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Le Blog Officiel de Michel Bellin

lundi 6 septembre 2010

J’Y SERAI !

Pour anticiper l’Evénement – déjà le commémorer – un tract rouge très engageant et un petit dessin de mon cru.





AU SECOURS ! TOUT VA TROP VITE ! (suite et fin)

Suite et fin du formidable article-interview paru dans Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !


Vous parlez de la "nervosité permanente" de l'individu contemporain…

Jusqu'à aujourd'hui, la modernité comme l'idée de progrès nous promettaient que les gens finiraient par être libérés de l'oppression politique et de la nécessité matérielle, pourraient vivre une existence choisie et autodéterminée. Cette idée repose sur la supposition que nous portons tous quelque chose qui ressemble à un "projet d'existence", notre propre rêve de ce qu'on pourrait appeler la "bonne vie".
C'est pourquoi, dans les sociétés modernes, les individus développaient de véritables "identités narratives" qui leur permettaient de relater l'histoire de leur parcours comme autant d'histoires de conquête, certes semées d'embûches, mais allant vers cette "bonne vie" dont ils rêvaient.
Désormais, il devient impossible de développer ne serait-ce qu'un début de projet d'existence. Le contexte économique, professionnel, social, géographique, concurrentiel est devenu bien trop fluctuant et rapide pour qu'il soit plausible de prédire à quoi notre monde, nos vies, la plupart des métiers, et nous-même, ressembleront dans quelques années. L'identité ne repose plus sur des affirmations du genre : "Je suis boulanger, socialiste, marié avec Christine et je vis à Paris." Nous disons plutôt : "Pour le moment, j'ai un emploi de boulanger, j'ai voté pour les socialistes aux dernières élections mais changerai la prochaine fois, je suis marié avec Christine depuis cinq ans, qui veut divorcer, et, si je vis à Paris depuis huit ans, je vais partir à Lyon cette année, pour le travail."
Cette perte d'une identité stable n'est pas sans conséquence. D'abord, les jeunes gens ne démarrent plus dans la vie avec la supposition qu'ils pourront se construire l'existence qui leur plaira, ni même une identité issue d'eux-mêmes. Les étudiants choisissent des filières susceptibles de leur fournir des "opportunités" au cœur de l'accélération, et ils savent qu'ils doivent se tenir prêts à changer complètement de direction et de métier si de nouvelles occasions se présentent.
"Laissez ouvertes toutes les options" est devenu l'impératif catégorique de la modernité tardive. Il nous faut apprendre à devenir des surfeurs hasardeux, chevauchant la vague de l'accélération sans but et sans direction, en se tenant prêt à saisir celle qui vient, et à en sauter chaque fois que les vents tournent.

Le mois de septembre sera difficile en France comme en Europe, avec tous les plans d'austérité annoncés. Selon vous, la plupart des crises actuelles, écologiques ou économiques, sont liées à la désynchronisation induite par l'accélération générale…

La grave crise écologique actuelle est sans conteste une crise de désynchronisation. On épuise les ressources naturelles à un rythme bien plus élevé que la reproduction des écosystèmes tandis qu'on déverse nos déchets et nos poisons, on l'a vu cet été dans le golfe du Mexique, à une vitesse bien trop élevée pour que la nature s'en débarrasse. D'ailleurs, le réchauffement de la Terre signifie littéralement qu'on accélère l'atmosphère, parce qu'une augmentation de la température équivaut à une augmentation de l'agitation des molécules qui la composent. Mais il existe d'autres formes de désynchronisation, tout aussi graves.
Je prendrai la désynchronisation entre la démocratie politique d'une part, et l'économie mondialisée d'autre part. Le débat politique prend du temps, il ne peut en être autrement pour qu'il reste démocratique. Il faut beaucoup de discussions, d'arguments, de réflexions, de délibérations pour construire un consensus politique dans une société pluraliste et organiser la volonté démocratique.
Par contraste, avec la mondialisation et l'accélération technologique, la vitesse de la transaction économique et financière s'accroît sans cesse. Le résultat immédiat est la désynchronisation des sphères politiques et économico-technologiques, que l'administration Obama a dénoncée à plusieurs reprises.
Depuis les années 1980, les néolibéraux ont tout fait pour réduire le contrôle politique et étatique sur le monde financier afin d'augmenter la vitesse des transactions économiques et des flux du capital. Nous connaissons le résultat, la désynchronisation radicale entre le monde des bénéfices instantanés de la finance assistée par la haute technologie, et celui de l'économie réelle, du logement, de la consommation, beaucoup plus lent.
Il a fallu que la bulle éclate pour parvenir à un ralentissement – en anglais, une récession économique est un slowdown – non seulement des flux de la finance, ce qui a failli aboutir à une débâcle du système bancaire, mais aussi de l'économie. Actuellement, suite aux risques d'effondrement consécutifs à la crise mondiale débutée en 2007, les politiciens se mobilisent. Nous sommes dans la phase de re-synchronisation, et cela coûte une fortune aux Etats et aux populations qui doivent désormais subir un plan de rigueur sans précédent. Mais si on regarde de près, on constate que les politiciens n'arrivent à proposer que d'éteindre les feux ou de tenter d'installer des garde-fous à l'accélération financière comme à Wall Street.

