vendredi 3 septembre 2010
Par Michel Bellin,
vendredi 3 septembre 2010 à 14:11 :: General
Toue l’actualité politique hexagonale ne bruisse que de cela : les « petits papiers » de Mme
Bettencourt , ces pense-bête-bourrage-de-crâne que
Patrice de Maistre , son homme d’affaire décoré et son photographe-gigolo
François-Marie Banier semaient - tels deux gros Poucet - dans l'appartement de la vieille pour qu'elle s’en imprègne…
Papiers bavards, papiers buvard, on brûle d’en connaître le contenu… avant que le pauvre ministre
Woerth ne soit totalement grillé carbonisé !
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jeudi 2 septembre 2010
Par Michel Bellin,
jeudi 2 septembre 2010 à 12:26 :: General
Même s’ils sont parfois un peu longuets, les poèmes de HUGO m’enchantent chaque fois, tant pour le fond que pour la forme. Et comment ne pas vibrer à ces « oiseaux envolés » surtout le jour de la rentrée scolaire… et quand l’inspiration littéraire (si peu importante) est en panne ?
Le destin vous caresse en vos commencements.
Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.
Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommes
Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes !
On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.
Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.
Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure
A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure ?
Puis on a dans le coeur quelque remords. VoilÃ
Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela,
Quand l'âge à votre tour ternira vos visages,
Quand vous serez plus grands, c'est-Ã -dire moins sages.
La suite ci-dessous.Lire la suite
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mercredi 1 septembre 2010
Par Michel Bellin,
mercredi 1 septembre 2010 à 17:24 :: General
Suite du formidable article-interview paru dans
Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !
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mardi 31 août 2010
Par Michel Bellin,
mardi 31 août 2010 à 14:10 :: General
Allez ! puisque nos gouvernants de néo-extrême-droite sont vraiment très cons et très méchants, on va pas se gêner ici pour les mettre en boîte et faire de la surenchère façon Canard enchaîné. Ceci dit, ça craint vraiment et un bon coup de torchon, ça urge ! Les boucs émissaires ethnicisés, y en a marre. Cette diversion est honteuse et indigne et nul n’est dupe : pendant ce temps, Sarko l’Impuissant ne parle ni du chômage, ni du pouvoir d’achat, ni de l’éducation, ni des effectifs policiers laminés… non seulement il n’en dit rien, mais surtout il ne FAIT rien !!! À la niche, le caniche !
« A qui le tour ? De quel cerveau chauffé à blanc va jaillir l’idée géniale d’un képi qui subjuguera les foules ? Qui va gagner le grand concours flicatoire de cette fin d’été ? Rappelons les règles de ce grand concours : tout dignitaire sarkozyte peut y participer. Il suffit de s’inspirer du Chef. Depuis que celui-ci s’est mis à cogner sur les Roms et à les expulser plus vite que son ombre. À promettre la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche qui auront tiré sur un flic. À déclarer une « guerre nationale » à la délinquance…
Depuis donc cette grande offensive sécuritaire et décomplexée qui relance le vieux débat sur les origines des méchants (salauds d’immigrés !), plusieurs ministres et va-de-la-gueule se sont lancés courageusement. Chacun d’entre eux connaît bien sûr les objectifs du concours : essayer de remobiliser les électeurs de droite, et même du front National, qui ont boudé Sarkozy lors des calamiteuses régionales ; essayer de faire oublier la calamiteuse affaire Woerth-Bettencourt ; essayer de faire oublier le calamiteux bilan de Sarkozy en matière de sécurité (les violences aux personnes ne cessent d’augmenter), et aussi le calamiteux chiffre du chômage (on en est à 2,6 millions, soit 600.000 plus que le jour où Sarkozy é été élu) ; essayer de faire remonter la calamiteuses cote de popularité du Président, qui glougloute au fond du gouffre ; essayer de piéger la gauche… Pas gagné, n’est-ce pas ? Il faut donc ratisser large. Cogner fort. Dur. Spectaculaire.
L’apprenti premier flic
Hortefeux : au premier délit venu, faut déchoir les Français d’origine pas française de la nationalité française ! Le député
Eric Ciotti : faut foutre eux ans en prison les parents d’enfants délinquants qui piétinent les obligations du juge ! Le ministre de l’industrie
Estrosi veut infliger une amande salée aux maires qui se montrent « laxistes face à l’insécurité » Et, pour couronner le tout,
Besson le traître : faut expulser les gueux qui mendient de façon agressive ! Pas mal, les gars, bel effort. Mais vous pouvez faire mieux.
Certes, une petite difficulté vient épicer le jeu : en 8 ans d’activité flicatoire, d’abord comme premier flic de France, puis comme hyperprésident donc hyperflic autoproclamé, Sarkozy a déjà dégainé un max d’idées frappantes. Pas moins de 33 lois sécuritaires : contre les récidivistes ! contre les mineurs récidivistes ! contre les « étrangers indésirables » ! contre le mariage blanc ! contre les malades mentaux qui ont une « dangerosité potentielle » ! contre les chiens dangereux ! contre les cagoules ! contre les faux chômeurs ! contre les trafiquants ! contre les bandes ! contre les parents d’enfants absentéistes ! Et on en oublie.
