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dimanche 23 février 2014

QUAND UN PSEUDO-AUTEUR DRESSE UN BILAN AVÉRÉ...






Peut-être suffit-il d'un seul livre... "le" livre de trop... pour que le bel équilibre soit rompu... et que tout bascule... d'abord dans le vide terrifiant... pour atterrir enfin sur la terre ferme du Réel... ?


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Composition originale de Paul OCTAVIOUS

	Copyright ©2011 Paul Octavious C.. All Rights Reserved

Constat :

1/ J’échafaude souvent de toutes pièces des Concepts, des Idéaux– surtout l’Amour ! – (mais aussi l’Avenir, le Bonheur etc.) qui n’existent pas et je m’épuise à courir après ces sublimes chimères. Avec des conséquences déplorables : obsession, migraines, insomnie etc.
(Tandis que l'Autre s'attriste ou se décourage...)



2/ Je projette souvent dans la tête de l’autre un scénario catastrophe qui n’existe pas (« il » ne m’aime plus, « elle » m’en veut » etc.) et ces hypothèses mélodramatiques me tourmentent délicieusement.

3/ Par mon délire littéraire signé “Michel Bellin”, par mes mots effervescents (autofictions, blog…), je monte en mayonnaise une affabulation certes sincère mais inauthentique et qui ne correspond pas à mon « moi » profond (Michel Combe). D’où risque de schizophrénie pour moi et de déstabilisation pour autrui (Qui écrit ? Qui est qui ? Lequel des deux croire ? À prendre au pied de la lettre ou non ? Etc.)

Remèdes :

1/ Dès la première alerte, débrancher le mental en m’adonnant à une activité concrète : aller marcher, tenir mes comptes, jouer du piano… ou simplement manger, dormir etc. Me méfier de la lecture car, très vite, le mental prend la tangente et revient à ses chères divagations !

2/ Essayer de diminuer mon activité littéraire, du moins mes productions trop subjectives, impudiques voire exhibitionnistes. Peut-être fin du blog annoncée. N’ai-je pas écrit dans mon dernier ouvrage :

« Littérature plus mystificatrice que rédemptrice. En un mot, il s’agit de préférer la prose au poème ou, si l’on veut, le grêle flûtiau au ronflant violoncelle. Sans même parler de l’emblématique bandonéon ! (Même si le pari est déjà perdu puisque le “Je-Auteur” continue de faire des livres, fussent-ils ebooks, et qu’il n’a pas encore osé allumer la mèche sous son maudit blog !) »

3/ Faire confiance à l’autre, interpréter son silence ou son absence de manière positive voire terre à terre (il a égaré son portable, elle est en déplacement…) afin de désamorcer mon anxiété délirante. Le mieux : ne rien imaginer du tout !

3/ Autres remèdes ? À chercher, à collecter. (Toutes les suggestions seront bienvenues et accueillies avec reconnaissance à condition qu’elles émanent d’une expérience personnelle analogue et non de blabla ou du y’a qu’à !):

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PS Les commentaires ici, c'est pas fait pour les chiens !

Mes 4 citations fétiches :

Souvent je me les récite, je suis persuadé de leur vérité, mais je ne parviens pas à me les appliquer ! Toujours hélas les maux des mots…

« Savoir aimer, c’est ne pas aimer. Aimer, c’est ne pas savoir. » (Marcel Jouhandeau)

« Je ne désire rien du passé. Je ne compte plus sur l’avenir. Le présent me suffit. Je suis un homme heureux, car j’ai renoncé au bonheur. » (Jules Renard, Journal)

« Ô dieux, donnez-moi le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d’accepter celles que je ne peux pas changer, la sagesse de distinguer entre les deux. » (Marc-Aurèle).

« La seule cure contre la vanité, c’est le rire, et la seule faute qui soit risible, c’est la vanité. » (Bergson, Le rire).


Voici mon état des lieux et mes objectifs soigneusement notés ce 9 février 2014. Et je récidive le 23 du même mois ! Et aussi le 10 mars pour noter une citation. C'est dire ma détermination !

Le « hic », dans mon livre L@mour texto (un bel exemple d’autofiction dévastatrice !), j’ai noté :

 Les résolutions, ce qui est bel et bon, c’est quand on ne les tient pas.

Alors ?!!!

Il n'empêche, Roland Jaccard a raison : "La médiocrité assumée est moins assommante que le pathos du génie méconnu" (in Sexe et sarcasmes).

Donc, j'assume et m'absente,
... hors confessions complaisantes.


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IESCHOUA MON AMOUR : POUR TOUJOURS !

Écrit à la première personne durant une sorte de « nuit de feu », ce récit de Michel Bellin surprendra plus d’un lecteur. En ranimant la foi de son enfance grâce à une tchatche étourdissante, l’auteur de « J. l’Apostat » s’émerveille de célébrer à nouveau l’enfance de la Foi. IESCHOUA MON AMOUR : un récit évangélique contemporain (uniquement en version numérisée sur YouScribe. Pas besoin de kindle : seulement son ordi.)


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Loïc mesure près de deux mètres mais il est beaucoup moins grand dans sa tête au dire de ses formateurs. Après une jeunesse défavorisée, il rêve de devenir prêtre. « Curé racaille dans le neuf-trois, ça le fait ! » s’enflamme-t-il. Pas si simple. Malgré une foi aussi fervente que naïve, il est sans cesse recalé pour l’accession aux Ordres Sacrés. Rebuté par les études théologiques, soupçonné de penchants désordonnés, déstabilisé par un prêtre psy aux méthodes thérapeutiques très particulières, Loïc dépérit dans son séminaire parisien. Le garçon décide alors pour survivre d’appliquer son plan B : faire raconter sa vie par un écrivain privé, un sexagénaire marginal qui a été prêtre autrefois. Une lumineuse amitié les lie peu à peu tandis qu’ils partagent des goûts communs pour la gastronomie, la musique, le cinéma… et une passion intacte pour le mystérieux et toujours fascinant Ieschoua. Mais voilà qu’approche la terrible Semaine Sainte, qui fut fatale à leur héros…

« Dense, pertinent, profond et décapant. L’écriture est toujours aussi belle et intérieure d’autant que l’histoire se lit comme un roman. »

(Christian T., éditeur à Villeurbanne)

« Les personnages sont si touchants, si vrais, si forts (…) J’ajoute que pour moi qui suis agnostique, j’ai été bouleversé par une telle ferveur. Sublime ! »

(Romain B., étudiant à Angers)

« Fraîcheur, candeur, lucidité aussi paradoxalement… Il y a dans le personnage de ce Loïc quelque chose de 'L’Idiot' dostoïevskien. »

(Dominique V., ingénieur culturel à Paris)

« J’aime cette idée de Loïc et de son écrivain privé, du double en deux générations. Le style réactif avec ses jeux de mot et ses lapsus m’a fait beaucoup rire !!! »

(Danièle M., retraitée à Seynod)

« Un appel à se libérer des entraves, surtout du carcan catholique romain. J’ai apprécié votre refus de l’esclavage. »

(Michel M., jardinier à Sherbrooke)

Pour lire quelques extraits significatifs, cliquer sur le LIEN :

http://www.youscribe.com/catalogue/livres/litterature/romans-et-nouvelles/ieschoua-mon-amour-2400348

CINQUANTE NUANCES SANS RAPPORT AVEC LES DESSOUS CHIC D'ANASTASIA !



Nuances, vous avez dit "Nuances" ? Et cinquante, en plus !!! Pure impertinence. Rien à voir avec la trilogie. Simple rouerie publicitaire assumée autant que moquée. Car si le titre de cette somme homoérotique est un clin d’œil au fameux autant que surfait best-seller anglo-saxon, ici, nulle brunette en chaleur ni dérives SM au fond d'un cottage. Rien à voir, on vous dit, avec les dessous chic d'Anastasia : ici des mecs, rien que de jeunes mecs bandants et hypercool pour répondre aux invites facétieuses de l’auteur.

Oui, dans « Cinquante nuances de Gays », tout n’est qu’acquiescement et connivence, douceur et volupté, liberté et bonne humeur. Et humour ! En témoignent les titres des 11 nouvelles : Black Angel, Ivresse alpine, Grains de malice en Aunis, Sarabande en b-Dur (BWV 69), Charme et splendeur des plantes d’intérieur…

À partir de son concept favori (“ Le sexe ? Une urgence sans raison ! ”), l’écrivain récidiviste s’en donne à corps joie et, se mettant gaillardement en scène, va droit au but : faire jouir et se réjouir son lecteur (pourquoi pas sa lectrice ?!). Mais sans vulgarité ni outrance, uniquement par la cocasserie des situations, la puissance de l’imagination, l’anachronisme et le pastiche, le rythme de la phrase, la musique des mots, la magie de la langue française, bref, le Style. Avant la verge, au commencement était le Verbe. In pricipio erat verbum… Et la parole est devenue chair ! Tel est le défi de l’écrivain érotomane : faire rimer sextoy avec Tolstoï en réécrivant “ Guerre et Pet ” (Cf. la finale tonitruante de 'Charme et splendeur' !), n’en déplaise aux tâcheron(ne)s du pornochic et à leurs aficionados analphabites. Au commencement est la Littérature. Avec cette seule consigne : non pas “Fais du fric !”, mais “ Lis tes ratures ! ” Une autre nuance de taille…

Bref, trêve de pastiche, le credo de Michel BELLIN tient en peu de mots. L'âme n'existe pas, seul existe le corps. Le corps sexué. L'âme, c'est la bite ; la bite, c'est l'âme. Élan vital ! Dès lors, ceux qui font profession de haïr le corps pour mieux cultiver l'âme (spécialement dans le catholicisme que l'auteur connaît bien pour y avoir trop longtemps moisi), ceux-ci dépérissent. À l'inverse, ceux qui accueillent librement leur (homo)sexualité, ceux-là récoltent un supplément de vitalité heureuse. Tous leurs sens en sont stimulés : l'ouïe (Sarabande en b-Dur BWV 69), la vue (Zoltan Pollock) et jusqu'à la moindre papille (Pause-chantier)… Les barrières, raciales et autres, ne peuvent que s'effriter (Black Angel et Charme et splendeur…) tandis que l'estime de soi, enfin restaurée, permet d'accéder à l’âge adulte (Ivresse alpine). Tout est donc bien qui finit bien : que la fête commence et que triomphe la Vie (Record paralympique) !

Ceci est mon Corps, prenez… Vaste programme ! Finalement, camouflé sous un titre pompeux autant que pompé, ce modeste recueil de nouvelles érotiques n'a d'autre ambition que de troubler et de divertir en illustrant plaisamment l'adage de Chamfort (1795) : "Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale" (Maximes et anecdotes).

Sans oublier que jouir sans se réjouir, ce n'est pas encore jouir…

Bon appétit !

« Une lecture jubilatoire ! »

(Marc Le Quillec, TETU)

« Lecture euphorisante. Avec Bellin, on se prend à croire que nos rêves peuvent sans problème devenir réalité. »

(Eric Garnier, PAGAYE INFOS)

« Extrême qualité de la langue, grande maîtrise de la tension érotique (…) L’auteur fait preuve d’une virtuosité dans le verbe qui confine à l’orgasme. »

(Benoît Migneault, FUGUES)

Pour déguster quelques extraits, cliquer sur le lien :

http://www.youscribe.com/catalogue/livres/litterature/litterature-erotique/cinquante-nuances-de-gays-2401878

Pour l'achat de l'ebook, à un prix très attractif (moins de 3 €!) :

http://www.amazon.fr/CINQUANTE-NUANCES-DE-GAYS-homo%C3%A9rotiques-ebook/dp/B00IREANTO/ref=sr_1_4?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1395235557&sr=1-4&keywords=michel+bellin

J. L'APOSTAT DE RETOUR



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« Vient un moment où chacun dit : “ou Dieu ou moi ”,

et s’engage dans un combat dont tous deux sortent amoindris. »

(Cioran, Syllogismes de l’amertume. Citation de la 4ème de couverture.)

Un témoignage rare, une réédition inespérée ! Devenu introuvable, le tout premier livre de Michel Bellin – qui depuis en a écrit une vingtaine – est enfin réédité en version numérisée (une exclusivité YouScribe / Littérature).

À l’époque (1996) « J. L’APOSTAT – Fragments d’une errance » avait surpris, voire choqué, bon nombre de lecteurs, dont les anciens paroissiens de l’auteur. Celui-ci s’expliquait enfin, près de 20 ans plus tard, sur son lancinant mal-être sacerdotal avant son départ à la sauvette un jour d’été.