L'accélération affecte aussi les actualités, les événements et même, dites-vous, la mémoire.

Il est frappant de constater combien des successions d'événements du mois précédent, ou de quelques jours auparavant, parfois même de quelques heures, auxquels nous donnions tant d'importance, qui nous semblaient chargés de signification, disparaissent de notre mémoire.
Parfois, ils ne semblent même pas laisser de trace. Ainsi, que reste-t-il de la Coupe du monde de football, cet été, ou de la crise européenne, il y a six mois, lorsque la Grèce s'est retrouvée au bord du défaut de paiement ? Tous ces événements nous apparaissent déjà comme voilés par la brume de l'histoire accélérée. Ces épisodes ne semblent plus faire partie de nos vies, ils ne sont plus reliés à notre présent, encore moins à notre présence au monde. Ils ne nous disent plus rien sur ce que nous sommes, ils ne nous concernent plus ou si peu.
Notre époque se montre extrêmement riche en événements éphémères et très pauvre en expériences collectives porteuses de sens. Des épisodes aussi importants que la disparition de l'URSS ou la première guerre d'Irak appartiennent déjà à un passé lointain. L'histoire depuis s'est encore accélérée.
Si les premiers journaux quotidiens s'étaient donné pour objectif de nous offrir les "nouvelles du jour", ils ne suffisent plus aujourd'hui. Les médias d'information en continu comme CNN sont apparus, les "JT" sont réactualisés tout au long de la journée, nourris en permanence par un texte défilant donnant, minute par minute, les toutes dernières news. L'actualité du monde est devenue un flux constant de nouvelles offert 24 heures sur 24.
Ici encore, l'accélération technique contribue à celle du changement social. En effet, la diffusion de plus en plus rapide des informations induit des réactions de plus en plus rapides, que ce soit dans les marchés financiers ou dans les médias. La connaissance de l'état du monde à midi est déjà dépassée à 16 heures, la durée de vie d'une actualité se réduit jusqu'à tendre vers zéro, les journalistes ont à peine le temps de la décrire et l'analyser, les gens de la comprendre. Au final, nous avons tous l'impression de vivre dans une instabilité permanente, un présent court où des faits rapportés en début de journée semblent avoir perdu toute leur valeur le soir même, et dont nous ne savons plus quoi penser…

L'accélération touche donc aussi notre capacité de comprendre notre époque en profondeur.

Oui, nous perdons notre emprise théorique sur le monde, la réflexion de fond régresse, nous n'arrivons plus à appréhender le sens et les conséquences de nos actions. Nous n'avons plus le temps de délibérer, de réfléchir, de formuler, de tester et construire des arguments. C'est pourquoi, en politique, le parti victorieux n'est plus celui qui présente les meilleurs arguments ou le meilleur programme, mais celui qui sera doté des images les plus frappantes.
Car les images vont vite, les arguments lentement. Ainsi, nous assistons au règne de l'opinion rapide, des décisions politiques réactives. Au règne de l'aléatoire et de la contingence : un seul aspect d'un problème important se voit retenu par les médias, souvent par hasard, ou parce qu'il fait réagir et donne des images, puis il devient peu à peu le sujet unique du débat. Prenez le débat actuel sur l'islam en Europe. En France on ne parle plus que du voile, en Allemagne des minarets, un thème devient très vite le point central des analyses menées par les commentateurs, puis par les hommes politiques.
Ainsi, le point de vue illusoire et réactif, la doxa, n'est elle-même que la conséquence aléatoire d'une constellation d'événements eux-mêmes aléatoires. C'est pourquoi j'en arrive à comparer l'accélération sociale à une forme inédite de totalitarisme.
Elle affecte toutes les sphères de l'existence, tous les segments de la société, jusqu'à affecter gravement notre soi et notre réflexion. Personne n'y échappe, il est impossible d'y résister, et cela génère un sentiment d'impuissance. Si l'Eglise catholique a été accusée de produire des fidèles enclins à la culpabilité, au moins proposait-elle du réconfort : "Jésus est mort pour porter vos péchés, vous pouvez en être absous par la confession et l'absolution." Rien de tel n'existe dans la société contemporaine. Nous n'échappons pas à l'accélération.


Propos recueillis par Frédéric Joignot

dimanche 5 septembre 2010

THE KARATE KID

On devrait plus souvent aller voir des films pour enfants ! Ce week-end, je reçois mon fils trisocomique, 24 ans sur sa carte d’identité, 6, peut-être 8 en réalité, mais on se fout des années et de l’intellectualité !