Difficile d’innover. Le concours devient ardu. Il faut se creuser le citron. Surtout en l’absence de fait divers déclencheur. Ah, si un Français pas de souche se décidait à violer une bonne sœur ! Un ministre quelconque, Woerth par exemple, ou Kouchner (tiens, on ne l’entend guère sauf pour se vanter qu’il a eu le courage de ne pas démissionner) pourrait proposer la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche violeurs de bonne sœur. Ça ferait débat. Ça ferait polémique. Les sarkozystes pourraient se moquer des socialistes qui rechignent à approuver cette loi : haro sur les belles âmes hypocrites et anti-bonnes sœurs ! Et Le Pen rigolerait : depuis le temps qu’il le dit, que les Français pas de souche sont des sauvages… D’ailleurs Le Pen rigole déjà . Sa fille encore plus. Toutes les pistes du grand concours de l’été figuraient déjà dans leur programme. Les voir ainsi légitimées par la droite prétendument propre sur elle, quel plaisir ! De quoi redonner une nouvelle jeunesse au Front National.
C’est l’engouement des médias pour l’affaire Woerth-Bettencourt qui nourrit le populisme, affirment les hiérarques sarkozystes. Mais non : ce sont eux et leurs idées à matraque et à chasse au faciès. Au fond, ce qui gâche le plaisir du grand concours survolté de l’été 2010, c’est qu’on craint de connaître déjà le nom du gagnant : notre facho national 100% d’origine française. »
Signé : Jean-Luc Porquet in Le Canard enchaîné N°4686, page 1.
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Par Michel Bellin,
mardi 31 août 2010 à 08:52 :: General
Un formidable article-interview dans
Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !
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Par Michel Bellin,
mardi 31 août 2010 à 08:45 :: General
Quand, à la fin d’une tristounette matinée de lundi, au milieu des plis publicitaires indûment personnalisés pour mieux vous appâter («
Pour vous, M. Michel Bellin, une offre irrésistible !!! »), vous découvrez une lettre, une vraie – pas un courriel hâtif et paresseux – une jolie enveloppe kraft à l’ancienne illustrée d’un timbre appétissant (un Paris-brest, rien que ça !) et d’un astucieux rébus (l’adresse codée) pour amuser le facteur déprimé par la rentrée, lorsqu’à l’intérieur, tout plein de mots amicaux vous sautent au cœur, des dessins poilants aussi, votre cœur se réchauffe en pensant au jeune ami fidèle de l’île Tudy et un tout petit mot explose sur vos lèvres :
MERCI !
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lundi 30 août 2010
Par Michel Bellin,
lundi 30 août 2010 à 12:03 :: General
Surfer dans l’Imaginaire – exalter par l’écriture cette spirale virtuelle – comporte un danger : dévaluer le réel. Tout au moins l’affadir. Parfois l’accuser : telle rencontre tant désirée, telles retrouvailles fantasmées, tel choc artistique escompté, tel vertige sensuel désamorcé… ce n’était donc que
ça !
Oui, la réalité est banale. La vie, sauf de trop rares épiphanies, n’est pas un poème, mais une prose très basique. Et chacun d’entre nous n’est qu’un tout petit bipède balbutiant.
Lorsqu’on sort de l’Idéal porté et fallacieusement transcendé par la ferveur (qu’elle soit simplement humaine ou religieuse) et sculpté par les mots, il y a un double danger : désespérer (d’) autrui et s’irriter contre soi-même. Chute d’Icare et brutal retour sur la terre : seul le réel est souverain. Seuls règnent la banalité, la demi-mesure, l’accord imparfait. En soi et autour de soi. Ne jamais oublier notre contrat de naissance qui est en même temps notre feuille de route :
l’homme est un être prématuré dévoré de rêves et malhabile à vivre.
Seule la mort (choisie ou consentie) nous délivrera d’une telle infirmité ontologique. Seul le Néant pulvérisera le vide individuel et l'insondable médiocrité ambiante.
En attendant, l’instinct de survie – misérable et indispensable aiguillon.
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samedi 28 août 2010
Par Michel Bellin,
samedi 28 août 2010 à 14:21 :: General
Dans la pièce «
Raphaël ou le dernier été », le sémillant jeune homme est intrigué par un
une œuvre d’art qui décore l’appartement cossu du vieux Julius . Il la déteste et cela donne lieu à un dialogue serré entre les deux protagonistes à propos du judaïsme. De quel objet décoratif s’agit-il ?
1/ Une reproduction du
David de Donatello ?
2/ Une statuette en terre cuite de Jeanclos ?
3/ Un reliquaire en granit rose contenant les dents du vieillard cynique ?
