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Le Blog Officiel de Michel Bellin

mardi 31 août 2010

GRAND CONCOURS À FACHO-PLAGE !!!

Allez ! puisque nos gouvernants de néo-extrême-droite sont vraiment très cons et très méchants, on va pas se gêner ici pour les mettre en boîte et faire de la surenchère façon Canard enchaîné. Ceci dit, ça craint vraiment et un bon coup de torchon, ça urge ! Les boucs émissaires ethnicisés, y en a marre. Cette diversion est honteuse et indigne et nul n’est dupe : pendant ce temps, Sarko l’Impuissant ne parle ni du chômage, ni du pouvoir d’achat, ni de l’éducation, ni des effectifs policiers laminés… non seulement il n’en dit rien, mais surtout il ne FAIT rien !!! À la niche, le caniche !



« A qui le tour ? De quel cerveau chauffé à blanc va jaillir l’idée géniale d’un képi qui subjuguera les foules ? Qui va gagner le grand concours flicatoire de cette fin d’été ? Rappelons les règles de ce grand concours : tout dignitaire sarkozyte peut y participer. Il suffit de s’inspirer du Chef. Depuis que celui-ci s’est mis à cogner sur les Roms et à les expulser plus vite que son ombre. À promettre la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche qui auront tiré sur un flic. À déclarer une « guerre nationale » à la délinquance…

Depuis donc cette grande offensive sécuritaire et décomplexée qui relance le vieux débat sur les origines des méchants (salauds d’immigrés !), plusieurs ministres et va-de-la-gueule se sont lancés courageusement. Chacun d’entre eux connaît bien sûr les objectifs du concours : essayer de remobiliser les électeurs de droite, et même du front National, qui ont boudé Sarkozy lors des calamiteuses régionales ; essayer de faire oublier la calamiteuse affaire Woerth-Bettencourt ; essayer de faire oublier le calamiteux bilan de Sarkozy en matière de sécurité (les violences aux personnes ne cessent d’augmenter), et aussi le calamiteux chiffre du chômage (on en est à 2,6 millions, soit 600.000 plus que le jour où Sarkozy é été élu) ; essayer de faire remonter la calamiteuses cote de popularité du Président, qui glougloute au fond du gouffre ; essayer de piéger la gauche… Pas gagné, n’est-ce pas ? Il faut donc ratisser large. Cogner fort. Dur. Spectaculaire.

L’apprenti premier flic Hortefeux : au premier délit venu, faut déchoir les Français d’origine pas française de la nationalité française ! Le député Eric Ciotti : faut foutre eux ans en prison les parents d’enfants délinquants qui piétinent les obligations du juge ! Le ministre de l’industrie Estrosi veut infliger une amande salée aux maires qui se montrent « laxistes face à l’insécurité » Et, pour couronner le tout, Besson le traître : faut expulser les gueux qui mendient de façon agressive ! Pas mal, les gars, bel effort. Mais vous pouvez faire mieux.

Certes, une petite difficulté vient épicer le jeu : en 8 ans d’activité flicatoire, d’abord comme premier flic de France, puis comme hyperprésident donc hyperflic autoproclamé, Sarkozy a déjà dégainé un max d’idées frappantes. Pas moins de 33 lois sécuritaires : contre les récidivistes ! contre les mineurs récidivistes ! contre les « étrangers indésirables » ! contre le mariage blanc ! contre les malades mentaux qui ont une « dangerosité potentielle » ! contre les chiens dangereux ! contre les cagoules ! contre les faux chômeurs ! contre les trafiquants ! contre les bandes ! contre les parents d’enfants absentéistes ! Et on en oublie.

Difficile d’innover. Le concours devient ardu. Il faut se creuser le citron. Surtout en l’absence de fait divers déclencheur. Ah, si un Français pas de souche se décidait à violer une bonne sœur ! Un ministre quelconque, Woerth par exemple, ou Kouchner (tiens, on ne l’entend guère sauf pour se vanter qu’il a eu le courage de ne pas démissionner) pourrait proposer la déchéance de nationalité pour les Français pas de souche violeurs de bonne sœur. Ça ferait débat. Ça ferait polémique. Les sarkozystes pourraient se moquer des socialistes qui rechignent à approuver cette loi : haro sur les belles âmes hypocrites et anti-bonnes sœurs ! Et Le Pen rigolerait : depuis le temps qu’il le dit, que les Français pas de souche sont des sauvages… D’ailleurs Le Pen rigole déjà. Sa fille encore plus. Toutes les pistes du grand concours de l’été figuraient déjà dans leur programme. Les voir ainsi légitimées par la droite prétendument propre sur elle, quel plaisir ! De quoi redonner une nouvelle jeunesse au Front National.

C’est l’engouement des médias pour l’affaire Woerth-Bettencourt qui nourrit le populisme, affirment les hiérarques sarkozystes. Mais non : ce sont eux et leurs idées à matraque et à chasse au faciès. Au fond, ce qui gâche le plaisir du grand concours survolté de l’été 2010, c’est qu’on craint de connaître déjà le nom du gagnant : notre facho national 100% d’origine française. »

Signé : Jean-Luc Porquet in Le Canard enchaîné N°4686, page 1.



AU SECOURS ! TOUT VA TROP VITE !

Un formidable article-interview dans Le Monde Magazine n°50 (du samedi 28 août 2010). Après la décroissance – ou en même temps –, vite, vite la décélération !

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COURRIER PAPIER

Quand, à la fin d’une tristounette matinée de lundi, au milieu des plis publicitaires indûment personnalisés pour mieux vous appâter (« Pour vous, M. Michel Bellin, une offre irrésistible !!! »), vous découvrez une lettre, une vraie – pas un courriel hâtif et paresseux – une jolie enveloppe kraft à l’ancienne illustrée d’un timbre appétissant (un Paris-brest, rien que ça !) et d’un astucieux rébus (l’adresse codée) pour amuser le facteur déprimé par la rentrée, lorsqu’à l’intérieur, tout plein de mots amicaux vous sautent au cœur, des dessins poilants aussi, votre cœur se réchauffe en pensant au jeune ami fidèle de l’île Tudy et un tout petit mot explose sur vos lèvres : MERCI !




lundi 30 août 2010

SPLEEN

Surfer dans l’Imaginaire – exalter par l’écriture cette spirale virtuelle – comporte un danger : dévaluer le réel. Tout au moins l’affadir. Parfois l’accuser : telle rencontre tant désirée, telles retrouvailles fantasmées, tel choc artistique escompté, tel vertige sensuel désamorcé… ce n’était donc que ça !

Oui, la réalité est banale. La vie, sauf de trop rares épiphanies, n’est pas un poème, mais une prose très basique. Et chacun d’entre nous n’est qu’un tout petit bipède balbutiant.

Lorsqu’on sort de l’Idéal porté et fallacieusement transcendé par la ferveur (qu’elle soit simplement humaine ou religieuse) et sculpté par les mots, il y a un double danger : désespérer (d’) autrui et s’irriter contre soi-même. Chute d’Icare et brutal retour sur la terre : seul le réel est souverain. Seuls règnent la banalité, la demi-mesure, l’accord imparfait. En soi et autour de soi. Ne jamais oublier notre contrat de naissance qui est en même temps notre feuille de route : l’homme est un être prématuré dévoré de rêves et malhabile à vivre.

Seule la mort (choisie ou consentie) nous délivrera d’une telle infirmité ontologique. Seul le Néant pulvérisera le vide individuel et l'insondable médiocrité ambiante.

En attendant, l’instinct de survie – misérable et indispensable aiguillon.




samedi 28 août 2010

JEU-CONCOURS (3)

Dans la pièce « Raphaël ou le dernier été », le sémillant jeune homme est intrigué par un une œuvre d’art qui décore l’appartement cossu du vieux Julius. Il la déteste et cela donne lieu à un dialogue serré entre les deux protagonistes à propos du judaïsme. De quel objet décoratif s’agit-il ?

1/ Une reproduction du David de Donatello ?
2/ Une statuette en terre cuite de Jeanclos ?
3/ Un reliquaire en granit rose contenant les dents du vieillard cynique ?

Le premier internaute qui donnera la bonne réponse (mais chacun n’a droit qu’à une seule réponse) recevra de la part de l’auteur un petit cadeau musical ! Chiche ?

Utiliser le commentaire du blog ou, sur le site, la page « contact ».

Merci pour ta facétieuse et gracieuse participation !







SCÈNE 12

Julius et Raphaël entrent au salon. Ils vont s’asseoir. A peine assis, Julius interpelle Raphaël.

JULIUS - Pourquoi n’aimes-tu pas mon ... ?
Raphaël a sursauté.
RAPHAEL - Votre quoi ?
JULIUS - La ... sur la sellette. J’ai remarqué plusieurs fois que tu lui jetais un œil noir. Moi aussi, j’imprime, sais-tu. Méfie-toi, Raminagrobis ne dort que d’un œil ! (une pause) Vois-tu, je tiens beaucoup à cet objet étrange. Alors, tes impressions, fils ?
RAPHAEL - Euh…Franchement, je peux rien en dire… Juste un sentiment de malaise. C'est ..; euh... mortifère, non ?

ETC.

IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE (2)

Depuis hier, l’Ami et son jeune équipage ont pris la mer. Quant à moi, je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour m’être joint à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…

Dans les Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage (gare à la force du vent aujourd'hui entre la Corse et le littoral !) même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de construction navale artisanale que de moderne plaisance.




XLII

Ce bateau qui se penche au souffle du vent et file en divisant l’eau, c’est une jolie machine. Le vent agit sur la voile inclinée ; la quille résiste, et le bateau glisse dans la direction de la quille, sous la pression du vent. Par cette marche oblique, il gagne un peu contre le vent ; bientôt il vire de bord et recommence ; ainsi le vent lutte contre le vent ; voilà une élégante victoire, due à l’adresse et à la patience. Tirer des bordées, c’est toute la politique de l’homme contre les forces naturelles.

J’en étais là de mon discours, lorsque l’ingénieur me dit : « Vous voyez bien, Alain, que les forces naturelles travaillent quelquefois pour nous sans exiger un gros salaire ; car nous ne compterons pas comme un gros travail ces adroits coups de barre, ces câbles halés ou largués, cette vergue qui passe d’un bord à l’autre. »

Vous tombez là, dis-je, sur un exemple rare, et cette machine est une des meilleures machines. Toutefois, n’oublions pas tous les travaux qui sont enfermés dans cette quille, dans cette coque frémissante, dans ces agrès qui chantent au vent. Je passe sur les observations et les expériences, qui ont peut-être exigé une centaine de siècles. Tout ce bois a bien mis cent ans à pousser ; le bûcheron, en le coupant, a usé un peu de sa cognée ; le charpentier a équarri ces poutres, cintré ces flancs, dressé ce mât. Mais considérez aussi cette toile, qui supporte l’effort du vent ; que de travaux dans ces fils entrecroisés ! Je crois entendre la navette du tisserand ; et ce fil qu’elle entraîne n’a pas été fait sans peine. La charrue ouvre le sol ; le semeur va et vient ; après cela, c’est la bonne terre qui travaille, et le dieu Soleil, père des forces. Le chanvre pousse. Puis, de nouveau, l’homme travaille. Le chanvre est arraché, mis à l’eau, séché, cuit, écrasé, peigné. Ce n’est encore qu’une légère chevelure, que le vent emporterait. Il faut que la fileuse s’en mêle, avec sa quenouille, son fuseau et sa chanson.

La puissance du bateau est faite de ces travaux accumulés ; c’est une force humaine qui craque dans cette coque et chante dans cette mâture ; qui claque au vent debout, puis s’affermit, résiste, incline le bateau, le pousse à travers la vague, creuse les tourbillons, fait jaillir l’écume salée. Il faut faire le compte des journées et le compte des veillées. Le fuseau de la fileuse, pendant qu’elle chantait, et le fil léger qu’elle tordait entre ses doigts, enchaînaient déjà le vent.