En regardant ensemble « The Karaté Kid », à la séance du matin (nous n’étions qu’une poignée de spectateurs dans la vaste salle des Champs-Elysées), père et fils étaient exactement sur la même longueur d’onde. Privilège des débiles et des hommes-enfants ! Le même enthousiasme, la même émotion, le même enchantement. Ce qui est super avec Romain, alors que plus je vieillis plus je remonte en enfance, c’est que lui ne change pas, ne progresse pas, éternel gosse avec les mêmes repères, le même enthousiasme (le Coca-Light et ses petites voitures Majorette), le même bonheur de vivre et d’être à Paris avec son papa. Néanmoins, s’il faisait de petits progrès pour s’exprimer (et moi, pour le comprendre) la fête serait totale.

En sa présence, je me sens léger, joyeux, infiniment disponible pour le rendre, pardon, pour nous rendre heureux. Et responsable. Ce qui forcément me donne un coup de jeune puisque ma vocation de parent en est réactivée. Oui, décidément, la vie est trop brève pour rester dans son coin, grincheux et solitaire. La seule vraie urgence, c’est de développer le lien, familial ou amical. Social aussi. Et cette règle d’or : « Si vous ne revenez comme des petits enfants… »

Mais j’abrège, il est l’heure d’aller engloutir tous les deux une monstrueuse Pizza royale !

vendredi 3 septembre 2010

« LAISSEZ PARLER LES PTITS PAPIERS »

Toue l’actualité politique hexagonale ne bruisse que de cela : les « petits papiers » de Mme Bettencourt, ces pense-bête-bourrage-de-crâne que Patrice de Maistre, son homme d’affaire décoré et son photographe-gigolo François-Marie Banier semaient - tels deux gros Poucet - dans l'appartement de la vieille pour qu'elle s’en imprègne…

Papiers bavards, papiers buvard, on brûle d’en connaître le contenu… avant que le pauvre ministre Woerth ne soit totalement grillé carbonisé !


jeudi 2 septembre 2010

CES NAINS CHARMANTS

Même s’ils sont parfois un peu longuets, les poèmes de HUGO m’enchantent chaque fois, tant pour le fond que pour la forme. Et comment ne pas vibrer à ces « oiseaux envolés » surtout le jour de la rentrée scolaire… et quand l’inspiration littéraire (si peu importante) est en panne ?

Le destin vous caresse en vos commencements.
Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.
Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommes
Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes !
On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.
Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.
Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure
A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure ?
Puis on a dans le coeur quelque remords. Voilà
Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela,
Quand l'âge à votre tour ternira vos visages,
Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.


La suite ci-dessous.

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mercredi 1 septembre 2010

AU SECOURS ! TOUT VA TROP VITE ! (suite)

Suite du formidable article-interview paru dans Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !

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mardi 31 août 2010

GRAND CONCOURS À FACHO-PLAGE !!!

Allez ! puisque nos gouvernants de néo-extrême-droite sont vraiment très cons et très méchants, on va pas se gêner ici pour les mettre en boîte et faire de la surenchère façon Canard enchaîné. Ceci dit, ça craint vraiment et un bon coup de torchon, ça urge ! Les boucs émissaires ethnicisés, y en a marre. Cette diversion est honteuse et indigne et nul n’est dupe : pendant ce temps, Sarko l’Impuissant ne parle ni du chômage, ni du pouvoir d’achat, ni de l’éducation, ni des effectifs policiers laminés… non seulement il n’en dit rien, mais surtout il ne FAIT rien !!! À la niche, le caniche !



« A qui le tour ? De quel cerveau chauffé à blanc va jaillir l’idée géniale d’un képi qui subjuguera les foules ? Qui va gagner le grand concours flicatoire de cette fin d’été ? Rappelons les règles de ce grand concours : tout dignitaire sarkozyte peut y participer. Il suffit de s’inspirer du Chef. Depuis que celui-ci s’est mis à cogner sur les Roms et à les expulser plus vite que son ombre. À promettre la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche qui auront tiré sur un flic. À déclarer une « guerre nationale » à la délinquance…

Depuis donc cette grande offensive sécuritaire et décomplexée qui relance le vieux débat sur les origines des méchants (salauds d’immigrés !), plusieurs ministres et va-de-la-gueule se sont lancés courageusement. Chacun d’entre eux connaît bien sûr les objectifs du concours : essayer de remobiliser les électeurs de droite, et même du front National, qui ont boudé Sarkozy lors des calamiteuses régionales ; essayer de faire oublier la calamiteuse affaire Woerth-Bettencourt ; essayer de faire oublier le calamiteux bilan de Sarkozy en matière de sécurité (les violences aux personnes ne cessent d’augmenter), et aussi le calamiteux chiffre du chômage (on en est à 2,6 millions, soit 600.000 plus que le jour où Sarkozy é été élu) ; essayer de faire remonter la calamiteuses cote de popularité du Président, qui glougloute au fond du gouffre ; essayer de piéger la gauche… Pas gagné, n’est-ce pas ? Il faut donc ratisser large. Cogner fort. Dur. Spectaculaire.