Le premier internaute qui donnera la bonne réponse (mais chacun n’a droit qu’à une seule réponse) recevra de la part de l’auteur un petit cadeau musical ! Chiche ?
Utiliser le commentaire du blog ou, sur le site, la page « contact ».
Merci pour ta facétieuse et gracieuse participation !
SCÈNE 12
Julius et Raphaël entrent au salon. Ils vont s’asseoir. A peine assis, Julius interpelle Raphaël.
JULIUS - Pourquoi n’aimes-tu pas mon ... ?
Raphaël a sursauté.
RAPHAEL - Votre quoi ?
JULIUS - La ... sur la sellette. J’ai remarqué plusieurs fois que tu lui jetais un œil noir. Moi aussi, j’imprime, sais-tu. Méfie-toi, Raminagrobis ne dort que d’un œil ! (
une pause ) Vois-tu, je tiens beaucoup à cet objet étrange. Alors, tes impressions, fils ?
RAPHAEL - Euh…Franchement, je peux rien en dire… Juste un sentiment de malaise. C'est ..; euh... mortifère, non ?
ETC.
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Par Michel Bellin,
samedi 28 août 2010 à 08:17 :: General
Depuis hier, l’Ami et son jeune équipage ont pris la mer. Quant à moi, je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour m’être joint à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…
Dans les
Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage (gare à la force du vent aujourd'hui entre la Corse et le littoral !) même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de construction navale artisanale que de moderne plaisance.
XLII
Ce bateau qui se penche au souffle du vent et file en divisant l’eau, c’est une jolie machine. Le vent agit sur la voile inclinée ; la quille résiste, et le bateau glisse dans la direction de la quille, sous la pression du vent. Par cette marche oblique, il gagne un peu contre le vent ; bientôt il vire de bord et recommence ; ainsi le vent lutte contre le vent ; voilà une élégante victoire, due à l’adresse et à la patience. Tirer des bordées, c’est toute la politique de l’homme contre les forces naturelles.
J’en étais là de mon discours, lorsque l’ingénieur me dit : « Vous voyez bien, Alain, que les forces naturelles travaillent quelquefois pour nous sans exiger un gros salaire ; car nous ne compterons pas comme un gros travail ces adroits coups de barre, ces câbles halés ou largués, cette vergue qui passe d’un bord à l’autre. »
Vous tombez là , dis-je, sur un exemple rare, et cette machine est une des meilleures machines. Toutefois, n’oublions pas tous les travaux qui sont enfermés dans cette quille, dans cette coque frémissante, dans ces agrès qui chantent au vent. Je passe sur les observations et les expériences, qui ont peut-être exigé une centaine de siècles. Tout ce bois a bien mis cent ans à pousser ; le bûcheron, en le coupant, a usé un peu de sa cognée ; le charpentier a équarri ces poutres, cintré ces flancs, dressé ce mât. Mais considérez aussi cette toile, qui supporte l’effort du vent ; que de travaux dans ces fils entrecroisés ! Je crois entendre la navette du tisserand ; et ce fil qu’elle entraîne n’a pas été fait sans peine. La charrue ouvre le sol ; le semeur va et vient ; après cela, c’est la bonne terre qui travaille, et le dieu Soleil, père des forces. Le chanvre pousse. Puis, de nouveau, l’homme travaille. Le chanvre est arraché, mis à l’eau, séché, cuit, écrasé, peigné. Ce n’est encore qu’une légère chevelure, que le vent emporterait. Il faut que la fileuse s’en mêle, avec sa quenouille, son fuseau et sa chanson.
La puissance du bateau est faite de ces travaux accumulés ; c’est une force humaine qui craque dans cette coque et chante dans cette mâture ; qui claque au vent debout, puis s’affermit, résiste, incline le bateau, le pousse à travers la vague, creuse les tourbillons, fait jaillir l’écume salée. Il faut faire le compte des journées et le compte des veillées. Le fuseau de la fileuse, pendant qu’elle chantait, et le fil léger qu’elle tordait entre ses doigts, enchaînaient déjà le vent.
25 avril 1908
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vendredi 27 août 2010
Par Michel Bellin,
vendredi 27 août 2010 à 07:36 :: General
Ce soir, avec ses filles et ses fils comme matelots, l’Ami entreprend pour une quinzaine de jours une escapade en Méditerranée. Je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour me joindre à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…
Dans les
Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage, même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de pêche artisanale que de moderne plaisance.
XXXVIII
Les barques pontées sur lesquelles les Bretons de l’île de Groix vont à la grande pêche sont des mécaniques merveilleuses. J’ai entendu un ingénieur qui disait que le cuirassé le mieux dessiné est un monstre, comparé à ces gracieuses et solides coques, où la courbure, la pente, l’épaisseur sont partout ce qu’elles doivent être.