25 avril 1908

vendredi 27 août 2010

IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE

Ce soir, avec ses filles et ses fils comme matelots, l’Ami entreprend pour une quinzaine de jours une escapade en Méditerranée. Je tiens trop au sécurisant plancher des vaches et redoute trop la promiscuité pour me joindre à eux ! (Je tiens trop aussi à ne pas rater la rentrée après la torpeur estivale : comment prendre la poudre d’escampette sur la mer quand, dès le 7, c’est la rue qui nous convoque ?) Mais comment ne pas envier en secret leur totale liberté sur les flots, le seul repère au-dessus d’eux de Phébus et des étoiles, les escales attendues, à commencer par Tunis la Blanche, et cette belle amitié qui va souder tout ce petit monde affairé sur le pont…

Dans les Propos d’un Normand (1906-1914) d’Alain que je lis quotidiennement comme un bréviaire substantiel, je viens de découvrir coup sur coup deux pages sur la navigation. Ce sera ma façon de souhaiter à l’équipage un excellent voyage, même si dans la page du philosophe-journaliste il s’agit davantage de pêche artisanale que de moderne plaisance.




XXXVIII

Les barques pontées sur lesquelles les Bretons de l’île de Groix vont à la grande pêche sont des mécaniques merveilleuses. J’ai entendu un ingénieur qui disait que le cuirassé le mieux dessiné est un monstre, comparé à ces gracieuses et solides coques, où la courbure, la pente, l’épaisseur sont partout ce qu’elles doivent être.

On admire les travaux des abeilles ; mais les travaux humains de ce genre ressemblent beaucoup aux cellules hexagonales de la ruche. Observez l’abeille ou le pêcheur, vous ne trouverez pas trace de raisonnement ni de géométrie ; vous y trouverez seulement un attachement stupide à la coutume, qui suffit pourtant à expliquer ce progrès et cette perfection dans les œuvres. Et voici comment.

Tout bateau est copié sur un autre bateau ; toute leur science s’arrête là : copier ce qui est, faire ce que l’on a toujours fait. Raisonnons là-dessus à la manière de Darwin. Il est clair qu’un bateau très mal fait s’en ira par le fond après une ou deux campagnes, et ainsi ne sera jamais copié. On copiera justement les vieilles coques qui ont résisté à tout. On comprend très bien que, le plus souvent, une telle vieille coque est justement la plus parfaite de toutes, j’entends celle qui répond le mieux à l’usage qu’on en fait. Méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui conduira pourtant à une perfection toujours plus grande. Car il est possible que, de temps en temps, par des hasards, un médiocre bateau échappe aux coups de vent et offre ainsi un mauvais modèle ; mais cela est exceptionnel. Sur un nombre prodigieux d’expériences, il ne se peut pas qu’il y en ait beaucoup de trompeuses. Un bateau bien construit peut donner contre un récif ; un sabot peut échapper. Mais, sur cent mille bateaux de toutes façons jetés aux vagues, les vagues ramèneront à peine quelques barques manquées et presque toutes les bonnes ; il faudrait un miracle pour que toujours les meilleures aient fait naufrage.

On peut donc dire, en toute rigueur, que c’est la mer elle-même qui façonne les bateaux, choisit ceux qui conviennent et détruit les autres. Les bateaux neufs étant copiés sur ceux qui reviennent, de nouveau l’océan choisit, si l’on peut dire, dans cette élite, encore une élite, et ainsi des milliers de fois. Chaque progrès est imperceptible ; l’artisan en est toujours à copier, et à dire qu’il ne faut rien changer à la forme des bateaux ; et le progrès résulte justement de cet attachement à la routine. C’est ainsi que l’instinct tortue dépasse la science lièvre.


1er septembre 1908



mercredi 25 août 2010

FRÉDÉRIC (réponse au jeu-concours n°2)

Il s’agissait du comédien Frédéric Jeannot interprétant le rôle de Raphaël. Ci-dessous un extrait (monologue) de la pièce Raphaël ou le dernier été :






SCENE 6

Julius se tient pensif devant son piano à queue. Raphaël vient de lui demander naïvement de lui jouer un air de Mozart qu’il a choisi pour son téléphone portable. D’une seule main, le vieillard pianote chacun des deux thèmes de Mozart. Sans beaucoup de rigueur ni de conviction. Puis il rejoint son fauteuil en soliloquant.

JULIUS - La Marche Turque ! Il en a de bonnes, Raph ! Et pourquoi pas la Campanella de Liszt pendant qu’il y est ! Dire que je pouvais jouer les Douze Études d’un trait… C’était il y a un siècle, quand j’avais encore des doigts… et un dos pour me tenir assis. Et un cœur pour me laisser aller, croire encore à la beauté, croire que je pouvais la sculpter ! (songeur) Moi qui rêvais à dix ans de devenir le Roberto Benzi-bis ! L’enfant prodige devenant le chef d’orchestre adulé ! On allait voir ce qu’on allait voir. Mais je n’avais pas l’étoffe. Julius Minus n’était pas à la hauteur, bien sûr. Trop docile, le petit séminariste, trop timide, trop dilettante, et les bons pères ne l’auraient pas permis… d’ailleurs ils ont vite remplacé le piano profane par l’orgue liturgique. (un silence) Il n’empêche… Juste pour faire plaisir au gosse. (Julius chantonne l’air du morceau.) Faudrait que j’essaie de m’y remettre. Je devrais peut-être y arriver. Mais ce n’est pas gagné…

Julius se lève et retourne vers le piano. Il se décide à jouer avec application la mélodie de Mozart avec la main droite. Un silence. Idem pour les accords de la main gauche. Nouveau silence.

Julius referme rageusement le couvercle.

Claquement du couvercle.

[NOIR sec]


Extrait de AMOUR(S) Trilogie théâtrale de M. Bellin, l’Harmattan, 2010.

…LOSER ENCORE !

Dans la première partie de ma chronique, j’ai évoqué l’étrange pari littéraire de mon ami Julius, ex-doreur et auteur-loser : plus ses lecteurs sont rares et chiches ses royalties, plus l’opus lui apparaît subtil et méritoire. Car sa devise est toute bête et non commerciale : écrire sa vie, vivre son écriture. Et comme disait Cioran : « Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. Un minimum de déséquilibre s’impose. » Un maximum d’échecs à condition de les transmuer, de les polir et de les transfigurer. Dit autrement : quand une existence est un ratage, l’œuvre et le style ne peuvent confiner qu’au sublime. Et cela ne regarde personne d’autre que l’auteur.

Ah bon, il s’agirait alors d’autobiographie ? Et chacun sait que ça peut ne pas passionner les foules surtout lorsque le feuilleton introspectif dure depuis 10 ans ! Avec raison, admet Julius, sauf si l’on respecte quelques règles aussi minutieuses que lorsqu’on veut réussir un beurre blanc ! L’ami m’a donné, un jour que je le harcelais pour qu’il daigne écrire enfin un roman contemporain digne de ce nom et de son compte bancaire, sa propre définition de l’autobiographie. Je n’ai pas tout à fait compris mais, puisque je tiens ici à trouver à mon cher raté quelques circonstances atténuantes, autant citer texto sa propre autojustification : « Trois qualités sauvent et légitiment l’autobiographie : le travail stylistique, la portée universelle, le ferment subversif ; de sorte que le lecteur, devenu alter ego, soit séduit, impliqué, désaliéné. » Pas mal vu, sauf que le séducteur écorché vif n’attire pas nécessairement des millions de séduits et que pour un auteur têtu il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

À propos de ce handicap, Julius m’a parlé de Joël dont il apprécie la prose, née peut-être de sa destinée puisque l’homme est né sourd - ces éternels communicants que sont les éternels souffrants ! « En scénarisant la vie, explique-t-il, nous lui conférons l’impératif de notre existence et occultons rageusement notre vacuité originelle. Nous ne prétendons jamais à nous-mêmes, nous sommes tout à la fois le théâtre, le décor, l’intrigue et l’acteur d’un spectacle dont nous voulons croire que nous ne sommes pas l’unique spectateur. Peut-être est-ce là le cœur du drame : confondre la réalité des faits avec la réalité qu’on leur assigne. » (Joël Chalude, Je suis né deux fois, Ed. Autres Temps). Confondre aussi sa vie ruinée avec son art écorché… Autofiction plus qu’autobiographie ? Voilà que tu nous embrouilles un peu plus, pauvre Julius Minus, et que tu nous parles d’une écriture plus proche de la résilience littéraire que du Prix des Libraires !

Mais revenons à l’édition telle qu’elle t’a déçu et ne te concerne plus. Quid de l’Edition majuscule ? Les « chocs de la rentrée » ou autres promos ? Notre jeune vieillard considère à présent camelots et bibelots d’un œil amusé, comme il sourit des soldes en janvier ou début août de l’horrifique chassé croisé. Pure convention. Totale inadéquation. Quand il consent à lire un auteur contemporain (en plus des humbles génies qui font ses délices, un Flaubert, un Gide, un Maupassant, un Zweig et une bonne douzaine d’autres illustres démodés), c’est toujours avec retard, avec insouciance, presque par inadvertance, quand la vague médiatique s’est depuis longtemps retirée. Trouvaille de cet été : une déjà vieille histoire de hérisson et de concierge que Mr Julius met désormais sur un pied d’égalité avec La vie devant soi, quitte à faire s’étrangler d’indignation les respectables et improductifs critiques parisiens. Là encore, comme pour l’écriture, il s’agit de s’enduire de mots (ceux de l’Autre) et de se pourlécher l’âme.

C’est ce que m’expliquait récemment Julius dans un courriel, à propos de sa récente trouvaille. « Voici des signes qui ne trompent pas. Lorsqu’en débarquant sur le quai du métro, au lieu de foncer vers la sortie, tu lambines en cet endroit malodorant et inconfortable pour déguster la fin d’un chapitre qui, de toutes façons, ne pourra pas être réchauffé… quand, au détour d’une phrase ou d’un mot inédit et jusqu’alors inconnu (hier « immarcescible ») tu as un soubresaut de plaisir ou de complicité, au point de le noter, sur-le-champ, dans ton agenda… quand tu te surprends à sentir poindre de manière récurrente au coin de l’œil une larme de tendresse, de chagrin ou de rire… quand, après avoir trimballé le livre de poche dans ta besace, tu cours chez ton libraire (pas à la FNAC !) pour commander le même titre dans la noble collection au liseré rouge… quand, à mesure que tu avances dans la lecture, tu en freines imperceptiblement le cours de peur de devoir quitter bientôt – trop tôt – les personnages qui sont devenus tes meilleurs amis et la prose qui t’a enchanté… quand enfin tu notes l’heure et le lieu du point final (Station Ivry Val de Seine, ce 29 juin à 14h 02) comme on se remémore la date funeste d’un dernier souffle ami…c’est que, vois-tu, tu te trouves en présence d’un grand et beau livre. » (à propos de Muriel Barbery)

À propos d’hédonisme cette fois, Julius m’a fait part l’autre jour de sa réflexion, se demandant si le summum du plaisir n’est pas de guetter son bouchon plutôt que de ferrer un mastodonte. « Chaque fois, me confiait-il tout excité, qu’après un refus, je cours refiler un nouvel exemplaire à un autre grossiste du 6ème arrondissement, je me sens le cœur frétillant d’un pécheur à la ligne ! » C’est pour ça qu’il ne récupère jamais ses textes (le pêcheur conserve-t-il les godasses percées qu’il tire sur la berge ?). Pour Julius, refus et déni sont un hommage à sa singularité et un amplificateur du désir (d’écrire).