L’apprenti premier flic Hortefeux : au premier délit venu, faut déchoir les Français d’origine pas française de la nationalité française ! Le député Eric Ciotti : faut foutre eux ans en prison les parents d’enfants délinquants qui piétinent les obligations du juge ! Le ministre de l’industrie Estrosi veut infliger une amande salée aux maires qui se montrent « laxistes face à l’insécurité » Et, pour couronner le tout, Besson le traître : faut expulser les gueux qui mendient de façon agressive ! Pas mal, les gars, bel effort. Mais vous pouvez faire mieux.

Certes, une petite difficulté vient épicer le jeu : en 8 ans d’activité flicatoire, d’abord comme premier flic de France, puis comme hyperprésident donc hyperflic autoproclamé, Sarkozy a déjà dégainé un max d’idées frappantes. Pas moins de 33 lois sécuritaires : contre les récidivistes ! contre les mineurs récidivistes ! contre les « étrangers indésirables » ! contre le mariage blanc ! contre les malades mentaux qui ont une « dangerosité potentielle » ! contre les chiens dangereux ! contre les cagoules ! contre les faux chômeurs ! contre les trafiquants ! contre les bandes ! contre les parents d’enfants absentéistes ! Et on en oublie.

Difficile d’innover. Le concours devient ardu. Il faut se creuser le citron. Surtout en l’absence de fait divers déclencheur. Ah, si un Français pas de souche se décidait à violer une bonne sœur ! Un ministre quelconque, Woerth par exemple, ou Kouchner (tiens, on ne l’entend guère sauf pour se vanter qu’il a eu le courage de ne pas démissionner) pourrait proposer la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche violeurs de bonne sœur. Ça ferait débat. Ça ferait polémique. Les sarkozystes pourraient se moquer des socialistes qui rechignent à approuver cette loi : haro sur les belles âmes hypocrites et anti-bonnes sœurs ! Et Le Pen rigolerait : depuis le temps qu’il le dit, que les Français pas de souche sont des sauvages… D’ailleurs Le Pen rigole déjà. Sa fille encore plus. Toutes les pistes du grand concours de l’été figuraient déjà dans leur programme. Les voir ainsi légitimées par la droite prétendument propre sur elle, quel plaisir ! De quoi redonner une nouvelle jeunesse au Front National.

C’est l’engouement des médias pour l’affaire Woerth-Bettencourt qui nourrit le populisme, affirment les hiérarques sarkozystes. Mais non : ce sont eux et leurs idées à matraque et à chasse au faciès. Au fond, ce qui gâche le plaisir du grand concours survolté de l’été 2010, c’est qu’on craint de connaître déjà le nom du gagnant : notre facho national 100% d’origine française. »

Signé : Jean-Luc Porquet in Le Canard enchaîné N°4686, page 1.



AU SECOURS ! TOUT VA TROP VITE !

Un formidable article-interview dans Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !

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COURRIER PAPIER

Quand, à la fin d’une tristounette matinée de lundi, au milieu des plis publicitaires indûment personnalisés pour mieux vous appâter (« Pour vous, M. Michel Bellin, une offre irrésistible !!! »), vous découvrez une lettre, une vraie – pas un courriel hâtif et paresseux – une jolie enveloppe kraft à l’ancienne illustrée d’un timbre appétissant (un Paris-brest, rien que ça !) et d’un astucieux rébus (l’adresse codée) pour amuser le facteur déprimé par la rentrée, lorsqu’à l’intérieur, tout plein de mots amicaux vous sautent au cœur, des dessins poilants aussi, votre cœur se réchauffe en pensant au jeune ami fidèle de l’île Tudy et un tout petit mot explose sur vos lèvres : MERCI !




lundi 30 août 2010

SPLEEN

Surfer dans l’Imaginaire – exalter par l’écriture cette spirale virtuelle – comporte un danger : dévaluer le réel. Tout au moins l’affadir. Parfois l’accuser : telle rencontre tant désirée, telles retrouvailles fantasmées, tel choc artistique escompté, tel vertige sensuel désamorcé… ce n’était donc que ça !

Oui, la réalité est banale. La vie, sauf de trop rares épiphanies, n’est pas un poème, mais une prose très basique. Et chacun d’entre nous n’est qu’un tout petit bipède balbutiant.

Lorsqu’on sort de l’Idéal porté et fallacieusement transcendé par la ferveur (qu’elle soit simplement humaine ou religieuse) et sculpté par les mots, il y a un double danger : désespérer (d’) autrui et s’irriter contre soi-même. Chute d’Icare et brutal retour sur la terre : seul le réel est souverain. Seuls règnent la banalité, la demi-mesure, l’accord imparfait. En soi et autour de soi. Ne jamais oublier notre contrat de naissance qui est en même temps notre feuille de route : l’homme est un être prématuré dévoré de rêves et malhabile à vivre.