Un rien provocateur, jouant à fond la carte de la sincérité, ce livre est à la fois une quête, une itinérance, une expérience : celles d’un homme autrefois prêtre, puis époux et père, bientôt homosexuel et qui découvre que son monde intérieur, fait d’évidences et de certitudes, est devenu une “ citerne fissurée ”. Autant que le fond, la forme déconcerta les premiers lecteurs puisque J. L’APOSTAT est la fois images, dessins, témoignage, journal intime, roman inachevé… avec une lancinante question : qui est le “J” du titre et pourquoi la vie de l’antihéros - prêtre ou empereur - fut-elle si brève ? Par-delà une destinée particulière, à travers les tourments d’une âme passionnée autant qu’idéaliste, cet essai atypique fait revivre la crise du catholicisme dans les années 70, singulièrement l’hémorragie de son (jeune) clergé dont on mesure un demi-siècle plus tard les conséquences pastorales catastrophiques autant que l’absence de remèdes institutionnels. C’est dire la cruelle et absurde actualité de ce témoignage hors-normes.

Dans cette réédition scrupuleuse (mise en page originale de l’imprimeur savoyard), le lecteur découvrira ou retrouvera bien sûr – outre d’étonnantes illustrations en noir et blanc – la postface fraternelle de Mgr Jacques Gaillot, lui aussi emporté – pour d’autres raisons – dans la tourmente d’un 'aggiornamento' catholique sans cesse renvoyé aux calendes vaticanes.

« Ils réchauffent leurs museaux gelés en discutant des amours des autres,

à cela près qu’il leur est interdit de réchauffer aussi le tréfonds de leur âme. »

(Eugène Drewerman, Kleriker. Épigraphe du livre)


Pour lire quelques extraits en ligne, cliquer sur le lien ci-dessous :

http://www.youscribe.com/catalogue/livres/litterature/creation-litteraire/j-l-apostat-fragments-d-une-errance-2400045

dimanche 2 février 2014

VITALITÉ DE L’AMOUR (2)



Mais alors, faut-il céder aux ricanements de Cioran ou aux conclusions de mon propre désenchantement sentimental ? (Cf. mon blog d’hier). Faut-il étrangler l’Amour, en rire après coup, l’envoyer paître comme on récupère pour la jeter après l’extase la ridicule capote flapie ? Convient-il, pour fuir tout romantisme désuet ou toute sentimentalité bébête, s’enfermer dans un stoïcisme ombrageux ou, pire, dans une misanthropie farouche ? Eh bien, non, je ne pense pas. Comme si les mirages, pour fallacieux qu’ils soient, devaient nous inviter à nous écrouler dans la dune, à nous laisser agoniser, la gueule pleine de sable brûlant et les yeux encore calcinés des pseudo merveilles entrevues… Non, debout ! Avanti ! Il faut se relever, tenter d’avancer encore, pas après pas, même si ça coûte, même si le but est loin d’être gagné et ne le sera jamais ici bas sur cette planète qui est tout, sauf la Terre Promise !

Personnellement, j’estime que l’idéal serait de passer peu à peu, l’expérience aidant, d’éros à philia puis de philia à agapè. Une vie est sans doute à peine suffisante pour ce genre de métamorphose double autant que progressive. Dans mon dernier livre papier (qui – ironie du sort – va sortir et briller de tous ses feux durant la semaine de la St Valentin !), j’ai écrit cette phrase qui semble gravée dans le marbre ou dans le bronze d’une médaille : « Pour le temps qui me reste, je veux tout tout de suite : pour l’un, l’amour-passion ; l’amour-amitié pour l’autre ; philia pour nous trois. Eros dans l’immédiat et Thanatos pour tout le monde ! » À la vérité, il s’agit moins de philosophie que de boulimie. Et c’est tellement présomptueux de ma part ! En fait, vouloir tout tout de suite, comme je l’écris impudemment : le beurre, l’argent du beurre, la bite du crémier et les lèvres de la crémière ! Mais, c’est bien connu, qui trop embrasse mal étreint. C’est donc, je dois bien le reconnaître, une voie sans issue. L’amour véritable ne s’épouse pas à 300 km à l’heure en tournant en rond et à l’aveugle sur le périph, il s’enracine pour germer lentement et fleurir humblement. Que veux-je dire ?

Eh bien, j’y reviens, il convient de passer de l’autopréférence narcissique à l’amour altruiste, à l’ouverture, au don. Non pas sacrifier l’indispensable ego, mais l’élargir. Quitte à délaisser le sexe, à le remiser provisoirement au rayon des accessoires. Admettre une fois pour toutes avec Svâmi Prajnânpad, mon maître via Comte-Sponville, admettre donc qu’on n’aime pas l’autre mais qu’on se préfère soi-même. Point. C’est pourquoi l’amour véritable est la joyeuse dépossession de tout, d’abord de soi-même, de son vouloir, de son orgueil, éventuellement de sa génitalité aussi tyrannique qu’involontairement comique. Car nul ne sort de la prison (dorée) de Soi. Ou plutôt, après en avoir fait le tour (ça peut prendre des années !), en sortir enfin pour s’en sortir, hors narcissisme dévastateur ou stérile édification personnelle ! Et donc, ce faisant, même vaille que vaille, accéder à la joie. « L’amour, qu’est-ce que cela signifie ? L’amour consiste à garder constamment à l’esprit ce qui est bon pour celui qu’on aime, ce qui lui est bénéfique, ce qui lui donne bien-être et joie. (…) Quand vous aimez quelqu’un, vous ne pouvez espérer qu’il fasse ce qui vous plaît. Cela reviendrait à vous aimer vous-même. Généralement, quand quelqu’un dit qu’il vous aime, il vous trompe et se trompe lui-même. Mais celui qui veut devenir un Homme véritable doit œuvrer pour le bien-être des autres. Graduellement, il apprendra à aimer tout le monde, il travaillera au bien-être et au bonheur de tous. Cette forme d’amour n’a pas de limites. » (Correspondance).

Est-ce à dire que nous n’avons rien compris et que nous sommes nuls ?! Que je suis nul. Certes pas ! Si, au point où j’en suis, je sais donner un peu de mon temps, un peu de ma gentillesse, un peu de ma générosité, un peu de mon argent pourquoi pas… – et à qui que ce soit : amant, ami, sœur ou enfant – eh bien, c’est que déjà J’AIME UN PEU, et c’est encourageant et stimulant, non ? Même si c’est ridiculement peu et toujours un brin intéressé.



Quant à l’Amour majuscule, il n’est pas pour nous, bipèdes ordinaires. Cette trajectoire appartient aux saints ou aux héros. Car nous sommes, nous, le plus souvent de tout petits zéros ! De petits rigolos en amour, des truqueurs, des baratineurs qui passons notre temps à dorloter notre ego tout en nous gargarisant d’altruisme. À propos de sainteté (à laquelle j’ai depuis longtemps renoncé, non à sa réalité sublime mais à sa confiscation par le pouvoir catholique), j’ai été surpris de découvrir ce passage de Freud. Selon lui, grâce à des dispositions psychiques particulières, quelques individus (mâles ou femelles) peuvent trouver, sur le modèle de Saint François d’Assise, une plénitude de bonheur dans une forme d’amour « à but sexuel inhibé ». Mais que dit donc papy Sigmund ? « À une faible minorité d’êtres humains, il est accordé, de par leur constitution, de trouver malgré tout le bonheur sur la voie de l’amour, mais pour cela d’amples modifications animiques de la fonction d’amour sont indispensables. Ces personnes se rendent indépendantes de l’assentiment de l’objet en déplaçant la valeur principale du fait d’être aimé sur celui d’aimer. Elles se protègent contre la perte de cet objet en dirigeant leur amour non sur des objets individuels mais dans une même mesure sur tous les êtres humains, et elles évitent les oscillations et les désillusions de l’amour génital en le déviant de son but sexuel, en transformant la pulsion en une motion inhibée quant au but. Ce qu’elles provoquent en elles de cette façon, cet état de tendre sensibilité, en égal suspens, ne se laissant décontenancer par rien, n’a plus beaucoup de ressemblance extérieure avec cette vie amoureuse génitale à l’agitation tempétueuse, dont elle est pourtant dérivée. Saint François d’Assise pourrait bien être celui qui est allé le plus loin dans cette utilisation de l’amour en faveur du sentiment de bonheur intérieur. » (Malaise dans la culture, IV. Voir ch. 2, 26).

Une brève conclusion en forme de boutade. Le blog d’aujourd’hui est passé de St Nicolas à St François. À quand Saint Michel-Marie-Ange puisque tel est l’horrible prénom complet choisi par mes géniteurs ! Mais, on le sait, qui veut faire l’ange fait la bête. Je consens donc à cette promotion à condition de ne rien sacrifier, ne rien perdre au change : Saint ou Bienheureux en Amour tant qu’on veut, mais à l’unique condition de garder intact mon “service trois-pièces” – quitte à devoir me passer à jamais de deux grandes ailes blanches !


Signé : votre philosophe d'opérette


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samedi 1 février 2014

VITALITÉ DE L’AMOUR



C’est un lapsus volontaire ! Il faut lire « absurdité de l’amour ». Ou « bouffonnerie ». Car, en définitive, qu’est-ce que l’amour sinon une délicieuse intoxication, une pure construction du mental doublée d’un passe-temps aussi vain qu’agréable, parfois cruel, très souvent niais ou puéril. On aura compris qu’aujourd’hui, je ne suis guère optimiste ni tendre avec moi-même ni surtout aveugle sur cet étrange autant que puissant mirage qu’on appelle amour, pardon, Amour.



Car, une fois admis avec Comte-Sponville qu’il convient de distinguer eros, philia et agapè (à ce sujet, j’aime bien la définition de Montaigne concernant la seconde catégorie « amitié maritale » et j’adresse un clin d’œil à O*** en son lointain Far-West), bref, après avoir disséqué et péroré, que sait-on, que sais-je de l’amour ? Rien. Trois fois rien. Sinon que chacun s’aime à travers l’autre, chacun se préfère d’abord et que le sexe, s’il est une urgence sans raison, est surtout une tyrannie glandulaire qui souvent gâche tout, embrouille tout et ne fait rien avancer.

Ceci dit, en ce samedi matin pluvieux, je ne vais pas continuer à faire le cynique ou le sceptique. Il vaut mieux soigner le mal par le mal et donc citer le cher CIORAN. Voici quelques perles empoissonnées qui ne dépareilleront pas dans mon écrin où, à défaut de bague de fiançailles jamais offerte (ouf !), s’accumulent débris, poussières et quelques pétales desséchés et un tantinet écœurants…


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- Vitalité de l’amour : on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.

- Un amour qui s’en va est une si riche épreuve philosophique que, d’un coiffeur, elle fait un émule de Socrate.

- Dans la recherche du tourment, dans l’acharnement à la souffrance, il n’est guère que le jaloux pour concurrencer le martyr. Cependant on canonise l’un et on ridiculise l’autre.

- Enterrer son front entre deux seins, entre deux continents de la Mort…

- Un moine et un boucher se bagarrent à l’intérieur de chaque désir.

- Heureux en amour, Adam nous eût épargné l’Histoire.

- J’ai toujours pensé que Diogène avait subi, dans sa jeunesse, quelque déconvenue amoureuse : on ne s’engage pas dans la voie du ricanement sans le concours d’une maladie vénérienne ou d’une boniche intraitable.

- La chair est incompatible avec la charité : l’orgasme transformerait un saint en loup.

- Après les métaphores, la pharmacie. – C’est ainsi que s’effritent les grands sentiments. Commencer en poète et finir en gynécologue ! De toutes les conditions, la moins enviable est celle d’amant.

- Concevoir un amour plus chaste qu’un printemps qui – attristé par la fornication des fleurs – pleurerait à leurs racines…

- Dans la volupté, comme dans les paniques, nous réintégrons nos origines : le chimpanzé, relégué injustement, atteint enfin à la gloire – l’espace d’un cri.

N.B. C’est pourquoi, O*** et moi, nous parlions naguère de “bonobos” et appelions nos jeux d’amour de pures “babouineries” ! Aujourd’hui, dans mon dernier bouquin, j’écris ceci – on ne me reprochera donc pas de manquer de lucidité :

« L’accomplissement joyeux de la chair avec cette unique épice : jouir complètement, c’est jouir désespérément. »

CIORAN (suite)



- La dignité de l’amour tient dans l’affection désabusée qui survit à un instant de bave.