C’est ainsi que l’autre jour, il m’a montré un cahier rouge à spirales où il note soigneusement, pour chaque titre refusé, le nom de l’Editeur. J’ai vu que pour une de ses œuvres phares mort-nées, il y avait une bonne quinzaine de noms prestigieux, depuis Gallimarre – à tout Seigneur tout honneur – jusqu’à La Mare aux canards, petit éditeur écolo prometteur sis à Pouilly-en-Auxois. C’est dingue comme Mr Julius peut être remercié avec autant de courtoisie que d’anonymat ! Lui me dit que c’est bon signe, qu’ainsi beaucoup de forêts seront épargnées. Du coup, ému et reconnaissant, il note le nom et l’adresse de ses providentiels contempteurs, agrafe avec jubilation la liasse de leurs sentences, et il fait ce travail d’archivage non comme on grave en sa chair des stigmates mais comme on aligne d’anciens trophées pour rehausser et redorer son propre blason.

Ce qui le navre le plus, il m’en parle souvent, c’est qu’on puisse le croire insincère. Qu’on s’imagine que, dans le fond, il est mortifié par ses échecs à répétition. Tant pullulent tous ces faux jetons qui voient de l’hypocrisie partout ou, pire, ces belles âmes subodorant en tout apostat sincère un chrétien qui s’ignore. Eh bien non, Mr Julius est paisible, espiègle, toujours confiant en sa mauvaise étoile même s’il déplore que, pour le moment, seuls deux amis (l’Ami et sa bonne amie) connaissent son secret, savent qu’il ne bluffe pas, n’exagère pas, ne souffre pas, ne marchandera pas : jamais les hommes-enfants ne pourront devenir des Académiciens ventrus et respectables. Car, conclut Mr Julius, mieux vaut être un auteur-loser singulier, heureux et fier de l’être, qu’un Goncourt passe-partout et dépressif suicidaire !

Un dernier mot. Hier soir, Mr Julius me téléphone tout excité. Il vient de découvrir une page extraordinaire d’Alain, ce philosophe-journaliste dont il se nourrit au rythme des 3098 propos parus régulièrement dans la Dépêche de Rouen. Cet article de l’automne 1907 évoque une fragrance spécifique. " Eh bien, s’exclame mon frère, ceci explique cela ! – Quoi, lui dis-je, qu’entends-tu par là ? – Ma nullité littéraire, ma glorieuse infirmité, mon absence d’adaptabilité au milieu éditorial français… Elle n’est pas due au chromosome XXLZ (celui du génie littéraire) dont mes géniteurs ne m’ont pas hélas gratifié – tout comme mon trisocomique de fils [détail autobiographique NDLR], pas même due à ma légendaire perversité narcissique, mais simplement à cette maudite odeur que j’ai respirée pendant 15 ans, très exactement de 10 à 25 ans !"

Incroyable, non ? Ça pue quelque part et un destin grandiose dérape ! Je restais perplexe au téléphone tout en rendant moi aussi hommage au sésame olfactif d’Alain, aussi puissant que résilient pour tous les recalés des Belles Lettres. Et pendant que Julius me lisait le texte en question, je me demandais à quel effluve – fiente ou encens – était dû le génie vermoulu de Truc (aux belles tempes argentées) ou le charisme précoce du jeune Machin (en col roulé décontracté), futures stars de notre rentrée littéraire.

« (…) Ceux qui ont connu l’odeur de réfectoire, vous n’en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l’ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l’odorat passera tous les ans par une crise, justement à l’époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent des livres classiques, des romans primés et des sacs d’écoliers. »

mardi 24 août 2010

LOSER EN OR…

Les trompettes de la renommée n’ont pas encore été embouchées que déjà bruissent les salles de rédaction ; ailleurs, certains professionnels s’activent à leur étal (tout en pestant contre l’avalanche promise) car, ils le pressentent avec raison, des chiffres mirobolants sont là, carrément des chefs-d’œuvre en profusion, aussi des rumeurs, un fumet de scandale dans le recoin d’une bonne feuille, bref une agitation certaine ne mettant pas en péril le rituel annoncé, convenu mais rassurant, aussi prévisible que cette célèbre égérie belge qui nous pond chaque automne son bel œuf bien calibré ; bref, on l’aura deviné, il ne s’agit pas ici de gallinacée surdouée mais bel et bien de rentrée littéraire.

Sauf que dans la présente chronique on n’en parlera pas, absolument pas, sauf par ricochet, par le petit bout de la lorgnette, à propos de celles et ceux qui ne sont pas menacés par le tsunami culturel (la vague de janvier est moins conséquente) : je veux parler des sous-auteurs et autres écrivains ratés, aussi concernés par les best-sellers automnaux que les pécheurs de crevettes du dimanche le sont par les quotas de thon rouge dans les eaux nipponnes.

Je connais intimement un de ces auteurs, une sorte d’homme noir qui me ressemble comme un frère, et je voudrais évoquer ici son prodigieux malheur, ses échecs coruscants, sa glorieuse nullité (allons-y puisque les oxymores sont à la mode cet été). Néanmoins, pour respecter son anonymat et ne pas abuser de la première personne du singulier, nous l’appellerons ici Mr Julius, personnage récurrent de son œuvre avortée (ce qui mériterait une loi sarkozyste supplémentaire chère concernant le pedigree national des auteurs nomades et errants, qu’ils cotisent ou non à la Société des Gens de Lettres de France).

Donc, notre Mr Julius est un drôle, un phénomène, presque un cas d’école : depuis 10 ans, il aligne une quinzaine d’ouvrages à peu près aussi pitoyables et invendables les uns que les autres tant sa prose est indigente et son inspiration étale (il faut dire que le plouc refuse à sa plume la fiction ou le roman policier !). Pas une seule critique dans les gazettes pendant tout ce temps, pas le moindre frémissement dans les ventes et même un embryon de notice vient d’être supprimé d’office dans Wikipedia pour absence notoire de notoriété ! S’ajoutent des tirages faméliques, une poignée de groupies transies mais impuissantes et des velléités de se faire hara-kiri en ingurgitant d’une traite les 506 pages du Dictionnaire de la bêtise de Bechtel et Carrière.

On pourrait croire qu’une telle débâcle éditoriale consterne Mr Julius, qu’elle le déprime voire qu’elle le stimule, vu qu’il s’obstine encore et toujours à écrire tant d’opus invendus en si peu de temps écoulé ! Eh bien non, c’est pour lui un signe providentiel, le plus sûr des encouragements à continuer de s’enliser gayment puisque, en fait et dans la réalité, il n’écrit que pour lui-même et n’aime ni les voyeurs ni les enquiquineurs. Avoir plus de 100 lecteurs lui semblera suspect, toucher des droits d’auteur (en fait quelques dizaines d’euros bon an mal an) une compromission, passer sur un plateau TV une dépravation. Quant à la liste des meilleures ventes…

Moi qui connais bien Julius, je peux ici l’attester : ce dont il souffre, ce n’est pas de manque d’ambition, pas même d’indolence chronique, encore moins de dandysme, mais d’une gentille névrose, comme tout un chacun. Et de cette névrose souriante mais totalement improductive, les symptômes sont aussi patents et éblouissants que ses ruineuses auto-éditions ou ses souscriptions en forme d’omelette norvégienne flapie. C’est un fait, le bougre ne s’est fait auteur que pour s’ausculter l’âme, peaufiner le style, faire jaillir de cette conjonction une jubilation extrême dont il veut prendre à témoin la terre entière en bichonnant et collectionnant des œuvres singulières dont elle n’a nul besoin ! Seule importe alors la trajectoire. Littérature ? Non, lis tes ratures : corrige, écris, corrige, laisse infuser, écris à nouveau, corrige… et jouis-en à l’infini puisque « le style arrache une idée au ciel où elle se mourait d’ennui pour l’enduire du suc absolu de l’instant. » (Bernard Franck). S’enduire de mots et se pourlécher l’âme ! Quant à la glèbe et aux bipèdes…

Julius m’a avoué que, s’il a toujours eu la passion d’écrire – et à la manière dont il l’entend : écrire sa vie sans en vivre – il n’en a pas eu toujours le temps car le travail manuel ainsi que la vie familiale l’occupaient et l’épuisaient. Mais ce labeur le ramenait encore à l’écriture puisque, dans le métier de doreur sur bois qu’il apprit sur le tard, il fallait avant tout poncer, poncer encore, poncer encore et toujours ! C’est le prix à payer pour réussir une belle dorure à la feuille, un or bruni rutilant. Car, le sait-on, poser une feuille d’or ne prend qu’un instant, préparer puis poncer l’enduit (fait de blanc de Troyes et de colle de peau de lapin) exige des heures d’attention et de patience avant l’interminable polissage à l’agate qui en est la récompense ultime. Ce n’est que si l’enduit est parfait, aussi lisse et froid que le marbre, alors même que la peau du pouce et de l’index droits sont encore meurtris car eux-mêmes poncés, qu’éclate la splendeur de l’or sous la pierre qui sans cesse passe et repasse !

Tout ça, me confiait Julius récemment, un brin amer, pour ces bourgeois venant reprendre leur cadre ou leur trumeau, l’œil blasé, le porte-monnaie serré, pas même étonnés par notre labeur d’orfèvre et soupirant parfois que c’était bien cher payé pour un peu de peinture dorée. Ah ! les sots. Et Julius d’ajouter : « Tu sais, il en va de même pour les mots… Cet interminable et cuisant polissage… mais sans perdre une once de fraîcheur et de spontanéité ! Un tel boulot pour leur indifférence ou leur inintelligence… »

Quand aujourd’hui il peaufine un texte, sans penser un seul instant aux hypothétiques lecteurs, lorsqu’il le dégraisse, le lustre, parfois l’efface… par inadvertance ou par dépit, Julius repense à son ancien métier : autrefois l’enduit gris et rugueux, aujourd’hui tous les feuillets qui s’accumulent autour de son siège, comme autant de feuilles mortes, sans cesse imprimés puis corrigés, puis imprimés à nouveau, puis encore raturés à la main… Et à mesure qu’opère le polissage du texte, à mesure que la feuille devient du coup de plus en plus immaculée, de plus en plus lisse, comme autrefois le support prêt au miracle de la dorure, c’est la même fatigue et le même plaisir : soudain, comme sous l’agate, comme dans le tamis infiniment secoué au-dessus de la rivière, l’or des mots éclate et éblouit ! Parfois, si fugacement…

Mais qu’importent les carats, qu’importe s’ils n’étincellent jamais sur la plage d’un livre ! Seul, extorqué plus à la terre qu’au ciel, le suc absolu de l’instant.


(À suivre demain)

lundi 23 août 2010

LES RELIQUES EN QUESTION

Il a fallu le retour de l’Ami (et de son appareil photo) pour pouvoir immortaliser mon œuvre d’art. Évidemment, pour comprendre de quoi il s’agit – et avant même d’être offusqué ou dégoûté par l’objet mortuaire – prière de (re)lire le blog du 31 juillet dernier intitulé « CHÈRES RELIQUES ».

Désormais posé sur mon minuscule bureau, cet émouvant reliquaire me rappelle que la vie est brève, mes jours comptés, que logiquement le corps peu à peu devrait se délabrer puisque vivre c’est perdre du terrain… mais que, fort heureusement, la lucidité et l’humour sont les vertus les plus fortes, les plus revigorantes et qu’il me faut sans tarder savourer chaque jour, jour après jour, le plus bref fragment de bien-être, d’amitié et de volupté.

Souvenons-nous : rester en vie, c’est savourer (parfois endurer) des instants qui meurent !





Reliquaire dentaire (détail)

vendredi 20 août 2010

QU’EST-CE QU’UN HOMME ?

J’ai dévoré d’une traite le petit livre du jeune philosophe suisse Alexandre Jollien « Le métier d’homme ». Ci-dessous une des pages où lui, handicapé génial, répond à cette question.




« La tradition propose un large éventail de caractéristiques pour distinguer l’homme des autres créatures du monde. Vaste programme ! En voici quelques-unes, cocasses : Descartes propose la parole ; le fantasque Rabelais célèbre le rire, alors que Brillat-Savarin découvre, dans la faculté de distiller des fruits pour en faire de la liqueur, le moyen de prouver qu’il est un homme. Beaumarchais suggère que boire sans soif et faire l’amour en tout temps nous différencient des autres bêtes. Enfin, Valéry écrit que celui qui sait faire un nœud appartient à la race humaine.