Seule la mort (choisie ou consentie) nous délivrera d’une telle infirmité ontologique. Seul le Néant pulvérisera le vide individuel et l'insondable médiocrité ambiante.

En attendant, l’instinct de survie – misérable et indispensable aiguillon.




samedi 28 août 2010

JEU-CONCOURS (3)

Dans la pièce « Raphaël ou le dernier été », le sémillant jeune homme est intrigué par un une œuvre d’art qui décore l’appartement cossu du vieux Julius. Il la déteste et cela donne lieu à un dialogue serré entre les deux protagonistes à propos du judaïsme. De quel objet décoratif s’agit-il ?

1/ Une reproduction du David de Donatello ?
2/ Une statuette en terre cuite de Jeanclos ?
3/ Un reliquaire en granit rose contenant les dents du vieillard cynique ?

Le premier internaute qui donnera la bonne réponse (mais chacun n’a droit qu’à une seule réponse) recevra de la part de l’auteur un petit cadeau musical ! Chiche ?

Utiliser le commentaire du blog ou, sur le site, la page « contact ».

Merci pour ta facétieuse et gracieuse participation !







SCÈNE 12

Julius et Raphaël entrent au salon. Ils vont s’asseoir. A peine assis, Julius interpelle Raphaël.

JULIUS - Pourquoi n’aimes-tu pas mon ... ?
Raphaël a sursauté.
RAPHAEL - Votre quoi ?
JULIUS - La ... sur la sellette. J’ai remarqué plusieurs fois que tu lui jetais un œil noir. Moi aussi, j’imprime, sais-tu. Méfie-toi, Raminagrobis ne dort que d’un œil ! (une pause) Vois-tu, je tiens beaucoup à cet objet étrange. Alors, tes impressions, fils ?
RAPHAEL - Euh…Franchement, je peux rien en dire… Juste un sentiment de malaise. C'est ..; euh... mortifère, non ?

ETC.

IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE (2)

Depuis hier, l’Ami et son jeune équipage ont pris la mer. Quant à moi, je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour m’être joint à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…

Dans les Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage (gare à la force du vent aujourd'hui entre la Corse et le littoral !) même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de construction navale artisanale que de moderne plaisance.




XLII

Ce bateau qui se penche au souffle du vent et file en divisant l’eau, c’est une jolie machine. Le vent agit sur la voile inclinée ; la quille résiste, et le bateau glisse dans la direction de la quille, sous la pression du vent. Par cette marche oblique, il gagne un peu contre le vent ; bientôt il vire de bord et recommence ; ainsi le vent lutte contre le vent ; voilà une élégante victoire, due à l’adresse et à la patience. Tirer des bordées, c’est toute la politique de l’homme contre les forces naturelles.

J’en étais là de mon discours, lorsque l’ingénieur me dit : « Vous voyez bien, Alain, que les forces naturelles travaillent quelquefois pour nous sans exiger un gros salaire ; car nous ne compterons pas comme un gros travail ces adroits coups de barre, ces câbles halés ou largués, cette vergue qui passe d’un bord à l’autre. »

Vous tombez là, dis-je, sur un exemple rare, et cette machine est une des meilleures machines. Toutefois, n’oublions pas tous les travaux qui sont enfermés dans cette quille, dans cette coque frémissante, dans ces agrès qui chantent au vent. Je passe sur les observations et les expériences, qui ont peut-être exigé une centaine de siècles. Tout ce bois a bien mis cent ans à pousser ; le bûcheron, en le coupant, a usé un peu de sa cognée ; le charpentier a équarri ces poutres, cintré ces flancs, dressé ce mât. Mais considérez aussi cette toile, qui supporte l’effort du vent ; que de travaux dans ces fils entrecroisés ! Je crois entendre la navette du tisserand ; et ce fil qu’elle entraîne n’a pas été fait sans peine. La charrue ouvre le sol ; le semeur va et vient ; après cela, c’est la bonne terre qui travaille, et le dieu Soleil, père des forces. Le chanvre pousse. Puis, de nouveau, l’homme travaille. Le chanvre est arraché, mis à l’eau, séché, cuit, écrasé, peigné. Ce n’est encore qu’une légère chevelure, que le vent emporterait. Il faut que la fileuse s’en mêle, avec sa quenouille, son fuseau et sa chanson.

La puissance du bateau est faite de ces travaux accumulés ; c’est une force humaine qui craque dans cette coque et chante dans cette mâture ; qui claque au vent debout, puis s’affermit, résiste, incline le bateau, le pousse à travers la vague, creuse les tourbillons, fait jaillir l’écume salée. Il faut faire le compte des journées et le compte des veillées. Le fuseau de la fileuse, pendant qu’elle chantait, et le fil léger qu’elle tordait entre ses doigts, enchaînaient déjà le vent.