- Plus un esprit est revenu de tout, plus il risque, si l’amour le frappe, de réagir en midinette.

- Mélange d’anatomie et d’extase, apothéose de l’insoluble, aliment idéal pour la boulimie de la déception, l’Amour nous mène vers des bas-fonds de gloire…

- Depuis que Schopenhauer eut l’inspiration saugrenue d’introduire la sexualité en métaphysique et Freud celle de supplanter la grivoiserie par la pseudo-science de nos troubles, il est de mise que le premier venu nous entretienne de la « signification » de ses exploits, de ses timidités et de ses réussites. Toutes les confidences débutent par là ; toutes les conversations y aboutissent. Bientôt nos relations avec les autres se réduiront à l’enregistrement de leurs orgasmes effectifs ou inventés… C’est le destin de notre race, dévastée par l’introspection et l’anémie, de se reproduire en paroles, d’étaler ses nuits et d’en grossir les défaillances ou les triomphes.

Etc.

Cioran, Syllogismes de l’amertume, œuvre complète, Quarto, Gallimard, 1995.


Le jour de la mort de Cioran, le 20 juin 1995 à l'âge de 84 ans, voici ce que j'avais noté dans mon Journal :


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" Quand un éditeur se paie le luxe de livrer TOUT Cioran en un seul bouquin énorme mais maniable, élégant et racé, avec glossaire et riche iconographie, si engageant dans son étui translucide, c'est l'aubaine pour les connaisseurs, l'extase, un malheur inespéré. Une vraie bombe anti-personnel ! A faire pâlir d'envie l'éditeur malheureux de Suicide, mode d'emploi. Y aurait-il donc deux poids deux mesures selon qu'il s'agit ici d'une impardonnable ruine corporelle, là d'une tumeur ontologique ? Et pourtant, à côté de la Digitaline, le scepticisme roumain est autrement subtil, pervers, voluptueusement mortifère ! Mais qu'importe l'incitation (au désespoir), pourvu qu'on ait l'ivresse : une telle lucidité incandescente, ce fin scalpel d'or qui perce la baudruche des illusions (amoureuses), dépèce la dépouille du Sens en ciselant la parure funèbre des mots... Je confirme donc, je suis accro, avis aux amateurs : en 1751 pages et pour 175 Francs seulement, une croisière de rêve au bout de l'Enfer, l'intégrale de l’Évangile de la perdition, plus de deux livres, bon poids bonne mesure, de gelée royale vénéneuse à déguster, à s'en gaver, à en jouir jusqu'à ce que mort s'ensuive... Merci à mon Bon Maître, docteur ès amertume, merci à Gallimard, providentiel dealer. Au nom de tous les obsédés textuels, adeptes du gai désespoir, tenant du "fanatisme du pire"... et autres insomniaques maudits. Mardi 20/06/95 "

mercredi 29 janvier 2014

EPICURE ENCORE ET TOUJOURS



Le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C’est lui que nous avons reconnu comme bien premier, né avec la vie. C’est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C’est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d’après son impact sur notre sensibilité. Justement parce qu’il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n’importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu’ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu’un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement. C’EST A TRAVERS LA CONFRONTATION ET L’ANALYSE DES AVANTAGES ET DÉSAVANTAGES QU’IL CONVIENT DE DÉCIDER À CE PROPOS. Provisoirement, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.

Epicure, Lettre sur le bonheur (environ 350 avant J.-C.)



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lundi 27 janvier 2014

VISITE CHEZ UN COMPORTEMENTALISTE



Je suis en train de lire un livre délicieux, délicieusement cynique : « Mammifères » de Pierre Mérot. Ci-dessous un extrait (« L’oncle » est l’antihéros en question). Quant à l’illustration, je la tire de mon recueil BD fétiche concernant les hommes en blanc et leur (involontaire) humour noir. Autre avantage : ce dessin irrespectueux fait le lien avec mes deux précédents posts consacrés à l’inénarrable papauté.

Et pour faire bonne mesure, tout à a la fin, une petite réclame que j’ai concoctée dimanche matin alors que je m’ennuyais un brin. C’est de fort mauvais goût. Chouette ! Une précision toutefois en forme de requête concernant cette fausse pub : ne pas en déduire hâtivement qu’elle est autobiographique, tant en ce qui concerne le portrait du vieillard libidineux que de sa compulsion quotidienne ! Merci.


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(...) L’oncle consulte un psychiatre. C’est un bon psychiatre. Il ne fait ni miracles ni dégâts. Il est hypocondriaque. Il a arrêté de fumer parce qu’il redoute le cancer. Il est en plein divorce. Quand l’oncle parle, cet homme sympathique suit des yeux ses gestes et ses attitudes. L’oncle lui a demandé pourquoi il faisait ça. Le psychiatre est un comportementaliste : un mouvement des mains, une façon d’occuper l’espace sont des informations précieuses sur votre psychologie. Par exemple, si vous êtes assis au bord du fauteuil, les mains crispées sur les accoudoirs, ce brillant thérapeute en déduit que vous avez envie de partir.

Les comportementalistes ne veulent pas entendre parler de l’histoire de l’individu. Faire l’historique de votre angoisse ou de votre alcoolisme est pour eux sans intérêt. Si vous avez la phobie des araignées, ils n’en chercheront pas la cause, mais vous confronteront progressivement avec une mygale velue. De sorte que vous n’aurez plus peur des arachnéens mais serez terrorisé par les poils, les coquelicots ou les restaurants japonais. Les comportementalistes tentent vainement de vous hypnotiser. Ils s’obstinent à vous parler de plages. Ils ont tous appris les mêmes litanies dans un séminaire de comportementalistes ou dans un « Que sais-je ? » Écoutons un comportementaliste : « Vous marchez sur une plage… Vous sentez le sable sous vos pieds… Le sable est chaud… Et pendant que vous marchez longuement sur cette plage, sur ce sable, vous vous concentrez sur votre main droite… » Tandis que la voix monocorde récite le catalogue de Nouvelles frontières, l’oncle observe affectueusement le psychiatre qui somnole. Les comportementalistes ont cependant un grand avantage sur les moniteurs de yoga ou les psychanalystes : ils vous prescrivent des antidépresseurs, parfois avec une petite réticence théâtrale.

La salle d’attente du psychiatre est un endroit très rassurant. Il suffit d’y rester cinq minutes pour connaître un début de guérison. Une femme prostrée sur le canapé ne répond pas à votre salut amical et joyeux. Elle a les yeux cernés et les ongles rongés. Elle a visiblement très mal. Vous vous sentez en pleine forme par rapport à elle. Vous pouvez repartir. Vous n’avez rien payé. Restez, cependant, et dressez l’oreille.

Votre cure se poursuit. Le cabinet de psychiatre jouxte la salle d’attente. Vous entendez des cris, un long silence, puis des sanglots. Une femme est en train de craquer. Elle parle dans le lointain. Vous ne comprenez pas ce qu’elle dit. C’est dommage. En tout cas, vous êtes de plus en plus en forme. La porte du psychiatre s’ouvre et vous voyez sortir un attelage curieux : un quinquagénaire maigrichon en tête, puis un adolescent avec un casque de baladeur sur les oreilles, et enfin une femme effondrée. C’est une thérapie familiale. A force de fréquenter la salle d’attente, vous êtes devenu un spécialiste. D’un seul coup d’œil, vous comprenez le problème : le père est pratiquement inexistant, une espèce d’avorton qui doit fréquenter les putes et Internet ; le fils s’est emmuré dans un silence inquiétant de l’adolescence ; la mère au bord du divorce s’enfonce chaque jour davantage dans la dépression. Vous aimeriez leur parler, leur dire que vous avez compris leur problème, et surtout que vous avez la solution : il y a une armurerie pas loin avec de très beaux fusils de chasse. Mais vous vous levez en souriant et saluez votre psychiatre avec un regard complice. « Ils sont très mal en point ! » seront vos premières paroles. Le psychiatre confirme : le fils n’a pas enlevé son casque pendant la séance, le père n’a pas dit un mot, et la mère a pleuré, le tout pour une somme rondelette. Décidément, vous êtes en grande forme.


Extrait de Mammifères, de Pierre Mérot, Flammarion, 2003.


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samedi 25 janvier 2014

ÉGLISE ET MODERNITÉ (interview fictive !)



À l’occasion de la visite de François à François le jour de la St François (24 février 2014), quatre journalistes interrogent un archevêque sur le thème « Église et modernité ». C’est un prélat moderne, rompu aux médias et qui, dit-on, ne pratique pas la langue de buis. Le débat risque donc d'être vif, très vif d'autant plus que Mgr Martin a une solide réputation de franchise et défend, dit-on, des positions très avancées par rapport aux Restaurateurs de la Curie qui, on s’en souvient, finirent pas avoir la peau de feu Benedetto.

Les journalistes (trois hommes, une femme) semblent motivés, voire pugnaces. L'archevêque, lui, est calme et souriant. Une modeste croix étincelle sur son plastron gris. Affable, portant beau, l'Éminence présente tous les traits de la morphologie épiscopale : une peau de bébé ; peu d'itinérance sur sa face glabre ; sans doute beaucoup de croyance dans le vocabulaire. Mais, dieu merci, pas une once d'onctuosité ! Ouf ! un prélat moderne : on sent un homme aguerri à la communication moderne et avide, sinon d'en découdre, du moins de parler vrai. Oui, décidément, ce soir sur le plateau, le débat risque d'être vif, très vif.

Voici, pour ceux qui n'ont pas pu assister en direct jeudi dernier à l'interview sur la chaîne Eccclesia spes mundi (mais votre serviteur, vous vous en doutez, n’a pas manqué la prestation !), voici donc le fidèle compte-rendu des questions et des réponses :


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Extrait de "J. l'Apostat" page 181 (1996)
Avec l'aimable autorisation de Claire Bretecher

- Monseigneur Martin, l'Église connaît une période difficile et vous avez accepté de répondre franchement aux questions concrètes que se posent les chrétiens dans le monde et aussi les détracteurs de l'Institution de plus en plus nombreux...

- Bien sûr, je suis là pour ça.

- De nombreux scandales ont éclaté dans l'Église, d'abord en Amérique, puis en Irlande, ensuite en Allemagne et il semble que le nouveau pape…

- Si vous le permettez, avant d'aborder cette question ô combien brûlante, j'aimerais la situer dans un contexte élargi de fracture culturelle. Mais bien sûr, je n'entends pas éluder un sujet aussi douloureux sur lequel nous reviendrons. D'abord, si vous le voulez bien, la crise de la foi comme prémices et symptôme.

- En admettant qu'il faille commencer par là, quelle est donc la position de l'Église face à cette crise de la foi ?

- C'est une question très grave qui interpelle toutes les consciences. Je dirai qu'il n'y a pas crise, mais mutation, crise signifiant, comme vous le savez, à la fois péril et opportunité. Plus exactement mutation et donc recherche d'un dialogue plus authentique avec Dieu.

- On a assisté récemment à ce qu'il est convenu d'appeler des ingérences du Vatican dans le domaine politique. Il semblerait même que le Président français veuille donner au Vatican des gages de conciliation après les soubresauts de la loi sur le mariage pour tous. Quelle est votre position précise sur ce sujet ?

- C'est une vaste question. L'Église se doit de porter la Parole, dans un esprit responsable, à travers le monde incarné et de chercher Jésus-Christ à travers les événements, hic et nunc, et toujours dans un contexte de responsabilisation et d'éveil des consciences.

- Mais que pensez-vous - et ce sujet est corrélatif au précédent - de la spéculation immobilière pratiquée par les gens d'Église, non seulement à Rome où le scandale est flagrant et à ce jour non résolu, mais aussi...

- C'est un problème délicat qui pose des cas de conscience délicats. Oui, nous l'admettons, l'Évangile est difficile à réaliser dans l'immobilier et une commission ad hoc vient d'ailleurs d'être créée afin que le Peuple de Dieu perçoive mieux les implications de l'Évangile et son impact prophétique face aux dérives foncières.

- Et le divorce ? Car il faut tout de même revenir au vécu des gens, les catholiques et les autres. Là aussi que d'intransigeance !

- Je parlerai plutôt d'exigence. Mais une exigence aimante. Car il faut toujours apporter un effort de compréhension, dans un esprit évangélique, sans juger les personnes. Certes, c'est un problème douloureux, mais la miséricorde de Dieu est infinie. Là encore, tout doit être déchiffré à la lumière de l'Évangile en différenciant l'essentiel du secondaire.