Par leur aspect déroutant, ces tentatives de définition ont tout simplement le mérite de mettre en évidence, non sans humour, la difficulté de cerner l’être humain. Selon le critère de Valéry, je ne suis pas un homme, le roi des animaux peut-être, mais pas un homme. Et que pourrait bien faire Descartes d’un muet ?

Une définition par trop simpliste est donc dangereuse. Elle détermine abusivement ce qui est normal ou non et engendre une mise à l’écart, voire une exclusion. Toute réduction qui circonscrit l’homme en niant l’unicité de l’individu confond l’accident et la substance. Semblable méprise recouvre des formes souvent insidieuses. Un sourd me dit un jour qu’il était fier d’être sourd. Pour ma part, je ne me suis jamais senti fier ni de mes spasmes, ni de mon handicap. Une seule fierté m’habite : être un homme avec des droits et des devoirs égaux, partager la même condition, ses souffrances, ses joies, son exigence. Cette fierté nous rassemble tous, le sourd comme le boiteux, l’Ethiopien comme le bec-de-lièvre, le juif comme le cul-de-jatte, l’aveugle comme le trisomique, le musulman comme le SDF, vous comme moi. Nous sommes des Hommes ! »

Alexandre Jollien, Le métier d’homme, Seuil, 2002.


P.S. Alexandre aurait pu ajouter pédé à sa liste des êtres « singuliers ».! Personnellement, je ne suis pas fier de l’être. Seulement fier de ne pas en avoir honte !

jeudi 19 août 2010

… OÙ JADIS SOURIT MA JEUNESSE !

Chante, chante encore pour nous ce matin, beau colibri à la voix de velours ! Car bientôt vont jaunir les feuillages et s’éloigner encore davantage nos vibrantes et flamboyantes années…


Armand Silvestre
Poème mis en musique par Gabriel Fauré
Opus. 18 No 3
interprété ici par Philippe Jaroussky


Automne au ciel brumeux, aux horizons navrants,
Aux rapides couchants, aux aurores pâlies,
Je regarde couler, comme l'eau du torrent,
Tes jours faits de mélancolie.

Sur l'aile des regrets mes esprits emportés,
Comme s'il se pouvait que notre âge renaisse !
Parcourent en rêvant les coteaux enchantés,
Où, jadis, sourit ma jeunesse !

Je sens, au clair soleil du souvenir vainqueur,
Refleurir en bouquet les roses déliées,
Et monter à mes yeux, des larmes, qu'en mon cœur
Mes vingt ans avaient oubliées !


mercredi 18 août 2010

JEU-CONCOURS (2)

Trois jeunes, beaux et talentueux comédiens ont lu une des pièces de théâtre de Michel Bellin.
De qui s’agit-il sur cette photo (ici en compagnie du comédien Denis Daniel à l’issue de la représentation) ?



Le premier internaute qui donnera la bonne réponse [numéro de 1 à 3] recevra de la part de l’auteur un petit cadeau littéraire ! Chiche ?
Utiliser le commentaire du blog ou, sur le site, la page « contact ».

Mais chaque internaute n'a droit qu'à une seule réponse !

1. Frédéric Jeannot dans « Raphaël ou le dernier été »

2. Aubert Fenoy dans « Cet été plein de fleurs »

3. Florian Westerhoff dans « Raphaël ou le dernier été »

Merci pour ta facétieuse et gracieuse participation… sans obligation de lecture !

Aïe ! La première réponse donnée dans un commentaire n'est pas la bonne. Alors ???

UN ÉPATANT ÉDITO D’ÉRIC FOTTORINO

C’est dans Le Monde d’aujourd’hui. Rien à redire. Des paroles nettes et fortes. Quand de tels mots – à la une d’un tel quotidien – enfin résonnent, on reprend cœur pour desceller et abattre le mur de xénophobie et de haine que bâtissent Sarko et ses sbires – et qui déshonore la France.

Editorial

L'amour de soi et la haine des autres

La délinquance urbaine est depuis trop longtemps un fléau que ni la droite ni la gauche n'ont su combattre. Cette violence sur les personnes frappe d'abord les plus modestes, nourrissant chez eux un sentiment légitime d'injustice et de frustration, de colère aussi, à la mesure de l'impuissance publique. Par son discours de Grenoble du 30 juillet, le président Sarkozy a voulu conjurer la faillite de sa politique en déclenchant une offensive sécuritaire choquante. " Guerre " à la délinquance, " déchéance de nationalité pour les Français d'origine étrangère ". Lien établi entre immigration et criminalité. Stigmatisation des gens du voyage aux " grosses cylindrées ", dixit Brice Hortefeux. Notion, contraire au droit, de " présumé coupable " proférée par le même ministre de l'intérieur, condamné en première instance pour injure raciale, et qui a trouvé à Nantes une cible sur mesure de voleur-violeur-exciseur- polygame. De quoi jeter l'opprobre sur tous les musulmans, comme lorsque, en 2007, le candidat Sarkozy évoquait " les moutons tués dans les appartements ". Sous couvert d'assistance à populations en danger perce l'électoralisme cynique d'un chef de l'Etat qui semble chercher d'abord à sécuriser une victoire en 2012. Aucune fin ne saurait justifier de tels moyens, alors que l'ONU dénonce une montée de la xénophobie en France.

Depuis la " racaille " et le " Kärcher ", ces marques de fabrique du sarkozysme, depuis la création du ministère de l'identité nationale et de l'immigration, rapprochement douteux suggérant que la seconde menace la première, le président construit le même mur. Celui des préjugés, des stéréotypes, des ennemis de l'intérieur. Celui de la défiance entre un Eux et un Nous, entre la France des " vrais " Français et la souffrance de tous ceux qui ne volent ni ne tuent, mais portent les stigmates de l'étranger. Le chemin a rarement été aussi court entre l'amour de soi et la haine des autres. La désignation de boucs émissaires n'effacera pourtant jamais la délinquance ni l'affaire Woerth-Bettencourt.

Le résultat est là : les mots ont été choisis comme autant d'armes qui créent la polémique et anesthésient la pensée. Par sa brutalité verbale et physique - on ne parle plus que de démantèlements de camps roms illégaux -, le pouvoir ferme la porte à toute réflexion intelligente. Là où il faudrait proposer, on ne peut que protester. Langage d'exclusion, d'élimination. Refus de remonter à la source des maux. Jeter les gens à la rue, miser sur la répression et réduire les moyens éducatifs : n'est-ce pas la pire manière de combattre la délinquance ?

Cette politique de l'humiliation donne une vision dégradante de l'action publique. La France n'est pas un pays raciste. Mais en activant les pulsions du racisme, l'exécutif bafoue nos principes et nos valeurs. L'article premier de la Constitution, faut-il le rappeler, affirme que la République " assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d'origine, de race ou de religion ".


Eric Fottorino

© Le Monde 18 août 2010

mardi 17 août 2010

BACHOTAGE PHILOSOPHIQUE (2)

Pour celles et ceux qui ne bronzent pas idiot, je propose un petit cours de rattrapage sur les philosophes majeurs de la tradition occidentale. Bien incapable moi-même de mitonner ce genre de synthèse, j’ai fait appel à Jan Marejko et à son livre intitulé « Philosophe, moi aussi… » (Que sais-je ? 1996). Ici ou là, au gré de mon adhésion personnelle à tel ou tel de mes favoris (Alain, Epictète, Epicure, Marc-Aurèle, Montaigne, Nietzsche…) j’ai glissé quelques ajouts personnels.

Relisant ces jours le petit ouvrage de Marejko, je me suis dit que ces 33 brèves notices ainsi augmentées pourraient intéresser certains internautes. Bien sûr, le but n’est pas en quelques lignes d’offrir un condensé encyclopédique sur chaque Sage, mais de provoquer une curiosité, d’ouvrir une béance, une sorte d’émotion intellectuelle, l’envie – dans ce monde de baufs et de dingues qui nous cernent – de mettre un peu de sens dans sa propre existence, de cohérence, ici de la rigueur, là de la saveur, et pourquoi pas de la contradiction ! non pas en pensant en l’air mais en dialoguant avec nos grands aînés.

J’ajoute que rien ne me semble plus essentiel, parfois plus jouissif, si bien sûr on est d’accord avec la formule de Comte-Sponville (que personnellement j’aimerais ajouter à la liste des 33) : « Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. » Il fait aussi sienne l’indépassable formulation d’Epicure : « La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse. » Car c’est aujourd’hui qu’il faut vivre et tâcher d’être heureux. C’est aujourd’hui qu’il faut penser. Et ne compte, chez Epicure ou Pascal, chez Marx ou Spinoza, chez Rousseau ou Sartre, que ce qui peut – aujourd’hui – nous aider à penser… et à en tirer du bonheur !


ARISTOTE
384-322 av. J.C.




L’esprit humain a naturellement tendance à se précipiter vers l’absolu pour trouver une explication ultime. Cet élan vers l’absolu, nul philosophe ne l’illustre mieux que Platon, raison pour laquelle il est resté le père des poètes et des mystiques. Son élève, Aristote, est celui qui a voulu réfréner cet élan afin que plus d’attention soit donnée à la matière des êtres et des choses, à leurs interactions, à leur mode de fonctionnement, à leurs caractères spécifiques, bref, à l’examen scientifique du cosmos. Aristote a si bien réussi dans cette entreprise que ses œuvres ont constitué l’essentiel de la science occidentale pendant deux mille ans.

Au Moyen Age, on l’appelait « le philosophe », tant était grande sa réputation. Mais il n’y a pas que de minutieuses observations chez Aristote, car alors il eût été le père des empiristes, ce qu’il n’est pas. Il y a aussi une attentive prise en compte des avis de ses prédécesseurs et une discussion approfondie des contradictions ou distinctions qu’il y a entre eux (méthode reprise 16 siècles plus tard par St Thomas d’Aquin). Par là, il nous montre la puissance de la raison à éclairer un objet non seulement par ce que nos sens nous en disent (empirisme) mais aussi par la prise en compte des différents avis exprimés sur cet objet (rationalisme).

L’essentiel des conclusions d’Aristote est que toute chose, dans l’univers, est portée ou animée par une force qui la pousse à être plus qu’elle n’est, devenant ainsi ce qu’elle est vraiment : une graine de fleur « veut » devenir une fleur.


Post-scriptum : faut-il croire au hasard ou à la providence ? C’est en préparant cette notice, en furetant sur Internet, que je découvre un jeune philosophe suisse qui d’emblée me touche et m’enthousiasme. Martyrisé dans son corps infirme, il enseigne la joie, reprenant d’ailleurs la recherche d’Aristote qui, dans « l’Ethique à Nicomaque » s’interroge : tout le monde aspire au bonheur et tout le monde se plaint. Car on le recherche là où il ne se trouve pas ! Il n’est pas dans la richesse mais peut-être dans la rencontre et dans la joie qu’elle procure : s’ouvrir et sourire à la richesse de l’autre ! Bref, j’allais oublier de donner le nom de ce Sage pour aujourd’hui (préfacé par Onfray) et le site où l’on peut le découvrir : Alexandre Jollien, disciple d’Aristote (et d’autres) sur http://www.alexandre-jollien.ch/edito.htm

A suivre avec AUGUSTIN (saint)

lundi 16 août 2010

JEU-CONCOURS (1)

Il y a quelques jours, l’auteur de ce blog posait la question : « Dans cette cohorte juvénile photographiée en 1964, où se tient Bellinus, notre séminariste modèle ? »

Le premier internaute qui donnera la bonne réponse [numéro de 1 à 14] recevra de la part d’ l’auteur un petit cadeau littéraire ! Chiche ?

Utiliser le commentaire du blog à la suite de cette page ou, sur le site, la page « contact ».

Merci pour ta facétieuse et gracieuse participation… sans obligation de lecture !