25 avril 1908

vendredi 27 août 2010

IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE

Ce soir, avec ses filles et ses fils comme matelots, l’Ami entreprend pour une quinzaine de jours une escapade en Méditerranée. Je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour me joindre à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…

Dans les Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage, même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de pêche artisanale que de moderne plaisance.




XXXVIII

Les barques pontées sur lesquelles les Bretons de l’île de Groix vont à la grande pêche sont des mécaniques merveilleuses. J’ai entendu un ingénieur qui disait que le cuirassé le mieux dessiné est un monstre, comparé à ces gracieuses et solides coques, où la courbure, la pente, l’épaisseur sont partout ce qu’elles doivent être.

On admire les travaux des abeilles ; mais les travaux humains de ce genre ressemblent beaucoup aux cellules hexagonales de la ruche. Observez l’abeille ou le pêcheur, vous ne trouverez pas trace de raisonnement ni de géométrie ; vous y trouverez seulement un attachement stupide à la coutume, qui suffit pourtant à expliquer ce progrès et cette perfection dans les œuvres. Et voici comment.

Tout bateau est copié sur un autre bateau ; toute leur science s’arrête là : copier ce qui est, faire ce que l’on a toujours fait. Raisonnons là-dessus à la manière de Darwin. Il est clair qu’un bateau très mal fait s’en ira par le fond après une ou deux campagnes, et ainsi ne sera jamais copié. On copiera justement les vieilles coques qui ont résisté à tout. On comprend très bien que, le plus souvent, une telle vieille coque est justement la plus parfaite de toutes, j’entends celle qui répond le mieux à l’usage qu’on en fait. Méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui conduira pourtant à une perfection toujours plus grande. Car il est possible que, de temps en temps, par des hasards, un médiocre bateau échappe aux coups de vent et offre ainsi un mauvais modèle ; mais cela est exceptionnel. Sur un nombre prodigieux d’expériences, il ne se peut pas qu’il y en ait beaucoup de trompeuses. Un bateau bien construit peut donner contre un récif ; un sabot peut échapper. Mais, sur cent mille bateaux de toutes façons jetés aux vagues, les vagues ramèneront à peine quelques barques manquées et presque toutes les bonnes ; il faudrait un miracle pour que toujours les meilleures aient fait naufrage.

On peut donc dire, en toute rigueur, que c’est la mer elle-même qui façonne les bateaux, choisit ceux qui conviennent et détruit les autres. Les bateaux neufs étant copiés sur ceux qui reviennent, de nouveau l’océan choisit, si l’on peut dire, dans cette élite, encore une élite, et ainsi des milliers de fois. Chaque progrès est imperceptible ; l’artisan en est toujours à copier, et à dire qu’il ne faut rien changer à la forme des bateaux ; et le progrès résulte justement de cet attachement à la routine. C’est ainsi que l’instinct tortue dépasse la science lièvre.


1er septembre 1908



mercredi 25 août 2010

FRÉDÉRIC (réponse au jeu-concours n°2)

Il s’agissait du comédien Frédéric Jeannot interprétant le rôle de Raphaël. Ci-dessous un extrait (monologue) de la pièce Raphaël ou le dernier été :






SCENE 6

Julius se tient pensif devant son piano à queue. Raphaël vient de lui demander naïvement de lui jouer un air de Mozart qu’il a choisi pour son téléphone portable. D’une seule main, le vieillard pianote chacun des deux thèmes de Mozart. Sans beaucoup de rigueur ni de conviction. Puis il rejoint son fauteuil en soliloquant.

JULIUS - La Marche Turque ! Il en a de bonnes, Raph ! Et pourquoi pas la Campanella de Liszt pendant qu’il y est ! Dire que je pouvais jouer les Douze Études d’un trait… C’était il y a un siècle, quand j’avais encore des doigts… et un dos pour me tenir assis. Et un cœur pour me laisser aller, croire encore à la beauté, croire que je pouvais la sculpter ! (songeur) Moi qui rêvais à dix ans de devenir le Roberto Benzi-bis ! L’enfant prodige devenant le chef d’orchestre adulé ! On allait voir ce qu’on allait voir. Mais je n’avais pas l’étoffe. Julius Minus n’était pas à la hauteur, bien sûr. Trop docile, le petit séminariste, trop timide, trop dilettante, et les bons pères ne l’auraient pas permis… d’ailleurs ils ont vite remplacé le piano profane par l’orgue liturgique. (un silence) Il n’empêche… Juste pour faire plaisir au gosse. (Julius chantonne l’air du morceau.) Faudrait que j’essaie de m’y remettre. Je devrais peut-être y arriver. Mais ce n’est pas gagné…

Julius se lève et retourne vers le piano. Il se décide à jouer avec application la mélodie de Mozart avec la main droite. Un silence. Idem pour les accords de la main gauche. Nouveau silence.