- Précisément, en ce qui concerne le célibat des prêtres dont on reparle beaucoup ces temps-ci, y voyez-vous un élément de la crise catholique essentiel ou secondaire ? Il semble qu’il y ait eu quelques ouvertures…

- C'est un point délicat sans être névralgique. La polarité ne doit pas en être psychologique, mais évangélique : il s'agit de disponibilité sacramentelle. Ouverture ne peut pas rimer avec conjoncture et l’on ne peut cacher la lumière en la plaçant sous le boisseau. La lumière doit donc être faite sur le sens évangélique du sacerdoce, non pas dans un contexte professionnel, mais dans un champ vocationnel : une disponibilité sacramentelle, je le répète, à incarner la disponibilité de l'Apôtre dans la vérité de l'Être, et ce, dans une dynamique de service fraternel à l'égard du Peuple de Dieu.

- L'armement nucléaire ? (Léger ton d'exaspération chez le journaliste) on en parle beaucoup au sujet de l'Iran, c'est donc un problème toujours crucial.

- Il faut inscrire l'armement nucléaire dans un esprit de paix. L'Église quant à elle doit apporter l'Amour aux hommes, à tous les hommes, à travers la douceur évangélique et le respect de la puissance publique. Comme l'a dit Jésus-Christ, rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui revient à Dieu. Le pape Benoît XVI l'avait naguère précisé dans son message pascal, avec l'acuité prophétique qui le caractérisait au-delà des vaines polémiques : « Il s'agit, pour tous les peuples en “exode“ - disait-il - de passer de la guerre et de la violence à la paix et à la concorde. » C'est fort et novateur, n'est-ce pas ? Et tellement prophétique.

- Venons-en à l'avortement. En Espagne, on fait machine arrière. En France, un sujet qui paraissait clos rebondit et nombre de catholiques semblent vouloir se mobiliser. Monseigneur, voilà un sujet vraiment concret qui touche des millions de femmes et sur lequel il ne semble pas qu'il y ait beaucoup d'avancées de la part de la hiérarchie catholique ? (Le ton de la journaliste manifeste une certaine nervosité.)

- C'est un problème douloureux. L'Église est toujours contre, forcément, mais dans un esprit évangélique. Tel est le paradoxe de la Foi.

- Pour en revenir aux nombreux scandales de pédophilie sur lesquels il faudra bien que vous vous exprimiez sur ce plateau, ne pensez-vous pas, Monseigneur, qu'ils soient liés d'une part à une sorte d'omerta qui a trop longtemps régné dans l'Église et d'autre part à la discipline du célibat qui devient obsolète ?

- Les cas de pédophilie ne doivent pas être isolés du contexte ecclésial et surtout sociétal pour ne pas dire mondial. Là encore, faisons bien la différence entre l'essentiel et l'accessoire, entre souci d'élucidation et campagne d'opinion, entre charité exigeante et calomnie malveillante. En nous basant toujours sur le socle catholique, au sens étymologique du terme, katolikos, c'est-à-dire universel. Ce qui est universel, permanent, catholique et donc forcément apostolique, c'est la miséricorde de Dieu. À tout péché miséricorde ! Et dans ce domaine, plus que jamais, comme l'a rappelé naguère le pape Benoît XVI à Ratisbonne, ce qui est essentiel, ce n'est pas l'émotion, ni l'agitation, mais la Raison. Le pape François va d’ailleurs dans le même sens : une intransigeance certes, mais éclairée et guidée de l’intérieur par la miséricorde. « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamné. » De toute façon, nous allons organiser l'automne prochain un colloque sur Dieu à l'Institut Catholique de Paris qui résoudra bon nombre de problèmes dans un contexte de réflexion œcuménique et aplanira tous les scandales et les bavardages dans une dynamique de recherche de Vérité et de réconciliation fraternelle, celle-là même qu'enseigne l'Évangile, Bonne Nouvelle pour notre monde qui, plus que jamais, a soif du Dieu Vivant et meurt de cette soif inapaisée.

- Il est l'heure de rendre l'antenne. Nous remercions Mgr Martin d'avoir bien voulu apporter des réponses précises et ouvert quelques pistes novatrices pour le XXIe siècle.


Pour la petite histoire, je signale que ce dialogue, ici un brin actualisé, accompagnait déjà les bulles de Claire Bretécher dans sa série LES FRUSTRÉS (Le Nouvel Observateur du 21/10/1974). En 1996, dans mon premier livre (J. l'Apostat - Fragments d'une errance), je reprenais la même BD avec quelques menues retouches dans une ou deux bulles. Trois fois rien... A la même période, dans l'édition du Monde du 6 novembre 1993, Jacques Gaillot (“ le petit évêque rouge ”) s'écriait : « Des communautés chrétiennes meurent ! Les prêtres se font rares. Pourquoi tant de blocages et si peu d'imagination ? » Le 4 avril 2010, je faisais paraître sur le site du Monde une longue chronique intitulée « Langue de buis » et qui commençait ainsi : Quatre journalistes interrogent un archevêque sur le thème « Église et modernité » etc. Aujourd’hui, fin janvier 2014, la même chronique un tantinet dépoussiérée. Trois fois rien (bis). Pour la fête de Pentecôte, le 3 juin 2027 etc. etc. etc.

Car, décidément, les années passent et rien ne change... Normal, puisque la Sainte Église Catholique et Apostolique détient les paroles de la Vérité et possède les clés de l’Éternité per saecula saeculorum.

AMEN.


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Extrait de "J. l'Apostat" (Page 180)
Avec l'aimable autorisation de Claire Bretecher


P.S. Mon grain de sel dans un blog du Monde, le 25/01/2014 :

   25/01/2014 - 11h04


Le fondateur du christianisme a dit (entre autres) ces 2 paroles : "Mon Royaume n'est pas de ce monde" et "Heureux serez-vous quand à cause de mon Nom vous serez haïs, méprisés, persécutés". On n'en est pas là, pas de lion en vue dans l'arène ! En attendant, que nos Hexagonaux - n'étant pas au-dessus de leur divin Maître - jubilent, ne bronchent pas, ne pétitionnent surtout pas contre un prétendu "catho bashing" puisqu'ils vont enfin en baver sous Hollande 1er et endurer la Béatitude promise

vendredi 24 janvier 2014

LE CAUCHEMAR DU PAPE



Aujourd'hui, jour de la St François, François visite François et vient, au nom de la France, donner au Souverain Poncif des gages de conciliation sinon d’obédience. On dirait du Prévert, ce n'est que de la realpolitik ordinaire. Bof. Oremus.

Il y aura bientôt un an... En février prochain, nous commémorerons le 1er anniversaire de la démission du pape Benoît XVI (13 février 2013). Voilà qui est nettement plus piquant.
A l'époque, je fus tellement sidéré et soulagé par ce geste - et emballé par la Une de Charlie-Hebdo - que je retouchai à la gouache le chef-d’œuvre et l'encadrai aux couleurs du Vatican.

Quand approche la date anniversaire, je contemple le sublime ex voto qui trône au-dessus de mon piano numérique et je relis avec émotion le texte prémonitoire que j'avais écrit quelques mois plus tôt.

Povero Benedetto ! Subito santo. Pour son abnégation et sa lucidité, il le mérite vraiment. Et parce qu'il a vite décampé, il lui sera beaucoup pardonné.


TEMPÊTE AU VATICAN

(Le cauchemar du pape)









« Le vent secoue la maison de Dieu. »

Benoît XVI, homélie du 27 mai 2012

« ''L’atmosphère au Vatican ressemble à la veillée d’armes d’une tragédie shakespearienne.'' »

Marco Politi, Crisi di un papato

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Mon encadrement bleu blanc jaune





Avertissement

Le texte qui va suivre pourrait s’intituler « Tempête sous un crâne pontifical ». En imaginant le pape en proie à la fièvre et au délire, crevant à petit feu de solitude et d’angoisse, l’auteur avoue s’être abandonné à ses démons habituels. Mais la réalité ne dépasse-t-elle pas parfois la fiction ? En effet, il convient de garder en mémoire que la crise qui secoue – ou plutôt désagrège – la dernière Cour d’Europe, ne date pas d’hier, pas même du pontificat de Benoît XVI. Elle est endémique, parfois comique, et ce, bien avant le récent scandale du « Vatileaks » pour reprendre l’expression de Federico Lombardi, porte-parole du Saint-Siège. À présent, sans plus de précautions oratoires, pénétrons dans les appartements privés du malheureux Benedetto et faisons un scanner du crâne de celui qui incarne à son corps défendant la tourmente et la décrépitude de l’inique Institution catholique.


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Christe eleison, Kyrie eleison... Seigneur, je n'en peux plus... Ton Serviteur n'en peut plus... Nous n'avons plus la force... Nous n'avons plus l'âge pour ce saint ministère... Trop lourdes, tes clés, Seigneur, trop fragiles les épaules de ton vieux pasteur... prends pitié de Nous... nos forces, notre pauvre cœur, notre foi même, notre charité, notre espérance... tout lâche, tout se délite... s'il est possible, éloigne de moi ce Calice... Gianni ? Gianni !... Tu es là ? Décidément, toujours seul ici !... sans cesse trahi... rien que des courbettes, des simagrées, des regards en code, des sourires mielleux... jamais de main tendue, jamais le moindre élan vraiment fraternel... ce n'est plus possible ! Tous aux aguets, tous à nos trousses... même Angelo qui vient de passer dans l'autre camp... Angelo ! avec tout ce que Nous avons fait pour lui, tout ce que Nous avons enduré... son ascension dans la Curie, grâce à Nous, du jamais vu !... et aujourd’hui, la défection et le silence.

Mais le Pape n’avait pas bu son ciboire jusqu’à la lie, voilà qu’aujourd’hui le pire arrive : Paoletto, mon Paoletto, celui en qui Nous avions toute confiance, le premier qui à l’aube m’embrassait, m’aidait à me vêtir, me présentait humblement ma dalmatique de soie, m’apportait ma collation matinale, alternait avec Nous les versets sacrés des Laudes en notre chapelle privée… voilà qu’il me trahit, l’Iscariote ! Depuis des mois, des années peut-être, le gredin déguisé en saint a volé tous nos secrets, les uns après les autres, Paolo les a violés et divulgués. Nos lettres les plus intimes, il les a pillées, surtout mes notes secrètes à Napolitano à propos du péril homosexuel ! C’est insensé, c’est… c’est… Nous ne trouvons pas de mots pour dénoncer une telle ignominie, pour pleurer une amitié de vingt ans bafouée et trahie ! À qui se fier désormais si les majordomes se mettent eux aussi à table et lâchent le morceau… mais je m’égare, Nous Nous égarons, nous parlons avec l’insigne vulgarité de tous ces journalistes qui nous épient et nous crucifient… surtout cet odieux Nuzzi avec son pamphlet sur Rome. Anatema sit ! Anatema sit ! Même Bertone en qui Nous avions toute confiance nous lâche… il sent le vent tourner, il veut sauver sa peau. Quel couard ! Mais pourquoi s’en prendre à notre banquier ? Pourquoi Tedeschi ? Pourquoi précisément lui ? Et aujourd’hui ? Je ne sais plus… je ne comprends plus… Nous ne savons plus, Nous n’en pouvons plus… Christe eleison… Kyrie eleison.

À quoi bon à présent... à qui se fier ?... Homo homini lupus ! Le Pape demande grâce... miserere... laisse à présent, Seigneur, s'en aller ton Serviteur... c'en est trop, c'est assez !... Nunc dimittis servum tuum, Domine... Quelle heure ? Quel jour sommes-nous ? Mardi ? Mercredi ?... En avril ou en juin ? Le matin déjà ?... Notre tête se brouille... Nous flottons de plus en plus dans un crachin mortel... je perds pied, je m'enfonce... je me liquéfie dans la nuit, le Saint Père mouille de trouille ! Pontifex Maximus... ah ! rire me fait du bien, rire de moi-même... la nuit, le Souverain Pontife a encore le droit de rire et c'est très bien, non ?... c’est encore permis ! Quelle tristesse, quelle débâcle ! Vanitas vanitatis et omnia vanitas... l'imbécile que je suis ! Stupido ! Jamais je n'aurais dû tripler la dose hier soir... C'est l'effet inverse, l'insomnie maximale ! Dieu m'a puni. Stupido ! Stupido ! Stupido ! Quel sale môme je suis resté ! J'ai honte, je m'en veux... toujours rebelle, toujours ce foutu orgueil sous mes airs timides... Jamais suffisamment humble... sans cesse notre conversion à reprendre, Dieu seul, premier servi... notre sainteté en berne, notre indignité… Domine, non sum dignus !