NOUS SOMMES TOUS DES ROMS EUROPEENS !

LA POLITESSE

Le hasard fait parfois bien les choses : une discussion non-stop, la contestation d’une chronique, la lecture d’un ouvrage… et l’étincelle jaillit ! Plutôt que bronzer idiot, voyons cela.

Il y a peu, quelque part dans la péninsule arabique où civilité et hospitalité ne sont pas de vains mots (même si aujourd’hui le business tend à les dénaturer), ma discussion avec l’Ami portait sur ce sujet : la classe, en avoir ou non ? Qu’est-ce à dire ? Peut-on l’acquérir ?

Tard dans la nuit, constatant sa rareté chez les bipèdes qui nous entourent, nous avons avancé quelques définitions, aucune n’étant probante : un déficit de profondeur que nous ne parvenions pas à sonder, s’agissant de bien autre chose que de dandysme ! La classe, cette variante contemporaine de la politesse, quoi d’autre que cette adaptabilité à toute circonstance et à tout milieu, cette souplesse souriante, cette élégance du corps, de l’esprit et du cœur, bref un charisme personnel impalpable et si enviable !

Quelques jours plus tard, de retour au pays, une amie me reprochait une récente chronique dans Le Monde ("Conseil de lecture au petit pâtre…"). Quoi ! J’avais osé reprocher à Notre Délicat Monarque de « manquer, outre de classe, de bon sens. » Ce n’était qu’une incise, mais rédhibitoire pour elle : cela ne s’écrit pas, surtout pas à propos du Président de la République. Car la classe, on l’a ou on ne l’a pas. Talent inné. Objection : et s’il s’agissait aussi et surtout d’une vertu sociale à acquérir de toute urgence, surtout à l’époque du kärcher et du « casse-toi pauv’ con ! »

En écho à ce débat, troisième rebondissement, je viens de découvrir dans le TGV un opuscule enthousiasmant, exactement 12 pages (chez Payot-Rivages poche), le genre de miniature ciselée à laquelle on revient sans cesse, entre le De brevitate vitae et les Lettres à un jeune poète. J’ai nommé « La Politesse » d’Henri Bergson.

Il s’agit en fait d’un discours prononcé par un jeune professeur de philosophie lors d’une remise de prix au Lycée Henri-IV en… 1892. L’auteur invitait son auditoire, via le chemin de la culture (et des études philosophiques), à un passage de Soi aux autres. S’élever par-delà les belles manières, par-delà « les Codes de la civilité puérile et honnête », passer de l’ouverture intellectuelle à la tolérance puis à la « sensibilité morale » pour ascensionner enfin jusqu’à « la charité s’exerçant dans la région des amours-propres ». En fait, il s’agit moins pour le pédagogue d'inviter à s’élever qu'à se rapprocher. En d’autres mots, passer des civilités de façade (et de classe) à une vraie sensibilité sociale pour déboucher sur « l’amour de l’égalité ». Devenir sensible, poreux à l’Autre, à sa souffrance morale, écrit le jeune prof de 25 ans, voilà l’acmé de la politesse et le levier d’une paix sociale « dans un partage équitable de la considération. »

En fait, il aura fallu attendre 1932 (Les deux sources de la morale et de la religion) pour que Bergson approfondisse son propos, mette la barre aussi (trop ?) haut en passant de la politesse pour quelques-uns à la politesse pour tous, saut qualitatif séparant le « clos » de « l’ouvert ». C’est que la guerre était passée par là, la Grande, la der des ders. Et comme Freud et Valéry, c’est ce désastre qui a ouvert les yeux du philosophe : sous le « vernis » (mot récurrent) de la prétendue civilisation, l’absolue déshumanisation.

Toutes proportions gardées, peut-on oser un parallèle ? Notre France, officiellement en paix, ne ressemble-t-elle pas de plus en plus à un no man’s land sans âme, un no futur invivable pour les humbles et les sans voix, parfois un cloaque tant sont putrescents - plus que la vulgarité des mots et des accoutrements - le manque de générosité, le déficit de projet collectif et la fuite apeurée en avant. Vulgarité et égocentrisme, même débâcle civilisationnelle. Repli sur soi et stigmatisation de l’Étranger, même dérive mortelle. Populisme et incitation à la xénophobie, même abâtardissement d’un pouvoir aux abois. Mais pour Bergson, ce constat d’entre deux guerres n’était pas une impasse, car, s’il s’agit bien in fine de la nature de l’Homme, cette nature, malgré les échecs, malgré la barbarie passée ou future, peut changer et s’améliorer. Non, l’authentique politesse n’est pas une élégance de caste !

Pour reprendre cœur, relisons ces quelques mots dans lesquels, devant un auditoire captivé, un Mr Keating.avant l’heure (belle âme idéaliste ricaneront nos modernes et cyniques politiciens) prône l’ouverture et la réconciliation, à partir d’images parlantes pour des jeunes gens : le spectacle d’une danse harmonieuse ou la vulnérabilité de chacun face aux propos d’autrui, parfois railleries cuisantes, parfois paroles d’estime conférant sens et renaissance, ô capitaine, mon capitaine :

« Je ne sais si vous avez jamais essayé d’analyser le sentiment que le spectacle d’une danse gracieuse fait naître dans l’âme. (…) Eh bien, tous les éléments de la grâce physique, vous les retrouverez dans cette politesse qui est la grâce de l’esprit. Comme la grâce, elle éveille l’idée d’une souplesse sans bornes ; comme la grâce, elle fait courir entre les âmes une sympathie mobile et légère ; comme la grâce enfin, elle nous transporte dans ce monde où la parole est rivée à l’action, et l’action elle-même à l’intérêt, dans un autre, tout idéal, où paroles et mouvements s’affranchissent de leur utilité et n’ont plus d’autre objet que plaire. Ne dirons-nous pas que cette politesse aux mille aspects divers, qui suppose certaines qualités du cœur et beaucoup de qualités de l’esprit, qui consiste, au fond, dans la parfaite liberté de l’intelligence, est la politesse idéale, et que le moraliste le plus sévère aurait mauvaise grâce à exiger mieux ou davantage ?

Eh bien non, mes amis. Au-dessus de cette politesse, qui n’est qu’un talent, j’en conçois une autre, qui serait presque une vertu. (…) Il arrive qu’une allusion involontaire, un blâme sorti d’une bouche autorisée peuvent nous jeter dans cette tristesse où mécontents de nous, désespérant de l’avenir, nous croyons voir se fermer toutes les avenues de la vie. Cette sensibilité un peu maladive est chose rare, heureusement ; mais qui est celui qui ne s’est pas senti, à certains moments, douloureusement atteint dans son amour-propre et arrêté tout aussitôt dans l’essor qu’il aurait pu prendre ; au lieu qu’à d’autres moments une harmonie délicieuse le pénètre, parce qu’un mot glissé à son oreille, s’insinuant dans l’âme et la fouillant jusque dans ses plus secrets replis, est venu toucher cette fibre cachée qui ne peut résonner sans que toutes les puissances de l’être s’ébranlent avec elle et vibrent à l’unisson ? Ne serait-ce point là, jeunes élèves, la politesse la plus haute, la politesse du cœur, celle que nous appelions une vertu ?

Il semble donc que cette politesse sous toutes ses formes, politesse de l’esprit, politesse des manières et politesse du cœur, nous introduit dans une république idéale, véritable cité des esprits, où la liberté serait l’affranchissement des intelligences et l’égalité un partage équitable de la considération. »


Lorsqu’on pense à tous les jeunes de France – les heureux lauréats de 1892, tous les martyrs des deux dernières guerres, les laissés pour compte de nos banlieues du 3e millénaire, révoltés ou apathiques, loin de toute priorité éducative et voués à la perte d’identité, à la chasse au faciès et au salut par la seule violence – on ne peut pas sourire de la conclusion du philosophe, en d’autres temps jugée ringarde voire pompeuse : « Dites-vous bien, jeunes élèves, qu’en cultivant votre intelligence, en élargissant votre pensée, en vous exerçant, pour tout dire, à la politesse supérieure de l’esprit, vous travaillez à resserrer ces liens et à fortifier cette union d’où dépendent l’avenir et la grandeur de la France. »

samedi 14 août 2010

L’ODEUR DE RÉFECTOIRE (post scriptum)

Prise entre le réfectoire et la chapelle, la traditionnelle « photo de classe ». Messieurs les Séminaristes de la classe de 1ère sont immortalisés par l’objectif, devant l’entrée (côté lac) du Petit Séminaire de Thonon-les-Bains.

Juste au-dessus du porche, gravée dans le marbre, la parole fondatrice : EGO ELEGI VOS (C’est Moi qui vous ai choisis). Indiscutable, non ? De quoi impressionner un môme de 10 ans et lui faire redouter par avance son manque de fidélité, en gros sa lâcheté ou sa trahison comme le jeune homme riche qui, dit l’Evangile, se sentit indigne de suivre le Divin Maître et s’en retourna tout triste.

Mais en 1964 nous n’en sommes pas encore là…Sur le cliché sépia, les jeunes gens, revêtus de leurs costumes du dimanche, les cheveux soigneusement coiffés ou gominés, apparemment sages comme des images (non titillés par leurs hormones ou déstabilisés par leur crise de Foi ?), sont encadrés à gauche par M. le Supérieur - un prêtre dangereusement… séduisant ! - et à droite par M. le Professeur Principal (un épatant enseignant en Lettres à qui l’auteur de ce blog doit beaucoup !).

Question : dans cette cohorte juvénile, où se tient notre Bellinus, Minus ?





vendredi 13 août 2010

L’ODEUR DE RÉFECTOIRE

Tout comme l’odeur du métro, prégnante, insinuante, dégoûtante et absolument indéfinissable, l’odeur de réfectoire est spécifique, peut-être aussi traumatisante qu’un cauchemar récurrent. Je l’ai respirée de l’âge de 10 ans à l’âge de 24 ans. Elle sent le curé sans hygiène et l’inappétissante discipline. Elle me révulse autant que la fragrance du lys ou de l’encaustique. Comme d’autres ne supportent pas l’odeur de friture ou de bite mal lavée. Et une fois de plus, c’est au cher philosophe ALAIN que je dois cette réminiscence olfactive – et ses conséquences implacables, surtout quand se profile à l’horizon la rentrée scolaire ou littéraire.



Un réfectoire dans les années cinquante

« Il y a une odeur de réfectoire, que l’on retrouve la même dans tous les réfectoires. Que ce soient des Chartreux qui y mangent, ou des séminaristes, ou des lycéens, ou de tendres jeunes filles, un réfectoire a toujours une odeur de réfectoire. Cela ne peut se décrire. Eau grasse ? Pain moisi ? Je ne sais. Si vous n’avez jamais senti cette odeur, je ne puis vous en donner l’idée ; on ne peut parler de lumière aux aveugles. Pour moi cette odeur se distingue autant des autres que le bleu se distingue du rouge.

Si vous ne la connaissez pas, je vous estime heureux. Cela prouve que vous n’avez jamais été enfermé dans quelque collège. Cela prouve que vous n’avez pas été prisonnier de l’ordre et ennemi des lois dès vos premières années. Depuis, vous vous êtes montré bon citoyen, bon contribuable, bon époux, bon père ; vous avez appris peu à peu à subir l’action des forces sociales ; jusque dans le gendarme, vous avez reconnu un ami ; car la vie de famille vous a appris à faire de nécessité plaisir.

Mais ceux qui ont connu l’odeur de réfectoire, vous n’en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l’ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l’odorat passera tous les ans par une crise, justement à l’époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent des livres classiques et des sacs d’écoliers. »


11 octobre 1907

Alain, Propos d’un normand 1906-1914, Gallimard, 1952.



jeudi 12 août 2010

DOUCE FRANCE, PAUVRE FRANCE…



Un politicien de la Droite française (2010)


C’est un double sentiment qui depuis quelques jours me submerge. Je n’arrive pas à me raisonner, à me consoler, à me dire que ce n’est pas si important que cela, que tout va rentrer dans l’ordre, ce n’est qu’un mauvais cauchemar dont je vais, avec la France entière, me réveiller et me remettre.