On admire les travaux des abeilles ; mais les travaux humains de ce genre ressemblent beaucoup aux cellules hexagonales de la ruche. Observez l’abeille ou le pêcheur, vous ne trouverez pas trace de raisonnement ni de géométrie ; vous y trouverez seulement un attachement stupide à la coutume, qui suffit pourtant à expliquer ce progrès et cette perfection dans les œuvres. Et voici comment.
Tout bateau est copié sur un autre bateau ; toute leur science s’arrête là : copier ce qui est, faire ce que l’on a toujours fait. Raisonnons là -dessus à la manière de Darwin. Il est clair qu’un bateau très mal fait s’en ira par le fond après une ou deux campagnes, et ainsi ne sera jamais copié. On copiera justement les vieilles coques qui ont résisté à tout. On comprend très bien que, le plus souvent, une telle vieille coque est justement la plus parfaite de toutes, j’entends celle qui répond le mieux à l’usage qu’on en fait. Méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui conduira pourtant à une perfection toujours plus grande. Car il est possible que, de temps en temps, par des hasards, un médiocre bateau échappe aux coups de vent et offre ainsi un mauvais modèle ; mais cela est exceptionnel. Sur un nombre prodigieux d’expériences, il ne se peut pas qu’il y en ait beaucoup de trompeuses. Un bateau bien construit peut donner contre un récif ; un sabot peut échapper. Mais, sur cent mille bateaux de toutes façons jetés aux vagues, les vagues ramèneront à peine quelques barques manquées et presque toutes les bonnes ; il faudrait un miracle pour que toujours les meilleures aient fait naufrage.
On peut donc dire, en toute rigueur, que c’est la mer elle-même qui façonne les bateaux, choisit ceux qui conviennent et détruit les autres. Les bateaux neufs étant copiés sur ceux qui reviennent, de nouveau l’océan choisit, si l’on peut dire, dans cette élite, encore une élite, et ainsi des milliers de fois. Chaque progrès est imperceptible ; l’artisan en est toujours à copier, et à dire qu’il ne faut rien changer à la forme des bateaux ; et le progrès résulte justement de cet attachement à la routine. C’est ainsi que l’instinct tortue dépasse la science lièvre.
1er septembre 1908
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mercredi 25 août 2010
Par Michel Bellin,
mercredi 25 août 2010 à 14:22 :: General
Il s’agissait du comédien
Frédéric Jeannot interprétant le rôle de Raphaël.
Ci-dessous un extrait (monologue) de la pièce
Raphaël ou le dernier été :
SCENE 6
Julius se tient pensif devant son piano à queue. Raphaël vient de lui demander naïvement de lui jouer un air de Mozart qu’il a choisi pour son téléphone portable. D’une seule main, le vieillard pianote chacun des deux thèmes de Mozart. Sans beaucoup de rigueur ni de conviction. Puis il rejoint son fauteuil en soliloquant.
JULIUS -
La Marche Turque ! Il en a de bonnes, Raph ! Et pourquoi pas
la Campanella de Liszt pendant qu’il y est ! Dire que je pouvais jouer les Douze Études d’un trait… C’était il y a un siècle, quand j’avais encore des doigts… et un dos pour me tenir assis. Et un cœur pour me laisser aller, croire encore à la beauté, croire que je pouvais la sculpter ! (
songeur ) Moi qui rêvais à dix ans de devenir le Roberto Benzi-bis ! L’enfant prodige devenant le chef d’orchestre adulé ! On allait voir ce qu’on allait voir. Mais je n’avais pas l’étoffe. Julius Minus n’était pas à la hauteur, bien sûr. Trop docile, le petit séminariste, trop timide, trop dilettante, et les bons pères ne l’auraient pas permis… d’ailleurs ils ont vite remplacé le piano profane par l’orgue liturgique. (
un silence ) Il n’empêche… Juste pour faire plaisir au gosse. (
Julius chantonne l’air du morceau. ) Faudrait que j’essaie de m’y remettre. Je devrais peut-être y arriver. Mais ce n’est pas gagné…
Julius se lève et retourne vers le piano. Il se décide à jouer avec application la mélodie de Mozart avec la main droite. Un silence. Idem pour les accords de la main gauche. Nouveau silence.
Julius referme rageusement le couvercle.
Claquement du couvercle.
[NOIR sec]
Extrait de AMOUR(S) Trilogie théâtrale de M. Bellin, l’Harmattan, 2010.
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Par Michel Bellin,
mercredi 25 août 2010 à 14:14 :: General
Dans la première partie de ma chronique, j’ai évoqué l’étrange pari littéraire de mon ami Julius, ex-doreur et auteur-loser : plus ses lecteurs sont rares et chiches ses royalties, plus l’opus lui apparaît subtil et méritoire. Car sa devise est toute bête et non commerciale : écrire sa vie, vivre son écriture. Et comme disait Cioran : « Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. Un minimum de déséquilibre s’impose. » Un maximum d’échecs à condition de les transmuer, de les polir et de les transfigurer. Dit autrement : quand une existence est un ratage, l’œuvre et le style ne peuvent confiner qu’au sublime. Et cela ne regarde personne d’autre que l’auteur.