Est-ce honteux pour le Souverain Pontife d'avoir peur dans le noir ? Comme un petit enfant… comme jadis... Mutter, mutter, sois douce, je t'en supplie, souviens-toi de ton petit Josef... ah ! Transtein, c'est si loin... comme je regrette... Georg, tu te souviens ? Tu es là Georg ? Reviens, fratello !... Dire qu'ils osent te salir, ils osent prétendre que tu savais... C'est terrifiant ! C'est terrifiant aussi la nuit ici, sais-tu ? Non, non, tu ne peux pas imaginer, Georg, personne ne peut imaginer... dans ce silence sacré, dans ce fatras de marbre, dans ce Temple sépulcral... et, à cause de la dose, c'est l'effet inverse à présent, l'angoisse maximale, le porche du Néant... Deux ou bien trois pilules hier soir ? Les roses ? Les petites blanches ovales ?... Je ne me souviens plus... j’ai dû inverser… et la Filomena, elle, qui va sûrement s'en apercevoir tout à l'heure... je hais cette nonne ! Comme elle me guette... son museau de musaraigne, son regard acéré, sa manière de tout vérifier, de toujours calculer mes comprimés, compter et recompter... ses fausses manières maternelles, douceur aux lèvres, guimpe rigide, chapelet égrené... c'est sa charité qui me tuera... plus sûrement que ses potions… mulier lupissima !



Et notre foutue encyclique qui n'avance pas... jamais "Purissima Ecclesia" ne sera prête pour l’Assomption... Si je me levais pour essayer de conclure ?... pas la force, plus rien à conclure... et ipsa mors nihil !... il faudrait qu'Alberto termine prestissimo le texte à notre place... Alberto ! Mais maintenant qu'il a lui aussi rallié le camp adverse... tu quoque, mi fili... tous des mous, des tièdes, des ennemis du saint Évangile... décidément seul, désespérément seul, condamné à mourir seul... Jeudi ? Non, pas jeudi, vendredi, on est vendredi demain ? Plutôt tout à l'heure... Vendredi Saint !!... impossible ! Non possumus. Pas déjà ! Pâques est pourtant passé, non ? Mais quel jour sommes-nous donc ?... pas encore l'épreuve suprême... cette année, non, non, je ne peux plus, je n'en veux plus de leur chemin de croix, elle est vraiment trop lourde cette croix... tous ces visages qui vont me cerner, ces pauvres gens hallucinés, ces saintes femmes hystériques, toutes ces caméras, ces micros, ces dagues acérées qui me happent, veulent me transpercer... "Subito santo" ... lui seul, lui seul était digne de la foule, un vrai chef celui-là ! Pauvre Benedetto… Domine, non sum dignus !

Seigneur, Seigneur, je Vous en prie... une seule parole de Vous... appelez-moi, rappelez-moi vite à Vous, je n'en puis plus... un seul mot... j'ai si peur, j'ai si froid...et sanabitur anima mea... maudit traître, il me poursuit jusque dans mon insomnie, ce Marcial, cet aspic mexicain que Nous avons nourri dans notre sein... chaque jour une nouvelle trahison à la une, un scandale de plus, hier un mioche naturel, aujourd’hui un autre trafic pédophile !... et la Presse qui en rajoute, qui mélange à plaisir la balle et le grain, cette meute de hyènes infâmes... même Carlo pactise... Et Paoletto qui m’a trahi ! C’est le coup de grâce. Comment un homme si doux, si affable, toujours prévenant, avec des manières tellement exquises, le premier à m’ouvrir une ombrelle, à repriser discrètement mes dentelles, à m’aider à monter dans la papamobile… Judas ! Mais pourquoi ? Pourquoi ? À qui profite l’outrage ? Quant à l’autre, jamais, jamais Nous n'aurions dû lui confier la direction de " Vidimus Dominum "... trop jeune, pas assez diplomate pour ce poste. Quelle erreur de notre part. Quelle indignité ! Ora pro nobis… Seigneur, ton Feu sur la terre, vite, ton glaive de Justice... qu’il Nous transperce ! Qu’il me fouaille jusqu’aux moelles ! D'ailleurs, avec les Légionnaires du Christ, ça va devenir compliqué, voire impossible pour la béatification de "Subito santo"... qui se ressemble s'assemble !... Non, Seigneur, je sais, je ne devrais pas appeler ainsi mon prédécesseur devant Vous, c'est entre nous... mais non, je ne suis pas jaloux de lui ! je Vous assure...en fait, le Polonais m'écrase... il reste omniprésent ici, sa gloire me poursuit, me disqualifie, m'humilie même dans mes rêves... Le Polak nous rogne les ailes, quoi que Nous fassions… Pardon, Seigneur, pardon, je ne sais plus ce que je dis… Ah ! si seulement le pape pouvait rêver un peu ! Dormir, dormir, juste une demi-heure... dans les verts pâturages, à l'ombre des cyprès... « Vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ? Pas même toi, Simon ? »... Pardon, Seigneur ! Christe eleison... Kyrie, eleison...

Non, non, Nous n'étions pas fait pour cette charge... esthète, esthète Ratzinger, certes, mais pas athlète, "athlète de Dieu", comme on disait de l'autre, mais nous, qu'y pouvons-nous ?... qu’y puis-je si je n’ai pas l’envergure ? Je ne peux plus rien, Seigneur... à 85 ans, je ne vaux plus rien, je suis exsangue… laisse partir ton Serviteur... Domine, non sum dignus... de la douceur, plutôt de la douceur... per favore un peu de tendresse pour le pape, est-ce trop demander ? ... ô Wolfgang, toi seul divin messager, ton miel sur mes ulcères, ton souffle sur mon front brûlant, la Sagesse éternelle du divin Sarastro : der lieb' und Tugend Eigentum ... pardon, ô Christ, pardon, c'est Toi notre seul Sauveur, - pas la musique - non, Toi seul, notre saint Rédempteur... O Jesu dulcis ! O Jesu pie ! Ora pro nobis… mais non ! non ! c'est décidé, non ! je ne pourrai pas ! Qu’Angelo se débrouille ! Qu’il bidouille avec le nonce, c'est son boulot ! Non, nous n’irons pas en France en novembre... La fille aînée de l’Église est flétrie, elle Nous a trahi ! Je le hais trop ce Hollandais, ce suppôt de Lucifer, avec toutes ses lois scélérates en préparation, ses unions immorales, sa croisade contre la Vie !... L’autre du moins, le piccolo, il était plus dévot, plus respectueux malgré son maudit tastentelefon. Mais il a perdu, tant pis pour lui. Bien fait. Vae victis ! Aïe ! aïe ! ma tête... la colère est mauvaise conseillère, me voilà puni... anéanti... mea maxima culpa... j'ai mal, j'ai si mal... même pas la force de me traîner jusqu'au piano pour jouer l'air de la Flûte... Ici, nous n'avons pas le droit, pas de musique, surtout la nuit ; pas de piano pour le pape, niet, il faut dormir, disent-ils, ou prier... prier sans cesse… miserere... Et l’amour ? La tendresse ? Pourquoi l’Eglise est-elle si dure ? Si inflexible ? Pourquoi notre mère à tous n’est-elle qu’une marâtre jalouse du bonheur des hommes ? Nous n’avons pas voulu cela, jamais… Mais nous nous sommes trompés, nous avons failli… Nous avons trompé l’humanité pas excès de gloire et d’orgueil… Kyrie eleison, Christe eleison… Juste un peu de tendresse pour un vieil homme fini… vielen Dank !... Per favore !... Maudite sœur Filomena ! Elle finira par m’avoir… mais à présent tout s'embrouille, tout lâche... c'est moi le lâche ! Non sum dignus non sum dignus non sum dignus... notre pauvre cœur cette fois ! Aïe ! aiuto ! et si… si je m'étais trompé d'anxiolytiques ? Si on avait changé la composition ! Si Filomina avait décidé hier soir de m’empoisonner pour de bon avec sa maudite camomille… Fiat voluntas tua.

Parce que je les gêne à présent, parce qu'Angelo et son dicastère veulent faire place nette, rallier la clique des progressistes menée par Godfreed, c'est patent, Nous en avons la preuve. Trahison ! Conspiration ! Et tout va se savoir désormais, tout est pillé et éventé, offert en pâture, à cause de ce maudit… comment l’appelle-t-il donc ?... Vatica… Vatileaks ! C’est le mot de Lombardi. Mais cette expression est ridicule ! Grotesque ! On se croirait encore dans un infâme roman policier, encore dans ce Da Vindi Code qui a causé tant de tort à notre chère Église ! Usque tandem… Seigneur, jusques à quand pourrai-je tenir ? Immolé avec Toi pour l'éternité. Crucifié pour le Salut du monde. Ce monde impie qui nous persécute jusqu'à la fin des temps. Fiat ! Qu'il soit fait selon Ta volonté... jusqu'à l'agonie, j'y consens... Eli, eli, lama sabachtani... Mais juste un répit, mon Dieu, un tout petit instant de tendresse humaine... comme pour vous sur le chemin de la croix, la douce Véronique... via dolorosa... Cette femme a épongé la face de Dieu ! Gianni ! ma Véronique à moi.... Où es-tu, Gianni ?... où suis-je ?... qui suis-je ?... elle est si lourde notre croix et lorsqu’au sommet du Golgotha le pape... mais où donc est passé ce maudit ragazzo ? Gianni ? Gianni ? Ne me laisse pas, petit, je t'en prie... tu n'es pas déjà parti au moins ? Comme tu es chiche de tes nuits ! Tu ne m’aimes donc plus, toi non plus ? Reviens - c’est un ordre ! - reviens, mia aurora, tout près de moi, je t'en supplie, je suis trop seul... tellement perdu... Nous ne Nous sentons vraiment pas bien cette nuit... toutes ces mauvaises nouvelles, toutes ces trahisons à répétition… viens... approche… carissimo… j'ai peur... reviens… j’ai si froid… sans son Gianni, le Pape dépérit ! »





Fiévreuse et impatiente, la main décharnée a longtemps cherché le cordon dans l'ombre de la chambre. Enfin la lumière se fait. Le vieil homme en tremblant se penche, écarte la tenture... Mais devant l'alcôve, le prie-Dieu est vide : l'uniforme chamarré et l'étincelant morion n'y allument plus de buisson ardent.


Michel Bellin dit Bellinus, ce dimanche 3 mai 2012.


Ce texte, illustré par quelques photos pontificales très impertinente, constitue la seconde partie de l'essai paru sur Amazon (kindle) "L’ÉGLISE CATHOLIQUE ET LA RÉPRESSION (HOMO)SEXUELLE.


http://www.amazon.fr/EGLISE-CATHOLIQUE-REPRESSION-HOMO-SEXUELLE-ebook/dp/B00AG1ZR5Q/ref=sr_1_20?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1390573822&sr=1-20&keywords=michel+bellin

vendredi 17 janvier 2014

SAGESSE BASIQUE EN 4 DEFINITIONS ET EN 1 CHANSON




C'est évidemment au grand et indispensable André Comte-Sponville qu'on doit ces 4 définitions lumineuses :

"La nostalgie, c'est le manque du passé, en tant qu'il fut."

Se distingue par là du regret (le manque de ce qui ne fut pas) ;

s'oppose à la gratitude (le souvenir reconnaissant de ce qui a eu lieu : la joie présente de ce qui fut)

et


à l'espérance (le manque de l'avenir : de ce qui sera peut-être).



Encore un mot à propos de l'espérance (il faut de toute urgence et sans remords lui tordre le cou !) :

" L'espérance me sépare du réel, du présent, de tout. Elle me sépare du bonheur même qu'elle poursuit ! C'est pourquoi l'espoir est le plus grand ennemi de l'homme."

Et j'ajoute (c'est du Bellin) : la nostalgie, sa plus tenace et touchante marotte !


Pour approfondir cela, pour apprendre à passer de la nostalgie à la joie, de l'espérance au réel, un livre, un seul, mon bréviaire que je lis et relis, médite, coche, crayonne sans fin :


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André Comte-Sponville DE L'AUTRE COTE DU DÉSESPOIR Introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad, Editions Accarias L'ORIGINEL, 14,50 €.



Et pour finir, cerise confite sur le gâteau, un rien écœurante mais tellement touchante, ce duo (Bruel/Béart) que je dédie à mon toujours cher Libyen :


http://youtu.be/jTiGFqQJw3Y

dimanche 12 janvier 2014

UN SPECTRE INCESTUEUX



Extrait de mon premier roman, le texte qui suit peut être lu à la lumière de mon blog d’hier (Ratiboiser les p’tit tabous) – ou inversement !