Ces images, ces mots, ces sondages. Ces étrangers stigmatisés, ces camps de Roms nettoyés, le cynisme effrontément affiché et si habilement concocté. Débusquer quoiqu’il en coûte des boucs émissaires désemparés et rameuter le pays apeuré. Et ça semble marcher ! Les Français (mais qui sont ces « Français » sondés, toujours les mêmes, toujours unanimes ?) emboîtent le pas. Ils ne vont tout de même pas nous voler notre pain, polluer nos paysages, pickpocketer en toute impunité, gâcher nos vacances et compromettre la sortie de la crise !Ils n’ont qu’à retourner chez eux, tous ces gueux, tous ces voleurs, tous ces profiteurs dépenaillés. Quelle honte, ma chère, et dire que c’est ça l’Europe, c’est ça la mondialisation et la libre circulation !

Tristesse et dégoût. À nouveau me reprend l’envie de déguerpir, même si je sais que ce n’est pas raisonnable. Hier encore, après avoir rêvé sur un tableau de Claude Monet, j’ai cliqué « Bordighera » sur mon ordinateur. Et si j’allais m’installer là-bas, même avec ma minable retraite ? Une petite caravane entre deux palmiers, en Ligurie, face à la mer et à deux pas de la frontière, mais hors de France tout de même ; puisque je me sens de moins en moins Français, pas de cette façon-là, pas au milieu de tous ces braves gens menés par une clique de politiciens extrémistes ! Ou alors, puisque l’Ami va aller bosser en Libye, pourquoi ne pas l’y rejoindre définitivement ? Bien sûr, ce malheureux pays est partagé entre l’espoir et la misère, mais les ruines y sont belles, le soleil accueillant. Certes, le régime est pourri, la corruption fait rage, la jeunesse y est livrée à elle-même avec bien peu d'espoir au ventre mais au moins les choses sont claires et de notoriété publique : sous les kilims, une carpette comme disait si bien Rama Yade.

Ici, en France, c’est l’hypocrisie, la fraternité en trompe-l’œil, la justice en berne, l’égalité de plus en plus malmenée : sous les ors et les brocards de la République, une lente et profonde décomposition, une abjection délibérée qui sabote ce qui reste des valeurs de la Droite gaulliste. Heureusement, quelques voix se sont élevées, même des voix qui d’ordinaire m’horripilent ou me déçoivent, un Bernard-Henri Levy par-ci, un Michel Rocard par-là. À leur sujet, j’ai envie de tout oublier, de tout leur pardonner, simplement leur dire merci puisque d’un seul coup ils se sont à mes yeux sinon rachetés, du moins réévalués. Il ne manque plus que le panache d’un Kouchner qui n’attendrait pas la rentrée pour démissionner dans la dignité. A-t-il encore quelque chose à perdre puisqu’il sera remercié à l’automne ? Ce geste le grandirait et le réconcilierait avec son passé, quand il s’émouvait et retroussait ses manches pour sauver les damnés de la terre.

Cette chronique n’est pas littéraire, elle n’est pas peaufinée, c’est un cri de colère. J’ai honte, j’ai peur, je n’en peux plus. Envie de pleurer, de m'enfuir. Parfois même de taper. Je sais, c’est exagéré, c’est trop émotionnel. La situation est-elle si grave après tout ! Ne fait-elle pas partie des feuilletons sécuritaires aussi vite évaporés que diffusés ? Mais, je n’y peux rien, au doux pays de France, pays des Droits de l’homme, je n’arrive toujours pas à imaginer une jeune mère roumaine expulsée avec son nourrisson. Je n’arrive toujours pas à excuser des politiciens opportunistes et cyniques, jouant avec le feu, attisant la haine sociale, semant des brandons de guerre civile et remuant les cendres d’une morne résignation collective.

Bien sûr, je sais, même si j’avais un bout de jardin, accueillerais-je chez moi une seule de ces roulottes (de grosses cylindrées, précise Brice Boutefeu) ? Je suis aussi démuni que la plupart de mes ex-compatriotes, aussi timoré, sauf que je n’approuve pas, je n’ai pas peur, je n’ai jamais la haine au cœur. Car l’étranger n’est pas notre ennemi, ce n’est pas la caricature qu’on en fait, et un enfant reste un enfant, un pauvre, reste un pauvre, un Français de souche ou « étranger » (?) reste un compatriote, un égal.

Il n’y a pas longtemps, j’ai été bouleversé par des propos de Martin Hirsch qui est pour moi une sorte de saint laïc - que je vénère presque, bien que je sois un mécréant de première. Je n’ai pas encore lu son livre, je vais le faire. Un soir donc je ne sais plus où à la télé, il disait que ce sont les plus démunis qui partagent le plus, parfois jusqu’à 10% de leur bien. (Et c’est ce qu’il fait, lui, disait-il sans la moindre vanité). Eh bien moi, j’ai eu honte, car, même en touchant mon RSA, j’en conserve chichement et jalousement les miettes. Je me disais : pourquoi donner ? N’est-ce pas avoir bonne conscience, leur épargner de se bouger, etc. tous ces faux alibis qui permettent d’avoir le cœur sec et l’âme en paix ? Depuis que j’ai entendu l’ex-secrétaire d’État, j’ai décidé de donner aux miséreux du métro (les plus rebutants, les moins éloquents), deux euros par jour, pas plus, pas moins. Je ne suis guère imaginatif, je sais, bien loin des 10%, mais chaque fois, voyant cette étincelle de reconnaissance, même dans l’œil d’un poivrot ou d'une pauvrette (hier, à St Lazare, le visage morne qui s'est levé vers moi était voilé !), je retrouve ma fierté et ma dignité, non pas de Français moyen, mais de supérieur citoyen du monde qui entrouvre la frontière de son cœur et réapprend à devenir frère.

La Riviera ? Tripoli ? Non, je ne fuirai pas (encore) et je ravalerai les larmes de ma colère. Et plus que jamais, envers et contre tous, même si je fais partie des 2% des belles âmes, bien que ne fréquentant pas la Closerie des Lilas, je continuerai de croire à la France que j’aime, toute entière peuplée d’ex-étrangers et de fils de Barbares. Et je continuerai de relire le texte de qui me fait vibrer et me redonne espoir et dignité. Un texte de l’écrivain-journaliste Ryszard Kapuscinski qui, après avoir de longues années durant « cohabité avec d’Autres », fait l’éloge des rencontres :

« (…) Dans ce monde à venir, nous tomberons à tout moment sur un nouvel Autre qui, peu à peu, émergera du chaos et de la confusion de notre contemporanéité. Nous devons tenter de le comprendre, et chercher à dialoguer avec lui. Cet Autre naît de la confluence des deux courants qui influent sur la culture du monde contemporain : le courant de la globalisation libérale, qui uniformise notre réalité, et son contraire, le courant qui préserve nos différences, notre originalité et notre irréproductibilité ».

Mon expérience de coexistence durant de longues années avec d’Autres, très éloignés de nous – Blancs, Occidentaux, Européens –, m’a appris que la bonne disposition envers un autre être humain est l’unique façon de faire vibrer la corde de l’humanité commune.

Qui sera ce nouvel Autre ? Comment se passera notre rencontre ? Que nous dirons-nous ? Dans quelle langue ? Saurons-nous nous écouter ? Saurons-nous nous comprendre ? Saurons-nous, tous deux, suivre ce qui – d’après les paroles de Joseph Conrad – « parle de notre capacité de joie et d’admiration, et s’adresse au sentiment de mystère qui entoure nos vies, à notre sens de la bonté, de la beauté et de la douleur, au sentiment qui nous lie à toute la création ; et à la conviction subtile, mais inébranlable, de la solidarité qui unit la solitude de cœurs innombrables : à cette solidarité dans les rêves, dans le plaisir, dans la tristesse, dans les passions, dans les illusions, dans l’espoir et la peur, qui rapproche tout homme de son prochain et rassemble toute l’humanité, les morts et les vivants, puis les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés. »


« Rencontrer l’étranger, cet événement fondamental » est paru dans LE MONDE DIPLOMATIQUE : http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/KAPUSCINSKI/13089

mercredi 11 août 2010

À UN AMI

Ce matin, avant de partir au travail, je me suis récité à mi-voix ce poème d’Alfred de Musset. C’est vrai qu’il est des heures harmonieuses où tout va pour le mieux, où la vie paraît belle : la nature, la paix de l’âme, le bien-être simple et décroissant, les affections paisibles et l’Ami qui revient bientôt. Durant ces heures exquises, je ne me sens ni jeune ni vieux, ni riche ni pauvre : intemporel. Léger. Infiniment disponible et heureux. Et j’aime modifier ainsi la fin du poème :

« … Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa liesse,

D’avoir vécu tant d’ans comme Dieu l’a permis,

Et, si vieux déjà, d’être de jeunes amis.
»



À un ami

Qu’il est doux d’être au monde, et quel bien que la vie !
Tu le disais ce soir par un beau jour d’été.
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l’herbe fleurie :
Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie ;
Mais dans le fond du cœur je me suis répété :

- Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ;
Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis ;
Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,
D’avoir vécu trente ans comme Dieu l’a permis,
Et; si jeunes encore, d’être de vieux amis.


ALFRED DE MUSSET
(1810-1857)

mardi 10 août 2010

BACHOTAGE PHILOSOPHIQUE (1)

Pour celles et ceux qui ne bronzent pas idiot, je propose un petit cours de rattrapage sur les philosophes majeurs de la tradition occidentale. Bien incapable moi-même de mitonner ce genre de synthèse, j’ai fait appel à Jan Marejko et à son livre intitulé « Philosophe, moi aussi… » (Que sais-je ? 1996). Ici ou là, au gré de mon adhésion personnelle à tel ou tel de mes favoris (Alain, Epictète, Epicure, Marc-Aurèle, Montaigne, Nietzsche…) j’ai glissé quelques ajouts personnels.

Relisant ces jours le petit ouvrage de Marejko, je me suis dit que ces 33 brèves notices ainsi augmentées pourraient intéresser certains internautes. Bien sûr, le but n’est pas en quelques lignes d’offrir un condensé encyclopédique sur chaque Sage, mais de provoquer une curiosité, d’ouvrir une béance, une sorte d’émotion intellectuelle, l’envie – dans ce monde de baufs et de dingues qui nous cernent – de mettre un peu de sens dans sa propre existence, de cohérence, ici de la rigueur, là de la saveur, et pourquoi pas de la contradiction ! non pas en pensant en l’air mais en dialoguant avec nos grands aînés.

J’ajoute que rien ne me semble plus essentiel, parfois plus jouissif, si bien sûr on est d’accord avec la formule de Comte-Sponville (que personnellement j’aimerais ajouter à la liste des 33) : « Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. » Il fait aussi sienne l’indépassable formulation d’Epicure : « La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse. » Car c’est aujourd’hui qu’il faut vivre et tâcher d’être heureux. C’est aujourd’hui qu’il faut penser. Et ne compte, chez Epicure ou Pascal, chez Marx ou Spinoza, chez Rousseau ou Sartre, que ce qui peut – aujourd’hui – nous aider à penser… et à en tirer du bonheur !


ALAIN (Emile Chartier dit)
1868-1951



Sa passion était de maîtriser toute passion par l’exercice de la raison selon les principes énoncés par Descartes. Par là, Alain est resté comme étranger aux grands mouvements idéologiques du XXe siècle et n’a guère manifesté de goût pour le marxisme et le freudisme. C’est une de ses limites mais aussi une de ses vertus.

Le lire, c’est se plonger dans un auteur qui, en plein cœur des folies du XXe siècle, a su rester raisonnable, lucide, un humaniste engagé (anti guerre de la première heure) puisque, par ses nombreux articles dans des journaux, il nous donne le meilleur exemple de ce que peut être le journalisme philosophique.