Ah bon, il s’agirait alors d’autobiographie ? Et chacun sait que ça peut ne pas passionner les foules surtout lorsque le feuilleton introspectif dure depuis 10 ans ! Avec raison, admet Julius, sauf si l’on respecte quelques règles aussi minutieuses que lorsqu’on veut réussir un beurre blanc ! L’ami m’a donné, un jour que je le harcelais pour qu’il daigne écrire enfin un roman contemporain digne de ce nom et de son compte bancaire, sa propre définition de l’autobiographie. Je n’ai pas tout à fait compris mais, puisque je tiens ici à trouver à mon cher raté quelques circonstances atténuantes, autant citer texto sa propre autojustification : « Trois qualités sauvent et légitiment l’autobiographie : le travail stylistique, la portée universelle, le ferment subversif ; de sorte que le lecteur, devenu alter ego, soit séduit, impliqué, désaliéné. » Pas mal vu, sauf que le séducteur écorché vif n’attire pas nécessairement des millions de séduits et que pour un auteur têtu il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !
À propos de ce handicap, Julius m’a parlé de Joël dont il apprécie la prose, née peut-être de sa destinée puisque l’homme est né sourd - ces éternels communicants que sont les éternels souffrants ! « En scénarisant la vie , explique-t-il, nous lui conférons l’impératif de notre existence et occultons rageusement notre vacuité originelle. Nous ne prétendons jamais à nous-mêmes, nous sommes tout à la fois le théâtre, le décor, l’intrigue et l’acteur d’un spectacle dont nous voulons croire que nous ne sommes pas l’unique spectateur. Peut-être est-ce là le cœur du drame : confondre la réalité des faits avec la réalité qu’on leur assigne. » (Joël Chalude, Je suis né deux fois , Ed. Autres Temps). Confondre aussi sa vie ruinée avec son art écorché… Autofiction plus qu’autobiographie ? Voilà que tu nous embrouilles un peu plus, pauvre Julius Minus, et que tu nous parles d’une écriture plus proche de la résilience littéraire que du Prix des Libraires !
Mais revenons à l’édition telle qu’elle t’a déçu et ne te concerne plus. Quid de l’Edition majuscule ? Les « chocs de la rentrée » ou autres promos ? Notre jeune vieillard considère à présent camelots et bibelots d’un œil amusé, comme il sourit des soldes en janvier ou début août de l’horrifique chassé croisé. Pure convention. Totale inadéquation. Quand il consent à lire un auteur contemporain (en plus des humbles génies qui font ses délices, un Flaubert, un Gide, un Maupassant, un Zweig et une bonne douzaine d’autres illustres démodés), c’est toujours avec retard, avec insouciance, presque par inadvertance, quand la vague médiatique s’est depuis longtemps retirée. Trouvaille de cet été : une déjà vieille histoire de hérisson et de concierge que Mr Julius met désormais sur un pied d’égalité avec La vie devant soi, quitte à faire s’étrangler d’indignation les respectables et improductifs critiques parisiens. Là encore, comme pour l’écriture, il s’agit de s’enduire de mots (ceux de l’Autre) et de se pourlécher l’âme.
C’est ce que m’expliquait récemment Julius dans un courriel, à propos de sa récente trouvaille. « Voici des signes qui ne trompent pas. Lorsqu’en débarquant sur le quai du métro, au lieu de foncer vers la sortie, tu lambines en cet endroit malodorant et inconfortable pour déguster la fin d’un chapitre qui, de toutes façons, ne pourra pas être réchauffé… quand, au détour d’une phrase ou d’un mot inédit et jusqu’alors inconnu (hier « immarcescible ») tu as un soubresaut de plaisir ou de complicité, au point de le noter, sur-le-champ, dans ton agenda… quand tu te surprends à sentir poindre de manière récurrente au coin de l’œil une larme de tendresse, de chagrin ou de rire… quand, après avoir trimballé le livre de poche dans ta besace, tu cours chez ton libraire (pas à la FNAC !) pour commander le même titre dans la noble collection au liseré rouge… quand, à mesure que tu avances dans la lecture, tu en freines imperceptiblement le cours de peur de devoir quitter bientôt – trop tôt – les personnages qui sont devenus tes meilleurs amis et la prose qui t’a enchanté… quand enfin tu notes l’heure et le lieu du point final (Station Ivry Val de Seine, ce 29 juin à 14h 02) comme on se remémore la date funeste d’un dernier souffle ami…c’est que, vois-tu, tu te trouves en présence d’un grand et beau livre. » (à propos de Muriel Barbery)
À propos d’hédonisme cette fois, Julius m’a fait part l’autre jour de sa réflexion, se demandant si le summum du plaisir n’est pas de guetter son bouchon plutôt que de ferrer un mastodonte. « Chaque fois , me confiait-il tout excité, qu’après un refus, je cours refiler un nouvel exemplaire à un autre grossiste du 6ème arrondissement, je me sens le cœur frétillant d’un pécheur à la ligne ! » C’est pour ça qu’il ne récupère jamais ses textes (le pêcheur conserve-t-il les godasses percées qu’il tire sur la berge ?). Pour Julius, refus et déni sont un hommage à sa singularité et un amplificateur du désir (d’écrire).