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XIV


Sortant de sa chambre, un dossier dans une main, sa canne dans l’autre, Julius tombe en arrêt devant un encadrement. Pourquoi ce matin-là ? Pourquoi l’impact de ce portrait aujourd’hui, alors que le cadre en chêne fait corps avec la tapisserie depuis des décennies ? Nul ne saurait le dire. Pas même Julius qui se tient là, hébété, comme s’il dévisageait le matelot pour la toute première fois.

L’encadrement laisse pourtant présager un âge vénérable : le passe-partout jauni s’est décollé aux angles, la dorure du biseau a viré au brun. En bas, à droite, une signature soigneusement calligraphiée et une date : 1940. Le cliché sépia est voilé par un vitrage à l’ancienne légèrement bombé et gonflé ça et là de bulles. A moins qu’il ne s’agisse d’une patine naturelle, omniprésente dans l’appartement : la poussière ! Peu importe la buée du Temps, le jeune mousse et le vieil écrivain s’avisent, aimantés.

Julius a calé son document sous l’épaule et, d’un doigt tremblant, caresse la photographie. Il approche son visage, puis l’éloigne, puis l’approche à nouveau. Sidération. On dirait que soudain, par un raccourci inopiné, l’homme a saisi quelque chose, qu’il a enfin capté un secret capital. Julius semble bien décidé à s’éterniser dans l’entrée du corridor, perdu dans ses pensées. Mais une alerte dans son dos…Soudain désemparé, comme pris sur le fait, il s’est redressé, tâte sa poche droite : sauvé, elle est bien là, la petite boîte amie, aussi fidèle et rassurante que jadis son dizainier. Rassuré, paré pour la prochaine incursion, le vieil homme trottine sagement vers le salon, poussé et en même temps percé par ce regard intemporel, un regard pénétrant et glacé qui lui donne des ailes.

Vingt ans à peine, à Marseille, sur le vieux port… Le marin d’opérette avait cru pouvoir incarner ses rêves ! Et il avait terminé sous-chef comptable. Belle promotion ! Il n’empêche, c’était sa vocation, la mer, la marine marchande, juste avant la débâcle…Cet éphèbe gracile, c’est mon père ! (Tassé dans son fauteuil, Julius a répété deux fois la phrase, à mi-voix, comme pour mieux se convaincre lui-même de l’étrangeté, de l’aberration de sa découverte). Le cadre s’est estompé, les années se sont envolées, ne demeure que le beau ténébreux.

Oui, il est si beau, Maurice, avec son béret à pompon et son pantalon de serge, pourtant si peu moulant. Et le voyeur est fasciné et troublé – troublé de son propre trouble – devant ce jeune mousse, ce demi-dieu rimbaldien, cet Antinoüs de province emprunté et bien trop sage, les cheveux gominés et la paupière ombrée par la retouche du photographe…C’est vrai, pas, moyen de le nier, Julius a toujours chéri les marins. Depuis tout petit. L’intrépide Surcouf, le lieutenant Fletcher, Corentin le débrouillard et le gracieux Billy Budd… Et aussi Brad Davis dans Querelle, bien des années plus tard (peut-être son dernier film en salle ? Martyn s’était endormi !) surtout dans la séquence où il se masturbe rêveusement sous le regard de Madame Lysiane lourd de fard et de mépris. Julius se souvient… D’habitude rétive, sa mémoire prend soudain dans ses filets des images, des gestes et surtout les vocables magiques. Combien de fois, liant les mots à l’icône, Julius s’est complu à s’inoculer, à mi-voix, l’antienne de Melville, apprise par cœur, aussi émolliente que le Pater ou le Salve Regina. Soif du mal et avant-goût du ciel. L’esprit qui habitait Billy et qui regardait par ses yeux célestes comme par des fenêtres, ce quelque chose d’ineffable qui creusait d’une fossette ses joues hâlées, assouplissait ses jointures et dansait dans ses boucles blondes, était ce qui faisait de lui, par excellence, le Beau Marin . Eh bien … (Julius a fermé les yeux et son menton tremble imperceptiblement.)… quand il revoit son père, si jeune, si éternellement jeune, si beau… encore tout à l’heure devant le cadre, mais c’était pareil quand il était enfant… depuis toujours, du fin fond de son âge jusqu’à la fin des temps… c’est ce type de p’tit gars qu’il a rêvé d’étreindre… puis de prendre contre le bastingage et dont il rêve encore, parfois, de moins en en moins souvent… son gibier de potence, cette race d’archange, sainte et aventurière, nimbée de bonté ruisselante jusqu’à la croupe altière… Maurice. Oh ! Môme, avoir ta grâce, avoir ton âge…cette si noble engeance, belle comme l’aurore, pâle comme la mort.

Pâle comme la mort… Julius a murmuré. Il a baissé la tête. Anéanti. Tremblant. Sonné par la vision. Il s’est tassé davantage dans son fauteuil. Il s’enfonce sous la poussée révélatrice du négatif qui, tant d’années plus tard, est remonté à la surface… Fulgurance écarlate. Image surexposée dans le bac des souvenirs. La pièce à conviction. La trace. La preuve. Ce fantasme gracile, c’est mon père ! Rien d’autre à dire. Alors qu’il y aurait tant à hurler, à susurrer, à sangloter… Peut-être protester de sa bonne foi ? De son bon droit ? Fatalitas ! C’est peut-être à cause du bénéfique non-dit qu’il n’existe aucune autre photo. Nul cliché de son père. Aucun indice. Ni ici ni nulle part. Pas plus que de la mère d’ailleurs. Nul portrait du pater familias. La tribu, les albums de famille, les commémorations, la mascarade grégaire du 1er Novembre. Non merci. Pas même de caveau familial, surtout pas ces pompeuses prisons, ces mausolées de l’honorabilité bourgeoise dont les barreaux ont une forme de croix. Non, rien. Pas même un ex-voto. Ni une prière. Jamais. Pas autre chose de son père que ce cliché. Ce spectre incestueux. Un délicieux remords...


Couverture_Messager.jpg Le Messager, H&O, 2003, pages 153-156.





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samedi 11 janvier 2014

RATIBOISER LES P’TITS TABOUS



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Mon beau papa à 20 ans


À la quarantaine, mon père – qui était beau comme un astre – fut brusquement atteint d’une thrombose. Trajectoire cisaillée ! En quelques minutes, à l’heure du déjeuner dominical, il se paralysa peu à peu tandis que nous, les quatre enfants, assistions pétrifiés à la progression du mal qui se manifesta d’abord par des troubles du langage. Horrible souvenir.

Maurice mit plusieurs années à récupérer, tant bien que mal, tandis que les modifications de sa personnalité (et sans doute ses exigences sexuelles intactes) contribuèrent à miner ma pauvre maman qui mourut à la cinquantaine, vieillie prématurément et éternellement triste. Elle m’avait avoué quelques mois plus tôt qu’elle se sentait davantage épouse que mère et cette confession m’avait attristé et un brin vexé. Bref, son Héros adoré n’était plus qu’une épave et son propre naufrage à elle devenait inévitable.

Après de longs mois d’hospitalisation, de convalescence, de rééducation, mon papa perdit, bien entendu, son emploi de comptable et son statut de Cadre. Il lui fallut rechercher un petit job en masquant vaille que vaille les séquelles de son accident cérébral. C’est alors qu’il fut embauché par la société Gillette France, installée à cette époque à Annecy, en Haute-Savoie. Ce n’était pas un poste très reluisant, une relégation dans une sorte de caisse en verre au service « achats » et je mesure aujourd’hui quel a dû être son sentiment de régression sociale, même si je puis comprendre qu’une multinationale n’est pas destinée à être philanthropique.

Tout ce dont je me souviens, c’est que je conçus pour cette marque en général et pour les rasoirs de prestige en particulier une sorte de rejet viscéral : je décidai donc de boycotter Gillette à tout jamais, de n’acheter que des rasoirs jetables à deux sous et je me fendis même, quelque quarante ans plus tard, d’un « aphoricube » (à la lettre M comme M3 Power) illustré d’un dessin vengeur de Romain Boussard  : «  Gillette – le spécialiste de la lame qui cisaille votre budget – lance un tout nouveau produit : le premier rasoir mécanique à pile. Non, il ne s’agit pas hélas d’un vibromasseur portable mais du énième gadget de la multinationale pour secouer ses ventes. Quand “inutile” rime avec “imbécile”. Barbant ! » 


Lorsque la rancune vous tient… lorsque vous englue une sorte de fidélité filiale aussi inefficace que dévoyée.

Les années passèrent. Mon père mourut très vieux et très seul (mais sa devise - dont j'ai hérité - resta jusqu'au dernier jour : "tout va merveilleusement bien.") Je continuai de faire des économies de bout de chandelle sur tout et en particulier sur les rasoirs tandis que mes joues étaient de plus en plus mises à mal, labourées, ensanglantées par mes hachoirs bon marché. Néanmoins, une sourde révolte devait gronder en moi – non contre Gillette ni contre les patrons ou le capitalisme mais contre tous ces tocs, ces tics, ces menus tabous qui, sans explication rationnelle, d’une manière en tout cas tenace, instinctive, subconsciente, paralysante… continuent de vous gâcher la vie. Ma vie. Pourquoi est-ce que, ce matin de janvier, je vous raconte tout ça ici, en revenant de faire mes courses après avoir détaillé avec stupeur et indignation la note dont le total n’a rien à voir avec mon calcul mental ? Parce que la bonne nouvelle est de taille : je m’avise soudain que cette débâcle économique, cette sorte d’acte manqué à l’envers, cette transgression fondamentale viennent de correspondre en fait à une victoire psychologique fulgurante puisque j'ai délibérément tordu le cou à un passé angoissant en transgressant, en me lâchant enfin : dans mon cabas, le tout nouveau et rutilant Gillette Mach3 HD 3 lames avec, pour faire bonne mesure, un stock de 5 lames prestigieuses et munies d'un système d’antivol intégré sur lequel la caissière de Monoprix vient de se casser malencontreusement un ongle. Moi, je m’en fous, je ris et je ricane car je sens qu’aujourd’hui je suis devenu un peu plus adulte, un peu plus libéré de mon passé familial, un peu moins aliéné par des auto-injonctions imbéciles autant que stériles.

Que périssent donc nos tocs et longue vie à « La Perfection au Masculin » !


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mercredi 8 janvier 2014

ORGIE FLORENTINE



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Karl, suivi d’Alban et de José, gracieux gardes du corps, pénétra le premier dans le hall d’entrée. D’autres invités les précédaient ou les suivaient, sans parler ni même chuchoter. Seul le bruissement des étoffes amples et précieuses autour des reins ou sur les épaules. Alban commença à se sentir mal à l’aise dans cet anonymat feutré où ne perçait aucune cordialité, encore moins l’entrain qui prélude habituellement à l’ouverture d’un bal masqué. Le silence en paraissait funèbre. Pas la moindre musique (Karl doit être aux anges ! songea Alban en pressant le pas).

- On se croirait à un enterrement ! ricana José à mi-voix.

Karl sourit mais ne releva pas. De jeunes et sémillants laquais, tous moulés de satin rose, faisaient une haie d’honneur aux invités. Leurs frimousses étaient fraîches mais impassibles. Des visages de cire ! Devant l’immense porte donnant sur le salon principal, figé devant une immense tenture pourpre fermant l’entrée, une sorte de majordome filtrait les arrivants en contrôlant, sans un mot, le bristol que tendait chaque invité. Une inclination du torse cérémonieuse, puis le cerbère écartait le rideau pour laisser un passage. À chaque fois, une lumière orangée filtrait par l’ouverture où glissait chaque convive. Karl passa le premier, suivi d’Alban et de José. Toujours la même atmosphère grave sinon pesante qu’accentuait à présent un murmure sourd dans le salon, ce Saint des Saints qui semblait si convoité. L’un ou l’autre visiteur fut refusé mais sans esclandre : il refluait sans protester vers la sortie.

- Vous êtes sûr qu’on ne s’est pas trompé d’adresse ? osa Alban en s’approchant de son patron au moment de franchir le seuil.

- Ça suffit ! répliqua Karl d’un ton glacial.

