe régulièrement une très belle exposition au Musée de la Marine à Paris : « Tous les bateaux du monde ». Il s’agit de la collection de l’amiral Pâris : plans, aquarelles, écrits et surtout ces fabuleuses maquettes qui font voyager le visiteur de l’Europe à l’Insulinde, de l’Arabie au Japon…



L’ingéniosité humaine est vraiment sans bornes et dans chaque bateau, du moindre esquif artisanal à l’embarcation la plus élaborée, de la pirogue de Gorée à la jonque chinoise, du dungiyah de Mascate à la muleta du Tage, du sanbuq de la mer Rouge à la petite galère de Yokohama, partout, dans le moindre détail, se nichent une grâce, une harmonie d’ensemble, un subtil équilibre de lignes et de volumes. C’est beau et ça fonctionne ! Rien d’étonnant car « un bateau représente le plus beau chef d’œuvre de l’esprit humain ; aucun monument, aucune invention n’égalent son merveilleux ensemble ; et, quoique devenu vulgaire, comme tout ce que l’on voit journellement, il n’en mérite pas moins l’admiration que l’on prodigue si facilement à d’autres objets. » (Pâris, Essai sur la construction navale des peuples extra-européens).

Retour à Loti et à sa mésaventure sur les rives du Bosphore : « Au quai de Thérapia, pour passer sur l’autre rive, il s’agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux coussin de velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.

Seule, la plus proche, celle à qui c’était le tour, avait l’air d’une pauvresse à côté des autres ; point de velours sur les coussins, mais des housses d’indienne en petits morceaux de différentes couleurs ; bien propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si miséreux ! Presque brutalement, je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui était fraîche et dorée. Mais quand elle s’écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingénieux ces morceaux d’indienne étaient assemblés et raccommodés : œuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un peu d’apparence à la barque défraîchie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de détresse…

Alors une pitié désolée me serra le cœur, ma journée en fut assombrie. Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même de le reprendre chaque fois que je repasserais.

Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et, - c’est peut-être bien puéril -, de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m’a laissé plus de remords que l’affront fait à ce pauvre vieux, à ses petites housses d’indienne serties d’humbles galons rouges et si laborieusement arrangées… »

mercredi 2 juin 2010

SUR LA RIVE DE L’OCEAN INDIEN





Je contemplais hier matin cette immense étendue. Face à moi, invisible dans la brume, aussi improbable qu’incontestable, le Pakistan. Que fais-je ici ? – me disais-je – petit Boulonnais ayant horreur du soleil implacable, des voyages fatigants et des contrées lointaines. Il n’empêche, ce dépaysement est salutaire, jouissif, essentiellement poétique : après un bain dans une eau plus que tiède, j’ai ramassé des coquillages sur la grève. Que de splendeurs variées, multicolores “porcelaines” au creux de ma main ! Un délassement de rêve entre horizon marin et dunes solitaires…

Un peu plus loin, un groupe de pécheurs tiraient leurs filets dans un concert bruyant d’oiseaux voraces. Tous vêtus de pagnes élégamment retroussés, musculeux, bronzés, chacun à son affaire. (Je n’ai pu m’empêcher de ressentir un trouble même s’il n’y a pas de contrée officiellement moins homoérotique que ce petit Emirat de l’Est alors que paradoxalement la concentration virile, l’élégance des “dishdash”, longues robes immaculées, la beauté cuivrée de chaque travailleur indien, tout est une permanente invite à la jubilation des sens.)





Ce n’était pas une pêche miraculeuse, au sens biblique du terme, juste une pêche ordinaire – quoique particulièrement abondante ce jour-là - où se marient le savoir-faire ancestral des hommes dans une amicale connivence avec le monde animal, ici les innombrables oiseaux chapardeurs (mouettes, goélands et cormorans inextricablement entremêlés dans leur ballet de haut vol) et là, frétillante, argentée, l’abondance de “pilchars” offerts par une mer ponctuelle et généreuse. De la précision et de l’efficience dans le moindre geste, une efficace indolence, un tableau d’ensemble plus artistique que technique (du moins à mes yeux rêveurs), et des rires tandis que les habitants de Kalba ont le droit de prélever un peu du butin échappé des filets tractés sur la rive.