C’est ainsi que l’autre jour, il m’a montré un cahier rouge à spirales où il note soigneusement, pour chaque titre refusé, le nom de l’Editeur. J’ai vu que pour une de ses œuvres phares mort-nées, il y avait une bonne quinzaine de noms prestigieux, depuis Gallimarre – à tout Seigneur tout honneur – jusqu’à La Mare aux canards , petit éditeur écolo prometteur sis à Pouilly-en-Auxois. C’est dingue comme Mr Julius peut être remercié avec autant de courtoisie que d’anonymat ! Lui me dit que c’est bon signe, qu’ainsi beaucoup de forêts seront épargnées. Du coup, ému et reconnaissant, il note le nom et l’adresse de ses providentiels contempteurs, agrafe avec jubilation la liasse de leurs sentences, et il fait ce travail d’archivage non comme on grave en sa chair des stigmates mais comme on aligne d’anciens trophées pour rehausser et redorer son propre blason.
Ce qui le navre le plus, il m’en parle souvent, c’est qu’on puisse le croire insincère. Qu’on s’imagine que, dans le fond, il est mortifié par ses échecs à répétition. Tant pullulent tous ces faux jetons qui voient de l’hypocrisie partout ou, pire, ces belles âmes subodorant en tout apostat sincère un chrétien qui s’ignore. Eh bien non, Mr Julius est paisible, espiègle, toujours confiant en sa mauvaise étoile même s’il déplore que, pour le moment, seuls deux amis (l’Ami et sa bonne amie) connaissent son secret, savent qu’il ne bluffe pas, n’exagère pas, ne souffre pas, ne marchandera pas : jamais les hommes-enfants ne pourront devenir des Académiciens ventrus et respectables. Car , conclut Mr Julius, mieux vaut être un auteur-loser singulier, heureux et fier de l’être, qu’un Goncourt passe-partout et dépressif suicidaire !
Un dernier mot. Hier soir, Mr Julius me téléphone tout excité. Il vient de découvrir une page extraordinaire d’Alain, ce philosophe-journaliste dont il se nourrit au rythme des 3098 propos parus régulièrement dans la Dépêche de Rouen . Cet article de l’automne 1907 évoque une fragrance spécifique. " Eh bien, s’exclame mon frère, ceci explique cela ! – Quoi, lui dis-je, qu’entends-tu par là ? – Ma nullité littéraire, ma glorieuse infirmité, mon absence d’adaptabilité au milieu éditorial français… Elle n’est pas due au chromosome XXLZ (celui du génie littéraire) dont mes géniteurs ne m’ont pas hélas gratifié – tout comme mon trisocomique de fils [détail autobiographique NDLR], pas même due à ma légendaire perversité narcissique, mais simplement à cette maudite odeur que j’ai respirée pendant 15 ans, très exactement de 10 à 25 ans !"
Incroyable, non ? Ça pue quelque part et un destin grandiose dérape ! Je restais perplexe au téléphone tout en rendant moi aussi hommage au sésame olfactif d’Alain, aussi puissant que résilient pour tous les recalés des Belles Lettres. Et pendant que Julius me lisait le texte en question, je me demandais à quel effluve – fiente ou encens – était dû le génie vermoulu de Truc (aux belles tempes argentées) ou le charisme précoce du jeune Machin (en col roulé décontracté), futures stars de notre rentrée littéraire.
« (…) Ceux qui ont connu l’odeur de réfectoire, vous n’en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l’ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l’odorat passera tous les ans par une crise, justement à l’époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent des livres classiques, des romans primés et des sacs d’écoliers. »
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mardi 24 août 2010
Par Michel Bellin,
mardi 24 août 2010 à 06:39 :: General
Les trompettes de la renommée n’ont pas encore été embouchées que déjà bruissent les salles de rédaction ; ailleurs, certains professionnels s’activent à leur étal (tout en pestant contre l’avalanche promise) car, ils le pressentent avec raison, des chiffres mirobolants sont là , carrément des chefs-d’œuvre en profusion, aussi des rumeurs, un fumet de scandale dans le recoin d’une bonne feuille, bref une agitation certaine ne mettant pas en péril le rituel annoncé, convenu mais rassurant, aussi prévisible que cette célèbre égérie belge qui nous pond chaque automne son bel œuf bien calibré ; bref, on l’aura deviné, il ne s’agit pas ici de gallinacée surdouée mais bel et bien de rentrée littéraire.