En fait de salon, l’immense pièce était un second hall, bien plus vaste que le hall d’entrée. La décoration n’avait cette fois rien d’ancien. La pièce était éclairée par des rampes lumineuses invisibles, sans doute installées derrière les stucs. De longues tentures noires recouvraient les parois, contrastant avec le plafond immaculé. Notre trio suivit la dizaine d’invités qui traversaient le hall, franchirent une porte ouverte à deux battants puis enfilèrent un couloir plus étroit jusqu’où parvenaient les échos étouffés d’une musique étrange.

- Ah ! Enfin ! gronda José qui semblait de plus en plus impatient.



Alban ne disait rien mais se sentait de plus en plus mal à l’aise tandis que Karl, détendu, affichait un énigmatique sourire. Le couloir débouchait dans une sorte de vestiaire où chaque invité était prié de déposer sa cape entre les mains de laquais, cette fois vêtus de pourpre, jeunes gens aux perruques blondes poudrées qui souhaitaient à chacun la bienvenue.

- Ouf ! l’atmosphère se réchauffe un peu ! constata Alban, agréablement surpris par cet accueil enfin sympathique.

Karl marchait toujours le premier. Il s’avança vers une personne, la quarantaine distinguée, qui accueillait personnellement chaque invité. Il tendit les bras à Karl, avec un enthousiasme non feint.

- Karl ! lança-t-il d’une voix joyeuse. Nous t’attendions tous avec impatience. Sois le bienvenu !

Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion. Alban n’entendit pas la phrase murmurée par Karl à l’oreille de son hôte. Mais son signe était clair : l’un et l’autre devaient approcher.

- Cher Vicomte, je te présente mes jeunes amis, Alban et José.

Les jeunes gens s’inclinèrent gauchement.

- Bienvenue à la jeunesse ! s’écria le Vicomte en leur serrant chaleureusement la main. Je vous souhaite une très bonne soirée. Lâchez-vous et amusez-vous !

Puis il leur indiqua une porte d’un geste avenant tandis que d’autres visiteurs s’avançaient pour les présentations.

Ils la franchirent et…

Brutalement, c’était un tout autre univers !

Karl se retourna vers Alban et José.

- Alors, mes jolis, toujours aussi funèbre ? lança-t-il d’un ton sarcastique à ses compagnons éberlués.

La salle était immense, inondée par la chaude lumière que dispensaient d’innombrables torches disposées devant chaque fenêtre voilée d’une tenture rouge. Une table la traversait dans toute sa longueur, recouverte d’une nappe branche brodée d’or. Là, des candélabres de bronze, nombreux et démesurés. Y était dressé un somptueux buffet que continuaient de préparer un nombre impressionnant de jeunes adolescents. Ils étaient vêtus à l’antique – rien à voir avec le dress code officiel : la civilisation florentine ! Nouée aux épaules, une tunique blanche et fluide leur arrivait à mi-cuisse, très haut, faisant davantage penser à une mini-jupe qu’à l’antique chlamyde. Une ceinture dorée la retenait à la taille, la faisant légèrement bouffer. Des lacets d’or torsadaient leurs bras et leurs jambes imberbes. Également des bracelets d’or, soit aux poignets, soit aux chevilles. Certains épidermes étaient d’une blancheur d’albâtre, d’autres mordorées, indiquant des origines nordiques ou bien les rivages sensuels de la Méditerranée. Tous avaient des cheveux qui retombaient en boucles, cheveux d’or ou noir de jais. Chaque visage juvénile était souligné d’un fard discret dans le val des paupières ou sur des lèvres minces ou charnues. C’était comme un bouquet de fleurs très contrasté, mouvant et parfumé. Plutôt un charmant ballet : tous s’affairaient avec grâce autour de la table, apportant des plats somptueux où fruits de mer, crustacés, volailles, légumes et fruits s’amoncelaient en pyramides savantes sur d’immenses plats d’argent.

Partout, dans la salle d’apparat, des cascades de fleurs reliant les fenêtres, des roses multicolores mais aussi des grappes exubérantes d’amaryllis. Sur la nappe, principalement des orchidées mauves et blanches ainsi que des fleurs exotiques aux spadices démesurés. Au centre de la salle, contre le mur opposé aux fenêtres, une vaste estrade à laquelle on accédait par des escaliers situés de part et d’autre. Elle était surmontée d’un jeu de draperies somptueuses, une sorte de baldaquin, qui retombaient sur le sol dans un éclaboussement chamarré de soieries et de brocards. Derrière l’estrade, décalée vers la gauche, on discernait une porte basse masquée par une tenture en tulle vaporeux.

Les invités devisaient par petits groupes. Alban estima leur nombre à une trentaine de personnes, guère plus. Néanmoins, d’autres continuaient à arriver discrètement. La diversité des costumes hauts en couleur, malgré la suprématie du noir, conférait à l’ensemble du tableau une dimension de conte de fées baroque digne du Caravage. Avec soulagement, Alban repéra quelques rares jeunes femmes dans cette foule chamarrée où les hommes dominaient très largement. Il en fit la remarque à José.

- Ça va être dur de dénicher ma nouvelle amoureuse !

- Tu ne vas pas me dire que ça t’étonne ! ricana José qui était en train de se battre avec une cuisse de faisan.

Alban ne répondit pas. Tandis qu’il savourait une tourte de saumon que lui avait offert un gentil esclave, il se demandait : qui fait quoi dans cet étonnant jeu de rôles ? Qui allait faire quoi ? Et à quoi bon ce travestissement qui, une fois le premier effet de surprise, dégageait déjà quelque chose de convenu. Alban se disait que ce n’était ici que l’antichambre ou les préambules… C’est la suite qui l’intriguait et l’essence même du programme : que pouvait bien promettre ce genre de soirée réservée à l’évidence à des initiés triés sur le volet ? En remarquant la plaque des voitures garées dans la cour, Alban avait noté que de nombreux visiteurs devaient venir de fort loin, en tout cas de l’étranger. Il aurait voulu poser quelques questions à Karl mais n’osa pas le déranger car son patron était en grande conversation avec un petit groupe de convives. Ils devaient bien se connaître car, l’alcool aidant, les éclats de rire devenaient entre eux plus bruyants. C’était d’ailleurs la règle : peu à peu, l’assemblée devenait moins compassée. José se tenait à ses côtés, finissant son deuxième verre de Chablis.
Un groupe de jeunes gens s’approcha d’eux prestement.

- José ! Alban ! ça alors ! lança l’un d’eux joyeusement.



Il était vêtu d’un costume de condottiere très impressionnant.

- Patrick ! s’exclama José en tombant dans ses bras. Je rêve !

- Ah ! non ! rectifia celui-ci d’un ton faussement solennel – pas de Patrick ici, mais le capitaine des gardes du Prince de Médicis.

Il éclata de rire et donna une grande tape sur l’épaule de son copain.

- À qui ai-je l’honneur ? ajouta-t-il, de nouveau avec une courtoisie feinte. José se gratta le front car il avait oublié.

- Lorenzo… lui souffla Alban.

- Lorenzo Vitoli, reprit José triomphalement. Fils de pâtissier et séducteur de princes !

- Eh bien, voilà qui promet. Et toi ? demanda-t-il en se tournant vers Alban.

- Ferdinand de Médicis, à ce qu’on m’a dit. Le frère de Gian Gastone…

- Beau prince ! remarqua, flatteur, un des compagnons de Patrick.

Ils continuaient ainsi à se présenter, chacun dans son rôle et avec le costume afférent, lorsque le Vicomte entra dans la salle, gagna l’estrade et frappa dans ses mains pour obtenir le silence.

- Mes amis ! lança-t-il d’une voix joyeuse. Mes très chers amis, je suis heureux et fier d’accueillir ce soir en ma modeste demeure Vos Seigneuries qui sont venues, pour certaines d’entre elles, de fort loin. Et je les en remercie. Je ne ferai pas un long discours assommant. Vous savez où nous sommes et ce que nous sommes venus fêter. Ensemble, nous allons revivre les heures intenses et fastueuses de Florence au temps des Médicis. Que chacun vive cette soirée comme un conte de fées, sans retenue ni contraintes. Que chacun se plonge dans le passé en toute liberté et le fasse revivre sans inhibition. Soyez vous-mêmes et profitez des bons plaisirs de la vie, et d’abord de cette table pour vous régaler et prendre des forces pour la suite. Mais je n’en dis pas davantage. Je laisse la parole à notre grand maître de cérémonie, le Seigneur Ricardo Dandini.

Des applaudissements fusèrent. Tandis que le Vicomte descendait de l’estrade, la porte dérobée s’entrouvrit. À ce signal, les lumières baissèrent grâce à un ingénieux système de rhéostat. Seules les flammes des candélabres géants et un spot sur le rideau de tulle qui s’écartait lentement. Apparurent deux adolescents graciles vêtus d’un voile translucide ne cachant rien de leur anatomie juvénile et pourtant déjà ô combien virile ! Un homme s’avança derrière eux. Sa cape de satin noir balayait le sol. Son corps était entièrement dénudé, sauf une coquille argentée qui dissimulait son sexe. Il approcha du devant de l’estrade, s’inclina profondément devant l’assistance et, dans un silence impressionnant, annonça :

- Le Prince Gian Gastone de Médicis vous invite, après les hors-d’œuvre, à en venir enfin au plat de résistance et à faire joyeusement bombance. Bon appétit, messieurs ! Que la fête commence !


Extrait du MANOIR DE MERVAL, e-book/kindle, 2013.


Ci-dessous, lien pour la vidéo de présentation :


http://youtu.be/UsfveUZdlUA


Pour commander l'e-book sur Amazon :


http://www.amazon.fr/LE-MANOIR-MERVAL-Michel-Bellin-ebook/dp/B009NMREJQ/ref=sr_1_2?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1389218636&sr=1-2&keywords=michel+bellin

mardi 7 janvier 2014

COEUR DE CIBLE



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DJELLABA


Quand pour notre petit déjeuner

La djellaba

Couvre ta nudité dorée,

Son encolure brode un cœur

Et là, face à la fenêtre,

À quelques centimètres de mes yeux rêveurs,

Sous ta clavicule adorée

À la pointe de l’échancrure

Un frisottis

Ravive le désir et m’ouvre l’appétit.



DELICE-ET-INFAMIE-_-final.jpg Ce poème récent fait partie du recueil "Délices et infamie".


http://www.amazon.fr/DELICES-ET-INFAMIE-Michel-Bellin-ebook/dp/B008RLB20Q/ref=sr_1_21?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1389109129&sr=1-21&keywords=michel+bellin

lundi 6 janvier 2014

AMA ET FAC QUOD VIS



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En tant qu’ancien prêtre et homo aujourd’hui assumé, j’ai été plus qu’intéressé par ce film, concerné. Et consterné ! Certes, il y a comme une contradiction entre la phrase émancipatrice de St Augustin qui sert de titre et le dernier plan qui montre le jeune héros égaré au Grand Séminaire. On a envie de dire : tout ça pour ça !

Eh bien oui, dans l’Église, quelles que soient les belles paroles, tout est cadenassé. Rien ne bouge (surtout en ce qui concerne le corps et la sexualité). Tout est saintement pétrifié (d’où cette expression qui sert de leit-motif dans les dialogues : « pour les siècles des siècles »). Le film de Margorzata Szumowska est donc selon moi un constat amer dont j’ai apprécié le tact et la violence intérieure (pour avoir éprouvé moi-même cet écartèlement intime dont je n’ai échappé qu’en fuyant – felix culpa !). Un film âpre, profond, certes un peu lent. Il faut s’accrocher ! Et l’on sait d’avance qu’il ne peut y avoir de happy-end : après s’être lâché au pieu avec son aîné, le Père Adam, le jeune paumé au look christique va suivre dans les faits la même voie, le même renoncement, la même mystique sclérosante : le voilà au séminaire ! Autant dire dans la nasse. Sans doute tirera-t-il des coups furtifs avec quelques confrères aussi in(tro)vertis que lui, puis il fera ses vœux, bêlera des sermons d’Amour aussi sublimes que désincarnés, se confessera de temps en temps pour éponger sa culpabilité etc.


Lorsqu’à 29 ans j’ai fui cette Institution aussi mutilante qu’hypocrite, voici la phrase qui a servi d’électrochoc :  " Ils (les prêtres) réchauffent leurs museaux gelés en discutant des amours des autres, à cela près qu’il leur est interdit de réchauffer aussi le tréfonds de leur âme. " (E. Drewermann). Et de leur corps !


Pauvres prêtres, victimes consentantes ! Criminelle Église qui châtre les sexes, berne les esprits, liquéfie les âmes… tout ça au nom d’un prétendu Dieu d’Amour incarné sur terre !!!