Julius referme rageusement le couvercle.

Claquement du couvercle.

[NOIR sec]


Extrait de AMOUR(S) Trilogie théâtrale de M. Bellin, l’Harmattan, 2010.

…LOSER ENCORE !

Dans la première partie de ma chronique, j’ai évoqué l’étrange pari littéraire de mon ami Julius, ex-doreur et auteur-loser : plus ses lecteurs sont rares et chiches ses royalties, plus l’opus lui apparaît subtil et méritoire. Car sa devise est toute bête et non commerciale : écrire sa vie, vivre son écriture. Et comme disait Cioran : « Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. Un minimum de déséquilibre s’impose. » Un maximum d’échecs à condition de les transmuer, de les polir et de les transfigurer. Dit autrement : quand une existence est un ratage, l’œuvre et le style ne peuvent confiner qu’au sublime. Et cela ne regarde personne d’autre que l’auteur.

Ah bon, il s’agirait alors d’autobiographie ? Et chacun sait que ça peut ne pas passionner les foules surtout lorsque le feuilleton introspectif dure depuis 10 ans ! Avec raison, admet Julius, sauf si l’on respecte quelques règles aussi minutieuses que lorsqu’on veut réussir un beurre blanc ! L’ami m’a donné, un jour que je le harcelais pour qu’il daigne écrire enfin un roman contemporain digne de ce nom et de son compte bancaire, sa propre définition de l’autobiographie. Je n’ai pas tout à fait compris mais, puisque je tiens ici à trouver à mon cher raté quelques circonstances atténuantes, autant citer texto sa propre autojustification : « Trois qualités sauvent et légitiment l’autobiographie : le travail stylistique, la portée universelle, le ferment subversif ; de sorte que le lecteur, devenu alter ego, soit séduit, impliqué, désaliéné. » Pas mal vu, sauf que le séducteur écorché vif n’attire pas nécessairement des millions de séduits et que pour un auteur têtu il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

À propos de ce handicap, Julius m’a parlé de Joël dont il apprécie la prose, née peut-être de sa destinée puisque l’homme est né sourd - ces éternels communicants que sont les éternels souffrants ! « En scénarisant la vie, explique-t-il, nous lui conférons l’impératif de notre existence et occultons rageusement notre vacuité originelle. Nous ne prétendons jamais à nous-mêmes, nous sommes tout à la fois le théâtre, le décor, l’intrigue et l’acteur d’un spectacle dont nous voulons croire que nous ne sommes pas l’unique spectateur. Peut-être est-ce là le cœur du drame : confondre la réalité des faits avec la réalité qu’on leur assigne. » (Joël Chalude, Je suis né deux fois, Ed. Autres Temps). Confondre aussi sa vie ruinée avec son art écorché… Autofiction plus qu’autobiographie ? Voilà que tu nous embrouilles un peu plus, pauvre Julius Minus, et que tu nous parles d’une écriture plus proche de la résilience littéraire que du Prix des Libraires !

Mais revenons à l’édition telle qu’elle t’a déçu et ne te concerne plus. Quid de l’Edition majuscule ? Les « chocs de la rentrée » ou autres promos ? Notre jeune vieillard considère à présent camelots et bibelots d’un œil amusé, comme il sourit des soldes en janvier ou début août de l’horrifique chassé croisé. Pure convention. Totale inadéquation. Quand il consent à lire un auteur contemporain (en plus des humbles génies qui font ses délices, un Flaubert, un Gide, un Maupassant, un Zweig et une bonne douzaine d’autres illustres démodés), c’est toujours avec retard, avec insouciance, presque par inadvertance, quand la vague médiatique s’est depuis longtemps retirée. Trouvaille de cet été : une déjà vieille histoire de hérisson et de concierge que Mr Julius met désormais sur un pied d’égalité avec La vie devant soi, quitte à faire s’étrangler d’indignation les respectables et improductifs critiques parisiens. Là encore, comme pour l’écriture, il s’agit de s’enduire de mots (ceux de l’Autre) et de se pourlécher l’âme.

C’est ce que m’expliquait récemment Julius dans un courriel, à propos de sa récente trouvaille. « Voici des signes qui ne trompent pas. Lorsqu’en débarquant sur le quai du métro, au lieu de foncer vers la sortie, tu lambines en cet endroit malodorant et inconfortable pour déguster la fin d’un chapitre qui, de toutes façons, ne pourra pas être réchauffé… quand, au détour d’une phrase ou d’un mot inédit et jusqu’alors inconnu (hier « immarcescible ») tu as un soubresaut de plaisir ou de complicité, au point de le noter, sur-le-champ, dans ton agenda… quand tu te surprends à sentir poindre de manière récurrente au coin de l’œil une larme de tendresse, de chagrin ou de rire… quand, après avoir trimballé le livre de poche dans ta besace, tu cours chez ton libraire (pas à la FNAC !) pour commander le même titre dans la noble collection au liseré rouge… quand, à mesure que tu avances dans la lecture, tu en freines imperceptiblement le cours de peur de devoir quitter bientôt – trop tôt – les personnages qui sont devenus tes meilleurs amis et la prose qui t’a enchanté… quand enfin tu notes l’heure et le lieu du point final (Station Ivry Val de Seine, ce 29 juin à 14h 02) comme on se remémore la date funeste d’un dernier souffle ami…c’est que, vois-tu, tu te trouves en présence d’un grand et beau livre. » (à propos de Muriel Barbery)