On sait qu’Alain collaborait régulièrement avec la Dépêche de Rouen, journal radical de Normandie, auquel il donnait un billet quotidien. La série entière en compte 3098, du 16 février 1906 au 1er septembre 1914. Les passions politiques et la misère des opinions partisanes (affaire Dreyfus, séparation de l’Eglise et de l’Etat, etc.) conduisent Alain à réfléchir, à prendre du recul (tout en s’engageant), à démêler le vrai du faux. Quelle leçon pour aujourd’hui et comme Alain nous manque ! Quant à son anthologie de billets (Propos sur le bonheur), c’est le petit livre à poser sur sa table de chevet ou dan sa besace afin de s’y référer au quotidien : on y découvre que l’existence est bonne, que les grincheux ont tort et que l’art d’être heureux est à la portée de chacun d’entre nous. Tolle et lege.

Le thème favori d’Alain était en fait celui du réveil de la conscience, réveil qui exige recueillement, méditation, examen lucide de soi et du monde. Là aussi son modèle a été Descartes dont la vie et les œuvres offrent l’exemple le plus célèbre d’un tel examen.


(Suite prochaine avec ARISTOTE)

dimanche 8 août 2010

UN AMOUR DE P’TIT LIVREUR

À la caisse du Monoprix de Boulogne (pas celui de la rue de la Reine, celui des Passages), il y a un jeune métis d’une beauté renversante. Même quand longue est la file (je dis bien, la file), c’est vers lui que je processionne avec mon petit panier rouge. Oui, ce jeune homme est d’une beauté, d’une grâce enthousiasmantes. Son sourire fondant, ses yeux de braise, ses cils soyeux, sa peau veloutée, sa pomme d’Adam éloquente, ses doigts longs et racés, si véloces sur le clavier, si experts sans nul doute à caresse et à empoigner… Je suis tellement comblé et ravi que mon attente me paraît courte, que ma note est légère, mieux, que tous mes produits semblent, grâce son charisme, en super promo ! Pourquoi ne le comparerais-je pas ici à son petit collègue de Franprix ? Allons-y.

Encore un mot : dois-je rappeler une énième fois, surtout à ma chère M***, que mes récits érotiques sont rarement (hélas) autobiographiques, même si j’assume tous mes fantasmes de A à Z. Assumons donc et succombons à la tentation de peur qu’elle ne s’éloigne ! Étant entendu que la lecture de cette fantaisie dominicale est réservée à un public averti et fortement motivé. Sinon, à quoi bon ! Autant suivre la messe à la télé.

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samedi 7 août 2010

CAUCHEMAR CATHOLIQUE

7h 28 ce samedi matin 7 août 2010. Un rêve vient de m’éveiller. Je suis abasourdi et consterné. Nu dans mon lit, j'en tremble encore.



C’est le jour de mon ordination épiscopale. La cathédrale est bondée, l’air saturé d’encens et de lumière. Première séquence : je me retrouve au milieu de l’allée centrale. Engoncé sous une incroyable chasuble de forme conique comme celles qu’on peut voir dans la séquence célèbre de « Fellini Roma ». Sous ce vêtement empesé et rigide, pas moyen de faire le moindre mouvement : je ne peux même pas faire bouger mes mains paralysées le long de mon corps. J’essaie mais en vain : je suis incarcéré. C’est gênant et ridicule. Tous les yeux sont braqués vers moi, avec une admiration et une vénération intenses. Un tailleur s’est approché, très déférent, et il prend avec soin mes mesures devant la foule, en les notant sur un calepin. J’ai honte. Il me sourit et me dit que mes mensurations sont parfaites. Puis, seul, je rejoins la sacristie pour préparer la procession d’entrée.

Au passage, j’aperçois mon père et ma mère noyés dans l’assistance. Ils n’occupent pas une place d’honneur au premier rang mais sont dans la seconde moitié de l’église, dans la nef gauche, perdus dans leurs dévotions, surtout ma mère, les yeux clos. Je passe devant eux, toujours engoncé dans ma chasuble d’apparat, mais ils ne me voient pas.

Dans l’immense sacristie, perdu au milieu de mes confrères (prêtres et épiscopes également déguisés), je tourne en rond. Le stress monte. Impossible de me remémorer le début du Gloria in excelsis deo que je dois entonner dans quelques minutes. Toujours pas moyen de bouger. J’ai néanmoins pu me délester de l’horrible chapeau rose à larges bords, rutilant et empanaché (pas la mitre pointue, le chapeau que Benedetto porte lorsqu’il voyage). Quelques prêtres s’approchent de moi, ils sont souriants, semblent vouloir m’encourager (je reconnais l’abbé Paul M***, mon professeur de 6ème, celui qu’on appelait méchamment Caillon (porc, en argot savoyard). Le père D***, ancien Supérieur (vaguement pédophile), devenu lui aussi évêque, me regarde d’un sale œil. On dirait qu’il me jalouse. Je continue de tourner en rond dans la sacristie bruissante, à petits pas, ne pouvant me déplacer avec cette maudite chape de plomb doré que je souhaiterais tellement pouvoir ôter ! Je murmure la formule d’accueil que je vais devoir prononcer devant le maitre-autel. Elle me semble froide, convenue. « Chers frères, chers sœur, nous voilà tous réunis dans la Paix du Seigneur… » Il faut à tout prix que je trouve une formule plus vraie, plus chaude !

Une rumeur se fait jour et m’inquiète. Je l’entends enfler autour de moi mais les sourires des prêtres sont toujours aussi engageants. On dit qu’une grosse manif se prépare devant la cathédrale. Certains veulent protester durant la cérémonie car je suis un candidat indigne. Mais il faut que j’y aille, c’est l’heure, il faut que je récupère mon chapeau sur le meuble de chêne où j’ai réussi à le déposer. Voilà qui est fait. La procession se met en place dans la sacristie. C’est moi qui dois entrer en dernier. Je ne parviens toujours pas à retrouver ce maudit air du Gloria. Mon cœur bat, bat… je me réveille. Je reste hagard, incrédule, comme paralysé dans ma mezzanine puis je dégringole vers mon ordi.

Il est 07h 50. Je viens de noter fidèlement sur mon bréviaire, pardon, sur mon écran le moindre détail de ce foutu rêve épiscopal. Le plus infime détail est véridique, la moindre nuance de mes sentiments (orgueil, panique, honte, joie, soumission…). J’en tremble encore.

Papy Sigmund, à l’aide !


vendredi 6 août 2010

POUR UN RETOUR AU BON SENS POLICIER



Sarkozy, premier flic de France ? À n’en pas douter : à Grenoble ou ailleurs, il nous remet ça, tant le démangent les sermons sécuritaires, les coups de menton et les rodomontades à la Guignol ; tant le minent son impuissance politique, sa volonté de faire diversion et ses appels du pied à qui vous savez. Passons, c’est aussi grossier que consternant pour ne pas dire puant.

En fait, ce qui manque le plus à ce Président, outre la classe, c’est le bon sens (pour commencer au sujet de la diminution des fonctionnaires en général et de la police de proximité en particulier). Puisqu’il a désormais, dit-on, des velléités de se cultiver, je lui conseille respectueusement de relire, durant ses vacances toutes proches, ce qu’écrivait sur bien des sujets (politiques et sociétaux) un philosophe du début du siècle dernier, le cher Alain, Sage perspicace et qui en toutes occasions gardait l’œil acéré, le cœur généreux et les pieds sur terre (c’est ce qui me fascine et me nourrit dans sa philosophie).

C’était dans la Dépêche de Rouen du 16 janvier 1909 et cette page étonnante de lucidité et de sang-froid (à l’époque, on guillotinait sans états d’âme) peut nous donner un avant-goût… des grandes et indispensables processions de début septembre et des possibles stratégies pour les endiguer - policières ou politiques -, initiatives qu’on souhaite un siècle plus tard enfin intelligentes et efficaces !

Encore un mot, tant est plaisant l’avant-propos de l’auteur (écrit pour la 4ème série des Cent un propos), tant les conseils avisés d’Alain semblent s’adresser très précisément à Notre Nerveux Souverain: « Quand le petit pâtre danse au lever de la lune, la lune danse avec lui ; c’est ainsi que l’apparence des choses s’accorde avec nos mouvements, et notre humeur de même. Si tu suis cette prose, tu garderas le repos ; ainsi, l’image des choses ne dansera point. C’est la première victoire. Mais il arrive aussi que tes propres opinions, et d’abord celles que tu exprimes, t’émeuvent trop, par le son de ta voix. En sorte que ce que tu dis, surtout si tu parles fort, tu n’es pas loin de le croire. C’est être orateur peut-être que de chercher la preuve de ce que l’on pense dans ce que l’on dit, et grand orateur si la chose ainsi prouvée est vraie par aventure. Mais c’est encore danser pour faire danser la lune. Lis donc tout bas, c’est la seconde victoire. Mais dès que le temps se déroule, l’espérance et la crainte courent du même pas. Quoi, toujours courir ?! Or, j’ai pris soin que mes pensées n’aient ni commencement, ni milieu, ni fin, et le moins de suite qu’il se peut. Elles seraient de marbre ou de bronze si je pouvais, comme ces statues dont on fait le tour, que l’on laisse et que l’on retrouve. Lis donc sans parler, et des yeux si tu peux. Ce sera ta troisième victoire. » (27 mai 1914).

Oui, entre deux joggings, que le Président se retire dans le Temple d’Alain (où l’airain de la Sagesse remplace le marbre des vanités) ; qu’il y médite, entre autres sujets, sur les problèmes de l’insécurité nationale et des remèdes pragmatiques pouvant être mis en œuvre, hic et nunc, sur le terrain, avec clairvoyance et mesure, davantage que par des nominations musclées et des logorrhées pré-électorales.

« J’ai connu un policier admirable, raconte Alain, qui avait pour règle de ne jamais emprisonner personne. Il disait que la bonne police consiste à empêcher les crimes, et non pas à découvrir et à punir les coupables. Il faut savoir que sa tâche de policier était parfaitement définie. Il était, il y a bien quinze ans, le chef de la brigade qui gardait le Président. Je le connus parce que, dans ce temps-là, je m’amusais quelquefois à reconnaître les policiers dans la foule, en appliquant cette règle : quand un cortège passe, il n’y a que les policiers qui regardent la foule. Comme je regardais la foule, moi aussi, l’œil du grand policier se posa sur moi ; cela me fit rire, et nous eûmes occasion de parler du métier qu’il faisait.

« J’ai là autour, dit-il, des gaillards qui connaissent les finesses du métier. Nous n’allons point dans les garnis ; nous ne suivons pas les gens ; nous ne faisons point de questions. Nous sommes autour du cortège, comme un filet invisible. Si quelque individu nous paraît suspect, nous avons pour tactique de l’écarter sans qu’il s’en doute, par un mouvement de foule, une bousculade, une discussion, une chute. Supposons qu’il ait quelque mauvais dessein ; il s’en va en maudissant ces stupides bourgeois qui se serrent comme des moutons. Il accuse le hasard d’abord ; après plusieurs tentatives, il croira à quelque destinée contraire ; car les hommes d’action sont fatalistes. Bref, j’ai opposé une force à une force ; la méthode est bonne pour le présent, je me demande si elle n’est pas la meilleure aussi par les fruits qu’elle porte ; car peu d’hommes sont capables de suivre un projet quand les circonstances leur sont contraires. »

Plus j’y réfléchis, plus cette vue me paraît pénétrante. Un sermon ne vaut pas un obstacle. Un sermon irrite ; un obstacle, surtout si l’on n’y voit pas une volonté particulière, n’irrite point, et change le cours des pensées. Voici un cambrioleur qui est encore à moitié ouvrier. Il vole, il frappe, il est pris ; il nourrit des pensées de guerre, il recommence ; nous en viendrons à le tuer pour avoir la paix, et cela ne rendra pas la vie à ses victime.

