Site Officiel de Michel Bellin - Extrait

La première fois que j’ai rencontré mon écrivain, j’étais super intimidé. J’avais pris rendez-vous en disant à Mammouth fringant que c’était pour le dentiste, on se souvient. On sort comme on veut à Issy-les-Moulins, surtout le soir, mais l’après-midi c’est pour le travail perso très sérieux. Alors, il faut une bonne raison et mon livre, c’était une bonne raison, non ? Mais j’ai appris à me méfier ici, donc, comme d’hab, motus et bouche recousue et je suis parti au dentiste pseudo à Versailles, je veux dire à Paris.

Mon futur écrivain privé régulier a un bureau dans la partie Nord de la capitale. Il l’appelle son cabinet d’écriture. Trois fois rien, l’espace vital de base : deux fauteuils mais pas comme chez Antonina, plutôt Ikéa en solde, toujours because sa décroissance volontaire, une biblio normale, pas orgueilleuse, beaucoup de CD par contre et une drôle de fleur rouge très grosse, presque malpolie pour mon imagination, sa plante préférée qui s’appelle « Amaryllis », un beau prénom très féminin (je l’ai inscrit dans mon carnet tout de suite en rentrant au sem tellement cette fleur orgueilleuse m’a impressionné à cause de la ressemblance en question). Ça doit être encore mes troubles : quand j’étais dans son fauteuil pour les premières représentations entre nous, avec mes jambes trop longues qui se replient toujours mal, je voyais que cette fleur, en face de moi, une espionne rouge orgueilleuse qui prenait trop de place entre nous. Après, je me suis habitué mais trop tard, c’est pas encore la nouvelle saison pour les amaryllis. C’est dommage, elle manque dans son salon dépouillé à Garches, en plus c’est la plante que je préfère maintenant car elle déborde de vitalité que moi j’en manque tellement.

Tout de suite, mon écrivain a été sympa avec moi, un peu surpris quand il a vu mon clergyman et que je lui ai dit que j’étais sous-diacre, enfin que j’avais encore une fois raté mon examen mais que ce serait pour tout bientôt. Comme il a été aussi curé défroqué dans sa jeunesse, il s’est pas caché, il me l’a dit très vite, pas la première fois mais très vite, parce qu’il prétend que lui, à son époque, il était plus fier et plus courageux de s’en être sorti que d’être rentré dedans le jour de l’ordination. Je pense qu’il dit ça aujourd’hui que le souvenir est plus loin à cause de la cicatrice. Bref, j’ai fait une moue qui doute, vous pensez ! Donc, il avait l’air de dire, même de sous-entendre, juste à ses yeux avec la petite lueur marrante dedans, que j’étais bien pressé pour mon âge, qu’y avait pas le feu au lac comme aurait dit papa mais que, pour finir, le gris foncé m’allait rudement bien à cause de mon teint, ma hauteur d’ensemble et mes traits du visage en forme d’angles grecs. Enfin, ce détail artistique, il me l’a pas sorti le premier jour mais assez vite car la franchise a vite pris ses aises entre nous.

Lui, il est normal de corps pour un vieux, mais c’est un vieux à l’ancienne, très classe, et comme il fait du bateau assez souvent avec Max - c’est un autre très vieux copain genre Haddock, en moins stylé que mon écrivain mais très sympa tout de même - bref, en plus qu’il a la classe genre intello raffiné, il est très bronzé, costaud mais plutôt maigre, comme le Tabarly à l’ancienne dans son album d’exploits marins qu’il me montre souvent depuis. En le voyant, d’un seul coup d’œil de mon intuition aux aguets, j’ai vu tout de suite sa franchise, son élégance, son sens du pratique aussi par rapport aux mots ; il devrait manier l’écriture pas comme la pouf télévisuelle écrivaine mauvaise conseillère, mais avec finesse, amour, humour, efficacité, un peu beaucoup comme les outils sur son beau voilier blanc, avec des gestes francs et précis de capitaine au long cours (j’ai tout de suite imaginé son grand voyage en solitaire en Irlande qu’il m’a raconté), surtout pas comme Antonina qui met toujours du miel poisseux dans ses paroles psychédéliques et catholiques, c’est normal puisqu’il a deux casquettes officielles et donc aussi double langage voire trouble. Pour en revenir au plus vite avec mon écrivain privé, genre 8ème merveille du monde, j’ajoute, car je suis très fier pour ma culture vu que, quand on s’est connu mieux pendant nos interruptions de séances, il m’a appris ses mots de marin technique, qu’il me les a même montrés noir sur blanc, comme pour notre prochain livre, le fameux best seller en grossesse pour ainsi dire, en écrivant donc ces mots techniques et très inusés pour moi sur un schéma de son album, avec lui en vrai tout nu sur le pont pendant son voyage des Antilles qu’on aurait dit un jeune dieu mais pas gênant à voir nu, et pas comme King-kong qui est gras et poilu et jamais nu, sauf la fois décisive que j’ai décidé une fois pour toutes de raconter jamais, ni ici ni ailleurs ni nulle part ailleurs.