Sauf que dans la présente chronique on n’en parlera pas, absolument pas, sauf par ricochet, par le petit bout de la lorgnette, à propos de celles et ceux qui ne sont pas menacés par le tsunami culturel (la vague de janvier est moins conséquente) : je veux parler des sous-auteurs et autres écrivains ratés, aussi concernés par les best-sellers automnaux que les pécheurs de crevettes du dimanche le sont par les quotas de thon rouge dans les eaux nipponnes.
Je connais intimement un de ces auteurs, une sorte d’homme noir qui me ressemble comme un frère, et je voudrais évoquer ici son prodigieux malheur, ses échecs coruscants, sa glorieuse nullité (allons-y puisque les oxymores sont à la mode cet été). Néanmoins, pour respecter son anonymat et ne pas abuser de la première personne du singulier, nous l’appellerons ici Mr Julius, personnage récurrent de son œuvre avortée (ce qui mériterait une loi sarkozyste supplémentaire chère concernant le pedigree national des auteurs nomades et errants, qu’ils cotisent ou non à la Société des Gens de Lettres de France).
Donc, notre Mr Julius est un drôle, un phénomène, presque un cas d’école : depuis 10 ans, il aligne une quinzaine d’ouvrages à peu près aussi pitoyables et invendables les uns que les autres tant sa prose est indigente et son inspiration étale (il faut dire que le plouc refuse à sa plume la fiction ou le roman policier !). Pas une seule critique dans les gazettes pendant tout ce temps, pas le moindre frémissement dans les ventes et même un embryon de notice vient d’être supprimé d’office dans Wikipedia pour absence notoire de notoriété ! S’ajoutent des tirages faméliques, une poignée de groupies transies mais impuissantes et des velléités de se faire hara-kiri en ingurgitant d’une traite les 506 pages du Dictionnaire de la bêtise de Bechtel et Carrière.
On pourrait croire qu’une telle débâcle éditoriale consterne Mr Julius, qu’elle le déprime voire qu’elle le stimule, vu qu’il s’obstine encore et toujours à écrire tant d’opus invendus en si peu de temps écoulé ! Eh bien non, c’est pour lui un signe providentiel, le plus sûr des encouragements à continuer de s’enliser gayment puisque, en fait et dans la réalité, il n’écrit que pour lui-même et n’aime ni les voyeurs ni les enquiquineurs. Avoir plus de 100 lecteurs lui semblera suspect, toucher des droits d’auteur (en fait quelques dizaines d’euros bon an mal an) une compromission, passer sur un plateau TV une dépravation. Quant à la liste des meilleures ventes…
Moi qui connais bien Julius, je peux ici l’attester : ce dont il souffre, ce n’est pas de manque d’ambition, pas même d’indolence chronique, encore moins de dandysme, mais d’une gentille névrose, comme tout un chacun. Et de cette névrose souriante mais totalement improductive, les symptômes sont aussi patents et éblouissants que ses ruineuses auto-éditions ou ses souscriptions en forme d’omelette norvégienne flapie. C’est un fait, le bougre ne s’est fait auteur que pour s’ausculter l’âme, peaufiner le style, faire jaillir de cette conjonction une jubilation extrême dont il veut prendre à témoin la terre entière en bichonnant et collectionnant des œuvres singulières dont elle n’a nul besoin ! Seule importe alors la trajectoire. Littérature ? Non, lis tes ratures : corrige, écris, corrige, laisse infuser, écris à nouveau, corrige… et jouis-en à l’infini puisque « le style arrache une idée au ciel où elle se mourait d’ennui pour l’enduire du suc absolu de l’instant. » (Bernard Franck). S’enduire de mots et se pourlécher l’âme ! Quant à la glèbe et aux bipèdes…
Julius m’a avoué que, s’il a toujours eu la passion d’écrire – et à la manière dont il l’entend : écrire sa vie sans en vivre – il n’en a pas eu toujours le temps car le travail manuel ainsi que la vie familiale l’occupaient et l’épuisaient. Mais ce labeur le ramenait encore à l’écriture puisque, dans le métier de doreur sur bois qu’il apprit sur le tard, il fallait avant tout poncer, poncer encore, poncer encore et toujours ! C’est le prix à payer pour réussir une belle dorure à la feuille, un or bruni rutilant. Car, le sait-on, poser une feuille d’or ne prend qu’un instant, préparer puis poncer l’enduit (fait de blanc de Troyes et de colle de peau de lapin) exige des heures d’attention et de patience avant l’interminable polissage à l’agate qui en est la récompense ultime. Ce n’est que si l’enduit est parfait, aussi lisse et froid que le marbre, alors même que la peau du pouce et de l’index droits sont encore meurtris car eux-mêmes poncés, qu’éclate la splendeur de l’or sous la pierre qui sans cesse passe et repasse !