Ce soir, un “ hamour ” (!), délicieux mérou cuisiné par l'Ami fera notre régal et nous trinquerons avec un généreux Alter ego Château Palmer 2004 acheté au Duty Fry de Roissy. Certes, ça ne vaut pas un Château Margaux – a-t-il expliqué au béotien que je suis (et qui s’est fait embobiné par une vendeuse aussi rouée qu’incompétente) – mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !



mardi 1 juin 2010

LA FLEUR DE L’INSTANT



Le soir tombe. J’observe l’Ami qui s’occupe de ses plantes, les bichonnant, les arrosant ; ces plantes qu’il a lui-même sélectionnées et semées, faisant de sa cour dallée un Eden au bord de l’Océan Indien. A 18 heures, le thermomètre indique encore 38° ! Une touffeur moite qui vous colle à la peau et embrume le ciel. Je ne sais où donner de l’œil, mon regard vagabondant du bel homme couleur pain d’épices, dans le plus simple appareil et le tuyau d’arrosage à la main… à chacune de ses protégées, toutes plus resplendissantes les unes que les autres. Je lui demande de prendre deux photos du frangupanier dont je viens d’humer la fragrance capiteuse. « Dur dur de faire le deuil de ce petit Paradis quand tu devras le quitter dans quelques semaines ! « - « Un peu certes… Mais ce sera ailleurs autre chose, autrement. »

J’aime mon philosophe qui ne s’attache pas excessivement aux gens et aux choses tout en savourant chaque parcelle, chaque bribe, chaque corolle miraculeusement éclose en cette fournaise. C’est « notre » sagesse commune ; mais c’est lui mon maître, sans doute plus doué, plus nature et moins empoissé que moi dans la nostalgie. Au point qu’une seule fleur sur un balcon exigu pourrait demain lui suffire dans la mesure où il lui apporterait encore ses soins et pourrait s’émerveiller toujours de ces petits cadeaux miraculeux que Dame Nature offre à celles et ceux qui savent les détecter et s’en délecter.



A cette pensée si réconfortantre, si douce, je reprends ma lecture ; ou plutôt je lis une seconde fois ces lignes de l’écrivain-poète qui vient de m’enchanter. Car Christian Bobin le Solitaire, reclus au Creusot, préfère aujourd’hui la compagnie des pissenlits aux trottoirs des mégalopoles. Et il s’en explique avec aux lèvres un sourire encore iradié par sa récente expérience : « Il y a quelque temps, je suis sorti d’une maison de retraite. Sur une des branches d’un cerisier, un merle s’est mis à chanter, et son chant était comme si toutes les eaux du Paradis sortaient de sa gorge, inondaient la terre, et j’ai assisté, pendant quelques secondes, en l’écoutant, à la défaite de tous les nihilismes. Ce que j’appelle être heureux, c’est juste d’avoir essayé d’attraper ces anges qui passent et qui ont des tas de formes. Là, il avait la forme d’un merle. La profonde vitalité de ce tout petit être valait plus que dix mille prières. Le Mémorial de Pascal se termine par une phrase sublime : « Eternellement en joie, pour un jour d’exercice sur Terre. »

Le seul fait d’avoir éprouvé la pointe même du vivant donne une joie. Pourtant, savoir qu’on est vivant, c’est savoir qu’on est voué à être broyé et qu’on va disparaître. Mais, paradoxalement, cette fleur même de l’instant, cette haute conscience brûlante de la vie passagère est un accès au plus éternel et donne une paix qui ensuite demeure par-dessous tous les accidents de la vie.
»

(extrait du Monde des Religions, mai-juin 2010, page 37)

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