À propos d’hédonisme cette fois, Julius m’a fait part l’autre jour de sa réflexion, se demandant si le summum du plaisir n’est pas de guetter son bouchon plutôt que de ferrer un mastodonte. « Chaque fois, me confiait-il tout excité, qu’après un refus, je cours refiler un nouvel exemplaire à un autre grossiste du 6ème arrondissement, je me sens le cœur frétillant d’un pécheur à la ligne ! » C’est pour ça qu’il ne récupère jamais ses textes (le pêcheur conserve-t-il les godasses percées qu’il tire sur la berge ?). Pour Julius, refus et déni sont un hommage à sa singularité et un amplificateur du désir (d’écrire).

C’est ainsi que l’autre jour, il m’a montré un cahier rouge à spirales où il note soigneusement, pour chaque titre refusé, le nom de l’Editeur. J’ai vu que pour une de ses œuvres phares mort-nées, il y avait une bonne quinzaine de noms prestigieux, depuis Gallimarre – à tout Seigneur tout honneur – jusqu’à La Mare aux canards, petit éditeur écolo prometteur sis à Pouilly-en-Auxois. C’est dingue comme Mr Julius peut être remercié avec autant de courtoisie que d’anonymat ! Lui me dit que c’est bon signe, qu’ainsi beaucoup de forêts seront épargnées. Du coup, ému et reconnaissant, il note le nom et l’adresse de ses providentiels contempteurs, agrafe avec jubilation la liasse de leurs sentences, et il fait ce travail d’archivage non comme on grave en sa chair des stigmates mais comme on aligne d’anciens trophées pour rehausser et redorer son propre blason.

Ce qui le navre le plus, il m’en parle souvent, c’est qu’on puisse le croire insincère. Qu’on s’imagine que, dans le fond, il est mortifié par ses échecs à répétition. Tant pullulent tous ces faux jetons qui voient de l’hypocrisie partout ou, pire, ces belles âmes subodorant en tout apostat sincère un chrétien qui s’ignore. Eh bien non, Mr Julius est paisible, espiègle, toujours confiant en sa mauvaise étoile même s’il déplore que, pour le moment, seuls deux amis (l’Ami et sa bonne amie) connaissent son secret, savent qu’il ne bluffe pas, n’exagère pas, ne souffre pas, ne marchandera pas : jamais les hommes-enfants ne pourront devenir des Académiciens ventrus et respectables. Car, conclut Mr Julius, mieux vaut être un auteur-loser singulier, heureux et fier de l’être, qu’un Goncourt passe-partout et dépressif suicidaire !

Un dernier mot. Hier soir, Mr Julius me téléphone tout excité. Il vient de découvrir une page extraordinaire d’Alain, ce philosophe-journaliste dont il se nourrit au rythme des 3098 propos parus régulièrement dans la Dépêche de Rouen. Cet article de l’automne 1907 évoque une fragrance spécifique. " Eh bien, s’exclame mon frère, ceci explique cela ! – Quoi, lui dis-je, qu’entends-tu par là ? – Ma nullité littéraire, ma glorieuse infirmité, mon absence d’adaptabilité au milieu éditorial français… Elle n’est pas due au chromosome XXLZ (celui du génie littéraire) dont mes géniteurs ne m’ont pas hélas gratifié – tout comme mon trisocomique de fils [détail autobiographique NDLR], pas même due à ma légendaire perversité narcissique, mais simplement à cette maudite odeur que j’ai respirée pendant 15 ans, très exactement de 10 à 25 ans !"

Incroyable, non ? Ça pue quelque part et un destin grandiose dérape ! Je restais perplexe au téléphone tout en rendant moi aussi hommage au sésame olfactif d’Alain, aussi puissant que résilient pour tous les recalés des Belles Lettres. Et pendant que Julius me lisait le texte en question, je me demandais à quel effluve – fiente ou encens – était dû le génie vermoulu de Truc (aux belles tempes argentées) ou le charisme précoce du jeune Machin (en col roulé décontracté), futures stars de notre rentrée littéraire.

« (…) Ceux qui ont connu l’odeur de réfectoire, vous n’en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l’ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l’odorat passera tous les ans par une crise, justement à l’époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent des livres classiques, des romans primés et des sacs d’écoliers. »