L’avant-veille de son départ pour le Golf d’Oman, nous avons regardé ensemble un DVD. Ce n’est pas dans nos habitudes : le cinéma est un Art à part entière qui n’est servi que par le grand écran et dont le miracle ne s’accomplit que par le rituel de la salle obscure quand se referme sur les spectateurs « ce délicieux traquenard » dont parlait si bien Genet. Mais ce jour-là, mon compagnon n’avait pu résister à une impérieuse envie d’acheter sur le marché de Garches une version intégrale (3h 37 !) du fameux film de David Lean qui nous avait l’un et l’autre envoûté durant notre adolescence. Plus qu’un magnifique livre d’images, « Lawrence d’Arabie » trace un stupéfiant destin. Thomas Herbert Lawrence (et son charismatique interprète, le troublant Peter O’Toole) nous occupa deux soirées entières. J’ai pu vérifier à cette occasion combien ma mémoire cinématographique fonctionne à merveille tant j’anticipais aisément quelque quarante années plus tard ici une image, là un travelling. Dans l’épisode de la prison de Deraa, j’ai ressenti le même trouble que dans le mutisme de mes 15 ans : comment, face à la fascination d’une chair dénudée et palpitante, un homme qui a autorité peut en humilier un autre ? Aucune réponse pour mes pupilles dilatées, pas même l’évocation d’une quelconque homosexualité, juste le trouble du non-dit dans le rictus du geôlier face au beau regard bleu apeuré… On se remémore ce qui nous a fasciné et touché. Peut-être inquiété. Il me plaît en tout cas de prolonger ce matin ces retrouvailles par une page de François Nourissier.
Pour la petite histoire, j’ai trouvé l’hiver dernier son bouquin abandonné sur un trottoir, au milieu des gravats, et depuis que j’ai recueilli ce pavé de près de 700 pages, j’y trouve ça et là de superbes pépites ! Certains adoptent des clebs abandonnés dans la torpeur aoûtienne, moi, ce sont les livres en perdition car je raisonne de plus en plus comme le Julius de mon théâtre : « Les livres ne sont pas fait pour être lus, mais pour tenir compagnie. C’est tellement plus reposant qu’un chien ! » Mon seul problème : la place puisque chez moi l’empilement des bouquins tient lieu de bibliothèque. Le style « Louis caisse » est ma gloire à l’heure où, chez les cons et les nouveaux riches façon Sarko, l’écran plat géant « made in China » fait office de marqueur social en lieu et place de La Pléiade ! Passons. Place au romantisme du désert.

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