J’en reviens presto au bateau technique, c’est ma fierté tous ces mots magiques qu’il m’a appris. Je les ai recopiés illico sur mon carnet, même si je pourrai pas m’en resservir pour mon premier texte au hit-parade des sermons d’ordination. Pas l’ordination du sous-diaconat qui est une formalité genre soldes bradées mais la grande, la seule ordination qui m’intéresse, au sommet de la grande échelle des Ordres Sacrés. Juste un échantillon des mots marins si beaux, si poétiques, que je résiste pas, tant j’aime les mots qui font imaginer, à cause surtout de notre amour de la musique sans paroles qui fait aussi beaucoup rêver, surtout l’orchestre symphonique au grand complet, même avec les cloches que Gustave Malheur met partout entre ses harpes. Exemples de citations de mon navigateur connaisseur que je lis ici dans le micro sur mon petit papier déplié : la cadène de patatrac, le winch de trinquette, les ferrures d’étambrai, le nœud de gueule de loup, le marrant quenouillon, l’emplanture de chandelier (qui me fait penser à notre office des vêpres le 15 août) et surtout le vit du mulet qui me fait penser honteusement à qui vous savez toute l’année. Juste un mot final pour fermer ce chapitre typique du hors-sujet le plus passionnant : j’ai été juste une fois seulement deux heures sur son voilier sportif, mais plus jamais, à cause du mal de mère douloureux et de ma migraine de maman aussi puissance 10 que je me souviens plus même de rien ni où de notre navigation d’essai !

Pendant la toute première séance d’écriture, j’y reviens après la disgression classique dans mon genre, style Thalassa ici, on a parlé encore des riens, mon écrivain et moi – c’est moi, Loïc – de tout et de rien, à part mon emploi du temps, mes origines familiales, papa, maman, ma panne de sous-diaconat etc. et un peu à la fin, pour détendre l’atmosphère, de sa fleur indiscrète trop rouge et mon costard gris trop triste. Ensuite, mon écrivain privé m’a expliqué le protocole, encore un, mais très cool celui-là même s’il est pas trop logique : il allume son magnéto, teste le micro, et, pendant mon élocution, il prend des notes, tout plein de notes sans jamais faire sa pause. Parfois il me pose une question furtive, pas souvent en fait, moi je cause toujours plus vite que mon ombre car, en début de séance, j’ai ouvert mon moulin à paroles genre robinet et ça coule après tout seul jusqu’à la fin.

Au début, je comprenais pas bien le coup du stylo double emploi puisque la bande tournait. C’est un peu débile de sa part, non ? alors qu’il suffirait de copier coller ma déposition sincère. J’ai pensé un moment que mon écrivain privé voulait surtout pas perdre une seule miette de mon précieux babil (il dit en souriant) ou encore qu’il voulait bien me prouver qu’il était à la hauteur de mes euros qui sont si durs à gagner quand on a pas les rognons couverts soupirait maman (qui parlait encore en anciens francs), bref, qu’avec moi, mon écrivain privé gagnait sa vie travailleuses ! travailleurs ! à la sueur de son front et de ses doigts qui deviennent tout blancs à la fin à force de serrer le bic. Eh bien non, t’as tout faux ! Il m’a expliqué qu’il écoutait jamais ma bande son, juste ses notes à lui qu’il lisait puis qu’il oubliait pour tout réinventer ! C’est l’inspiration littéraire il explique, 99% de transpiration, 1% d’inspiration. Donc, si j’ai bien compris, c’est moi l’inspiration et je pèse que 1% dans sa balance des paiements ! Je banque pour faire tout le boulot qui sert à rien ! Et il ajoute, bon prince, que le magnétophone, c’est surtout en fait pour faire monter la pression pour que je me lâche mieux. N’importe quoi ! Décidément, tout le monde m’en veut dans cette vallée de larmes, répétait souvent maman en mouchant son malheur. N’empêche, c’est son protocole à lui et je tempère, même si je suis vexé du peu de cas de mes paroles qui témoignent pourtant pour de vrai, pas pour une figuration mal payée - déjà que les figurants la bouclent alors qu’ils sont souvent criants de vérité cachée - alors que moi, je tiens le crachoir en live pendant une heure d’affilée, un vrai direct, ce qui est bien normal après tout puisque je suis la vedette principale du mélo faudrait pas qu’il oublie ! genre l’Olivier Twist des séminaires franciliens. (…)