Tout ça, me confiait Julius récemment, un brin amer, pour ces bourgeois venant reprendre leur cadre ou leur trumeau, l’œil blasé, le porte-monnaie serré, pas même étonnés par notre labeur d’orfèvre et soupirant parfois que c’était bien cher payé pour un peu de peinture dorée. Ah ! les sots. Et Julius d’ajouter : « Tu sais, il en va de même pour les mots… Cet interminable et cuisant polissage… mais sans perdre une once de fraîcheur et de spontanéité ! Un tel boulot pour leur indifférence ou leur inintelligence… »
Quand aujourd’hui il peaufine un texte, sans penser un seul instant aux hypothétiques lecteurs, lorsqu’il le dégraisse, le lustre, parfois l’efface… par inadvertance ou par dépit, Julius repense à son ancien métier : autrefois l’enduit gris et rugueux, aujourd’hui tous les feuillets qui s’accumulent autour de son siège, comme autant de feuilles mortes, sans cesse imprimés puis corrigés, puis imprimés à nouveau, puis encore raturés à la main… Et à mesure qu’opère le polissage du texte, à mesure que la feuille devient du coup de plus en plus immaculée, de plus en plus lisse, comme autrefois le support prêt au miracle de la dorure, c’est la même fatigue et le même plaisir : soudain, comme sous l’agate, comme dans le tamis infiniment secoué au-dessus de la rivière, l’or des mots éclate et éblouit ! Parfois, si fugacement…
Mais qu’importent les carats, qu’importe s’ils n’étincellent jamais sur la plage d’un livre ! Seul, extorqué plus à la terre qu’au ciel, le suc absolu de l’instant .
(À suivre demain )
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lundi 23 août 2010
Par Michel Bellin,
lundi 23 août 2010 à 14:28 :: General
Il a fallu le retour de l’Ami (et de son appareil photo) pour pouvoir immortaliser mon œuvre d’art. Évidemment, pour comprendre de quoi il s’agit – et avant même d’être offusqué ou dégoûté par l’objet mortuaire – prière de (re)lire le blog du
31 juillet dernier intitulé « CHÈRES RELIQUES ».
Désormais posé sur mon minuscule bureau, cet émouvant reliquaire me rappelle que la vie est brève, mes jours comptés, que logiquement le corps peu à peu devrait se délabrer puisque
vivre c’est perdre du terrain … mais que, fort heureusement, la lucidité et l’humour sont les vertus les plus fortes, les plus revigorantes et qu’il me faut sans tarder savourer chaque jour, jour après jour, le plus bref fragment de bien-être, d’amitié et de volupté.
Souvenons-nous :
rester en vie, c’est savourer (parfois endurer) des instants qui meurent !
Reliquaire dentaire (
détail )
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vendredi 20 août 2010
Par Michel Bellin,
vendredi 20 août 2010 à 07:05 :: General
J’ai dévoré d’une traite le petit livre du jeune philosophe suisse
Alexandre Jollien «
Le métier d’homme ». Ci-dessous une des pages où lui, handicapé génial, répond à cette question.
« La tradition propose un large éventail de caractéristiques pour distinguer l’homme des autres créatures du monde. Vaste programme ! En voici quelques-unes, cocasses : Descartes propose la parole ; le fantasque Rabelais célèbre le rire, alors que Brillat-Savarin découvre, dans la faculté de distiller des fruits pour en faire de la liqueur, le moyen de prouver qu’il est un homme. Beaumarchais suggère que boire sans soif et faire l’amour en tout temps nous différencient des autres bêtes. Enfin, Valéry écrit que celui qui sait faire un nœud appartient à la race humaine.
Par leur aspect déroutant, ces tentatives de définition ont tout simplement le mérite de mettre en évidence, non sans humour, la difficulté de cerner l’être humain. Selon le critère de Valéry, je ne suis pas un homme, le roi des animaux peut-être, mais pas un homme. Et que pourrait bien faire Descartes d’un muet ?
Une définition par trop simpliste est donc dangereuse. Elle détermine abusivement ce qui est normal ou non et engendre une mise à l’écart, voire une exclusion. Toute réduction qui circonscrit l’homme en niant l’unicité de l’individu confond l’accident et la substance. Semblable méprise recouvre des formes souvent insidieuses. Un sourd me dit un jour qu’il était fier d’être sourd. Pour ma part, je ne me suis jamais senti fier ni de mes spasmes, ni de mon handicap. Une seule fierté m’habite : être un homme avec des droits et des devoirs égaux, partager la même condition, ses souffrances, ses joies, son exigence. Cette fierté nous rassemble tous, le sourd comme le boiteux, l’Ethiopien comme le bec-de-lièvre, le juif comme le cul-de-jatte, l’aveugle comme le trisomique, le musulman comme le SDF, vous comme moi. Nous sommes des Hommes ! »
Alexandre Jollien,
Le métier d’homme , Seuil, 2002.
P.S.
Alexandre aurait pu ajouter pédé à sa liste des êtres « singuliers ».! Personnellement, je ne suis pas fier de l’être. Seulement fier de ne pas en avoir honte !
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