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mardi 31 décembre 2013

CET AMOUR-LA



Pour O.

Mon Trésor mon Gentil ma Gazelle

Pour lui pour moi pour les autres

Celles et ceux qui acceptent de tout miser
- quitte à se ridiculiser -

tout miser

non sur "l'amour total"

mais sur "l'amour tangible"

l'amour fragile
au jour le jour

non pour 2014 et son cortège de vœux imbéciles

simplement pour ce jour-ci

pour cette nuit-là

pour cette présence-absence

pour ce corps-âme

pour "le vierge le vivace et le bel aujourd'hui"...




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Cet Amour-là

Cet amour

Si violent



Si fragile

Si tendre



Si désespéré

Cet amour

Beau comme le jour



Et mauvais comme le temps

Quand le temps est mauvais



Cet amour si vrai

Cet amour si beau

Si heureux



Si joyeux



Et si dérisoire

Tremblant de peur comme un enfant dans le noir

Et si sûr de lui

Comme un homme tranquille au milieu de la nuit



Cet amour qui faisait peur aux autres

Qui les faisait parler



Qui les faisait blémir

Cet amour guetté

Parce que nous le guettions

Traqué blessé piétiné achevé nié oublié

Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié

Cet amour tout entier

Si vivant encore

Et tout ensoleillé

C'est le tien

C'est le mien

Celui qui a été

Cette chose toujours nouvelles



Et qui n'a pas changé

Aussi vraie qu'une plante

Aussi tremblante qu'un oiseau



Aussi chaude aussi vivante que l'été

Nous pouvons tous les deux

Aller et revenir



Nous pouvons oublier

Et puis nous rendormir

Nous réveiller souffrir vieillir



Nous endormir encore

Rêver à la mort

Nous éveiller sourire et rire

Et rajeunir

Notre amour reste là

Têtu comme une bourrique

Vivant comme le désir

Cruel comme la mémoire

Bête comme les regrets



Tendre comme le souvenir

Froid comme le marbre

Beau comme le jour

Fragile comme un enfant

Il nous regarde en souriant



Et il nous parle sans rien dire

Et moi j'écoute en tremblant



Et je crie

Je crie pour toi

Je crie pour moi

Je te supplie

Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment

Et qui se sont aimés

Oui je lui crie

Pour toi pour moi et pour tous les autres



Que je ne connais pas

Reste là

Là où tu es



Là où tu étais autrefois

Reste là



Ne bouge pas



Ne t'en va pas



Nous qui sommes aimés



Nous t'avons oublié



Toi ne nous oublie pas



Nous n'avions que toi sur la terre



Ne nous laisse pas devenir froids



Beaucoup plus loin toujours



Et n'importe où



Donne-nous signe de vie



Beaucoup plus tard au coin d'un bois

Dans la forêt de la mémoire



Surgis soudain



Tends-nous la main

Et sauve-nous.


Jacques PRÉVERT (Paroles)

samedi 28 décembre 2013

UNE VOCATION MANQUÉE



Relisant ces jours-ci "Les mots" de Jean-Paul Sartre, toujours aussi ébloui et ému par le regard lucide porté sur son enfance et par son art consommé de la narration, je retrouve la page où le philosophe en herbe raconte la fin de sa liaison avec Dieu. Sur fond de tableau sociologique (la bourgeoisie anticléricale du début du XXème siècle), c’est à la fois grave et drôle, impitoyable et délectable, un mauvais exemple suivi d’une banale sottise enfantine. Mais le constat est là : la greffe n’a pas pris. Comme Sartre le dira un peu plus loin dans son livre : "Je viens de raconter l’histoire d’une vocation manquée : j’avais besoin de Dieu, on me le donna, je le reçus sans comprendre que je le cherchais. Faute de prendre racine en mon cœur, il a végété en moi quelque temps, puis il est mort."

Décidément, plus que l’indifférence ou les outrances grotesques, ce sont les histoires d’amours déçues qui suscitent les rejets les plus radicaux !



" Naturellement, tout le monde croyait, chez nous : par discrétion. Sept ou huit ans après le ministère Combes, l’incroyance déclarée gardait la violence et le débraillé de la passion ; un athée, c’était un original, un furieux qu’on n’invitait pas à dîner de peur qu’il ne « fît une sortie », un fanatique encombré de tabous qui se refusait le droit de s’agenouiller dans les églises, d’y marier ses filles et d’y pleurer délicieusement, qui s’imposait de prouver la vérité de sa doctrine par la pureté de ses mœurs, qui s’acharnait contre lui-même et contre son bonheur au point de s’ôter le moyen de mourir consolé, un maniaque de Dieu qui voyait partout Son absence et qui ne pouvait ouvrir la bouche sans prononcer Son nom, bref, un Monsieur qui avait des convictions religieuses. Le croyant n’en avait point : depuis deux mille ans les certitudes chrétiennes avaient eu le temps de faire leurs preuves, elles appartenaient à tous, on leur demandait de briller dans le regard d’un prêtre, dans le demi-jour d’une église et d’éclairer les âmes mais nul n’avait besoin de les reprendre à son compte ; c’était le patrimoine commun. La bonne Société croyait en Dieu pour ne pas parler de Lui. Comme la religion semblait tolérante ! Comme elle était commode : le chrétien pouvait déserter la Messe et marier religieusement ses enfants, sourire des « bondieuseries » de Saint-Sulpice et verser des larmes en écoutant la Marche Nuptiale de Lohengrin ; il n’était pas tenu ni de mener une vie exemplaire ni de mourir dans le désespoir, pas même de se faire crémer. Dans notre milieu, dans ma famille, la foi n’était qu’un nom d’apparat pour la douce liberté française ; on m’avait baptisé, comme tant d’autres, pour préserver mon indépendance : en me refusant le baptême, on eût craint de violenter mon âme ; catholique inscrit, j’étais libre, j’étais normal : « Plus tard, disait-on, il fera ce qu’il voudra. » On jugeait alors beaucoup plus difficile de gagner la foi que de la perdre.

Charles Schweitzer (grand-père de l'auteur) était trop comédien pour n’avoir pas besoin d’un Grand Spectateur mais il ne pensait guère à Dieu sauf dans les moments de pointe ; sûr de Le retrouver à l’heure de la mort il le tenait à l’écart de sa vie. Dans le privé, par fidélité à nos provinces perdues, à la grosse gaîté des antipapistes, ses frères, il ne manquait pas une occasion de tourner le catholicisme en ridicule : ses propos de table ressemblaient à ceux de Luther. Sur Lourdes, il ne tarissait pas : Bernadette avait vu « une bonne femme qui changeait de chemise » ; on avait plongé un paralytique dans la piscine et, quand on l’en avait retiré, « il voyait des deux yeux ». Il racontait la vie de saint Labre, couvert de poux, celle de sainte Marie Alacoque, qui ramassait les déjections des malades avec la langue. Ces bourdes m’ont rendu service : j’inclinais d’autant plus à m’élever au-dessus des biens de ce monde que je n’en possédais aucun et j’aurais trouvé sans peine ma vocation dans un confortable dénuement ; le mysticisme convient aux personnes déplacées, aux enfants surnuméraires : pour m’y précipiter, il aurait suffi de me présenter l’affaire par l’autre bout ; je risquais d’être une proie pour la sainteté. Mon grand-père m’en a dégoûté pour toujours : je la vis par ses yeux, cette folie cruelle m’écœura par la fadeur de ses extases, me terrifia par son mépris sadique du corps ; les excentricités des Saints n’avaient guère plus de sens que celles de l’Anglais qui plongea dans la mer en smoking. (…) Dans le fond, tout cela m’assommait : je fus conduit à l’incroyance non par le conflit des dogmes mais par l’indifférence de mes grands-parents. Pourtant, je croyais : en chemise, à genoux sur le lit, mains jointes, je faisais tous les jours ma prière mais je pensais au bon Dieu de moins en moins souvent.

Ma mère me conduisait le jeudi à l’Institution de l’abbé Dibildos : j’y suivais un cours d’instruction religieuse au milieu d’enfants inconnus. Mon grand-père avait si bien fait que je tenais les curés pour des bêtes curieuses ; bien qu’ils fussent les ministres de ma confession, ils m’étaient plus étrangers que les pasteurs, à cause de leur robe et du célibat. Charles Schweitzer respectait l’abbé Dibildos – ‘un honnête homme !’ – qu’il connaissait personnellement, mais son anticléricalisme était si déclaré que je franchissais la porte cochère avec le sentiment de pénétrer en territoire ennemi. Quant à moi, je ne détestais pas les prêtres : ils prenaient pour me parler le visage tendre, massé par la spiritualité, l’air de bienveillance émerveillée, le regard infini que j’appréciais tout particulièrement chez Madame Picard et d’autres vieilles amies musiciennes de ma mère ; c’était mon grand-père qui les détestait par moi. Il avait eu, le premier, l’idée de me confier à son ami, l’abbé, mais il dévisageait avec inquiétude le petit catholique qu’on lui ramenait le jeudi soir, il cherchait dans mes yeux le progrès du papisme et ne se privait pas de me plaisanter. Cette situation fausse ne dura pas plus de six mois.

(…) Pendant plusieurs années encore, j’entretins des relations publiques avec le Tout-Puissant ; dans le privé, je cessai de le fréquenter. Une seule fois, j’eus le sentiment qu’Il existait. J’avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis ; j’étais en train de maquiller mon forfait quand soudain Dieu me vit, je sentis Son regard à l’intérieur de ma tête et sur mes mains ; je tournoyai dans la salle de bains, horriblement visible, une cible vivante. L’indignation me sauva : je me mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je blasphémai, je murmurai comme mon grand-père : « Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu. » Il ne me regarda plus jamais. "


Jean-Paul Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964, pages 79-83.

dimanche 15 décembre 2013

LA DESOLATION DU CINEMA COMMERCIAL



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Ce jour-là, il faut dire que j'étais en service commandé (accompagner une personne handicapée). Franchement, je ne comprends pas qu'on prenne le moindre intérêt à ce tissu d'inepties par ailleurs sans appellation contrôlée par rapport au produit d'origine ("Le Seigneur des Anneaux"). Même impression que fin 2012. C'est répétitif à souhait ( y compris dans le décor), souvent bavard, étiré et interminable même dans les scènes d'action (la scène du Dragon dans les tas de pièces d'or !!! - le seul moment qui vaille pourtant ma 1/2 étoile). J'ai dû dormir un bon moment au milieu de cette saga interminable mais pas grave, c'est toujours pareil, on s'y retrouve car, d'épisode en épisode, c'est toujours niais et souvent fort laid. A la fin, rien ne se passe alors que Smaug, renaissant de ses cendres, tel le Phénix, est censé anéantir la cité : normal, faut pas être pressé, rendez-vous est d'ores et déjà pris pour décembre 2014. 6ème et dernier épisode de ce nanar prétentieux et indigeste dont l'auteur doit être un monomaniaque halluciné. Si j'ai perdu mon âme d'enfant, tant mieux ! En tout cas, le 7ème Art n'a rien à voir avec ce feuilleton où la 3D, comme très souvent, n'arrange rien.

Idiot, prétentieux, boursoufflé, en un mot consternant.

dimanche 8 décembre 2013

VIOLETTAAAAAAAAAAAAAAAAAAA...



Une fois de plus, j'ai essayé en vain hier soir de m'intéresser à l'Opéra, moi qui aime toutes les musiques. Rien n'y fait, cette grosse chose en costumes reste la quintessence de l'ART BOURGEOIS dans toute son horreur et sa ringardise, que ce soit derrière ou devant le rideau. Assommant et grotesque ! Cette Violetta bien en chair qui fait des mines devant son miroir, son amoureux transi, ces chœurs surjouant l'enthousiasme face à un parterre milanais endiamanté qui s'est offert le luxe d'une mondaine et très convenue minute de silence (escamoté) en l'honneur du grand Mandela, sans même parler de l'hymne national italien (???) en prélude... bref, j'ai tenu un quart d'heures après avoir patienté près d'une demi-heure (avec un Toscanini en boucle et aucun mot d'excuse. Arte plus nul que la SNCF, faut le faire.)
En résumé, à part "Carmen" et "La flûte enchantée", plus que jamais je reste brouillé avec l'OOOOOOOOOOOOpéra du 19è siècle si ampoulé, si outré, si bête, si convenu, si hurlant, si amusical, si guindé, si friqué, si... n'en jetons plus, le parterre déborde !


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Caricature par Doré (1860)

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