Supposons que le même homme, pendant qu’il observe les lieux, trouve à toute heure à quelque tournant de rue deux agents qui font tranquillement leur ronde, assurément il s’en ira voir ailleurs. S’il trouve encore deux agents, il en viendra à se dire : « Le métier n’est pas bon, ou alors, je ne sais pas bien m’y prendre. » Il reviendra au travail, car il faut manger ; et il reviendra à la probité, car ce sont nos actes qui nous façonnent et nos maximes résultent de nos habitudes.

Voilà pourquoi une police préventive vaut mieux à tous les points de vue qu’une police répressive. Du reste, je ne crois pas qu’elle coûterait beaucoup plus cher que l’autre. Combien aurait-on de patrouilles pour le prix que coûte une exécution capitale ? Mais nous ne nous passionnons que pour les drames bien noirs. Comme je le disais, c’est le bon sens qui nous manque. »


Alain, Propos d’un normand, 1906-1914, Gallimard, 1956.





jeudi 5 août 2010

SIESTE

Après la tornade qui s’est abattue sur mon blog hier et avant-hier, il est temps de se calmer… de se reposer… de laisser décanter et d’habiter le silence. Rien de tel que de s’abandonner à la sieste dans la touffeur estivale et… les bras de Morphée, en souhaitant que le cher trésor soit moins remuant, moins bruyant que Gaspard ou Isidore !





mercredi 4 août 2010

Autant en emportent les vents (2)



Dans ma chronique d’hier (écrite à la mémoire des victimes de l’ouragan Katrina), j'espère délassante néanmoins, j'ai invité mes concitoyens, qu'ils soient bleus, blancs, rouges, roses ou verts, à se détendre, à se lâcher et à accepter les conclusions émancipatrices de cette toute nouvelle science qu'est la Flatuologie, un des fleurons les plus explosifs de la Recherche française. Je poursuis et termine aujourd'hui mon apologie, sans visée préélectorale (comme qui vous savez) mais à forte connotation écolorectale.

Je ne suis pas peu fier d'annoncer tout d'abord que je viens d'achever ma thèse de Flatuologie fondamentale. J'en ai déjà proposé un extrait significatif au Monde (pour sa rubrique Enquête & Décryptages) ; pour le moment, ils réservent leur réponse. Par contre, Science et Avenir s'est jeté sur l'essai comme sur du pain béni, ainsi que Géo, L'Écho des Savanes et même le Figaro Monsieur : enfin la Flatuologie à la portée de toutes les bourses ! (avec triple DVD Blu-raie dans l'édition du week-end). Oui, oui, par avance j'en suis tout excité, un scoop scientifique, une avancée ré-vo-lu-tion-nai-re !

Tant d'efforts qui vont enfin être récompensés à l’automne 2010 lors de la parution de bonnes feuilles dans les prestigieux magazines précités ! Imagine-t-on les mois de labeur, toutes ces heures passées à la BNF, les tonnes de documents visionnés et jusqu'à une interview exclusive de Munroe Scott au fin fond du Népal ?! Ce bagne pour une thèse en béton - LA thèse – que j’ai intitulée : « Himalaya danger : High Altitude Flatus ».

En fait, ma démonstration s'appuyait au départ sur une recherche consacrée au mal aigu des montagnes. Cette étude (2007) décortique, observations cliniques et examens médicaux à l'appui, les effets de l'altitude sur l'organisme humain (lieu de l'observation : la fameuse "zone de mort" que constituent les 7000-8000 mètres). Hélas une mission pseudo scientifique et au final décevante puisque, dans cette enquête pluridisciplinaire qui se voulait exhaustive, un paramètre de premier ordre a été négligé par excès de pudeur. Une omission soufflante ! D'où mon effort pour rétablir la vérité et, conséquemment, rectifier courbes et statistiques.

Trêve de précautions oratoires sur la genèse de l'œuvre, voici la thèse que j'avance - et que contestent, comme toujours, les négationnistes de tous bords : LES FLATUS HIMALAYENS, D'UN STRICT POINT DE VUE ÉCOLOGIQUE ET GÉOPOLITIQUE, SONT LES ACCÉLÉRATEURS N°1 DE L'EFFET DE SERRE. À la base de mon cri d'alarme, cette simple constatation qui n'est niée par aucun chercheur mais qui est régulièrement passée sous silence dans les médias : dès 3500 mètres, le circuit intestinal chez l'être humain s'inverse et les gaz du sang, du fait de la pression atmosphérique, passent directement dans le circuit gastrique (High Altitude Flatus). C'est ainsi que des études récentes ont démontré que chez les pilotes militaires leur production-heure de gaz intestinaux passe rapidement de 111 millilitres à 500 millilitres. Prodigieux, non ? Dangereusement exponentiel. Les montagnards quant à eux flatulent toutes les 11 minutes à partir de 7000 mètres, ce qui fait précisément dire à Scoot dans l'interview en question (page 3240 de ma thèse) : « Plus l'alpiniste monte, plus se renforce sa propulsion autogène. »

Mon étude se fonde aussi sur le phénomène des flatulences bovines : folles ou non, les vaches pètent, une moyenne de 4 à 5 m³ par jour et par animal. Tous les bovins s'expriment ainsi et c'est un signal fort. Connaissez-vous l'anecdote que vient de rapporter le très sérieux Times, dans son édition spéciale consacrée au réchauffement climatique ? Son correspondant dans le Kent a interviewé le n°1 du cheptel, un animal superbe et qui avait gardé une solide mémoire de la pandémie. Question du journaliste : l'éminent ruminant se sentait-il encore personnellement concerné et préoccupé par la progression de la maladie de Creutzvelt Jacob ? À l'aise devant le micro transgénique qu'on lui tendait, la vache, très british, a meuglé placidement en battant des cils : « Moi, je m'en fous, j'suis un canard ! » Hallucinant, non ? C'est dire la gravité du problème dans les prochaines décades, non seulement concernant la fragilité mentale des bovins, mais aussi la santé publique chère à notre Meu Meu Roselyne. Un problème que nul écolo sérieux ne conteste ni Hulot ni Duflot ni même Allègre, ce pourfendeur de mammouths (providentiellement surgelés, ces pachydermes dits curiaux ne menacent plus la biosphère de leurs bulles cycloniques).



Bref, ce qui est fondamental, ce ne sont pas les vaches pétomanes, ni feu la brebis Dolly, mais bien les conséquences environnementales des émanations sphinctériennes himalayennes, qu'elles soient humaines ou animales. Il faut imaginer sur les pentes de ce massif bientôt aussi fréquenté que la butte de Montmartre toutes ces exhalaisons sournoises et potentiellement dangereuses pour la couche d'ozone : quand on constate le nombre de yacks processionnant sur le tapis neigeux, quand on additionne les alpinistes, toutes nationalités confondues, qui bouchonnent en été le long des cordes fixes (« Chaque pas est une torture » gémit le directeur du CHU de Munich - que je cite dans mon étude - et qui a tenu à accompagner en personne les chercheurs), on imagine aisément que tout ce petit monde n'exhale pas que des plaintes ! L'heure est donc grave et le protocole de Kyoto plus que jamais impérieux.

Ce nonobstant, notre inquiétude environnementale ô combien légitime ne devrait pas entraîner de panique ni d'inhibition, encore moins de régression. On ne pourra plus revenir au black-out anal, au culte du secret, à une flatuophobie rampante, à cet assourdissant déni qui défraie régulièrement l'actualité de la part d'un parti unique en déroute, feu l'UMP (Union de la Minorité Pétocharde). Cette liberté fondamentale, si chèrement conquise par les Écologistes, singulièrement la jeune et pétulante Europe Flatuologie, ne peut donc pas être remise en question. Il nous faudra oser, innover, nous exprimer haut et fort, non seulement dans les forums, les blogs, l'espace public mais aussi - osons l'affirmer - dans les chambres à coucher. Car il y va non seulement de l'identité nationale des immigrés, principalement les Rebeus et les Roms, mais aussi et surtout de l'affirmation et de la fierté rectales chez TOUS les inhibés de la 1ère, 2ème ou 3ème génération, y compris bien sûr nos Auvergnats de souche réputés taiseux (y compris postérieurement) et dont la multiplicité en tout cas pose problème à notre ministre de l’Intérieur, farouche partisan de la déchéance de la nationalité française pour tous les pétomanes étrangers récidivistes ainsi que leurs parents jugés trop laxatifs, pardon, trop laxistes.

Dans la 1ère partie de ma chronique scientifique publiée hier sur ce blog, je me suis permis de revendiquer et surtout d'illustrer ce nouvel humanisme par les performances de l’ami Gaspard-Paul, éminent soliste devant l’Eternel, docteur ès alizées, Maître incontesté en la matière et zélé mystagogue. Souvenez-vous : ses prouts furent à notre cantilène amoureuse ce que la goûteuse madeleine est à Proust, une sensation puis une remémoration enfin une sublimation. Et puisque, pour être valide, un témoignage doit être double, j'appelle aujourd'hui à la barre un autre de mes amis, un grand pro du lyrisme pyrotechnique décomplexé : j'ai nommé Isidore.

Par souci de décence ici, et pour aller droit au but, délaissant le prélude debussyste ou le double concerto brahmsien, je veux d'emblée en venir à la péroraison du dernier mouvement, le plus poignant, celui de la symphonie Résurrection quand retentit sempre crescendo Auferstehn, ja auferstehn wirst du, mein Herz, in einem Nu ! Durant ce final mahlérien, tandis qu'Isidore avant-hier me défonçait le balafon dans le Bois de Boulogne, il pétait, pétait, pétait polyphoniquement, à l'unisson avec ses coups de boutoir. Et, comme avec Gaspard dans le Marquenterre, nous riions en chœur dans les serres d'Auteuil à en perdre le souffle ! Nul répit pour mon tambourinaire, double carburation : rugissements par-devant, explosions par derrière tandis que sa bouche lippue chantait, chantait, psalmodiait le prodige : « A ita ti m'bi, mifelo tou n'ba, mifelo tou n'ba ! » Et nous roulions tous deux sous la tornade, enchevêtrés, vibrant sous le djembé qui martelait sa joie.

Durant ces ébats, je vous assure, j'en oubliai l'écologie, la politologie, le grand chassé croisé du 1er août et même les insipides reliefs de feu la Théologie de la Libération. C'est dire notre compulsion ! Ce qui me ravit surtout - et c'est par là que je terminerai ma thèse (à paraître début septembre aux Editions du Zéphyr) et aussi cette chronique bis - ce furent les tout derniers mots d’Isidore; l'estocade, "la" petite phrase, celle qui emporte l'adhésion, l'ultime envolée des discours électoraux quand la Victoire est à la portée des burnes. Une telle ingénuité heureuse chez cet homme, une telle libération postérieure, une si tonitruante exultation ! Ce pourrait être notre cri de ralliement à nous tous, groupies et adeptes de la vesse en liesse. À quand notre Fart Pride ? Ce jour-là, à pieds ou sur des chars, femmes girondes et éphèbes callipyges, toutes et tous libérés du trou de balle, heureux et fiers de l’être, manifestant pacifiquement entre Nation et l’Etoile contre tous les tenants obscurantistes de la flatuophobie, nous pourrions une fois l’an pétarader en chœur en faisant monter vers les cieux notre hymne tonitruante !

Bref, foin de lyrisme républicain, pour en revenir à Isidore, mon grand black avait varié longuement les plaisirs, sans se presser, modulant savamment ses allègres détonations jusqu'à cet instant - j'en fus pétrifié - où soudain jaillit dans mon dos le cri légendaire : l'appel de la brousse [1]. Là, dans les serres d’Auteuil (notre fantasme nous y avait poussés par effraction le jour de fermeture hebdomadaire), sous l'imposant dôme de verre et d'acier, dans un entêtant camaïeu d'azur et de turquoise; dans une ivresse de chlorophylle exhalée et un troublant entrelacement tactile, tout le palmarium frémissant autour de notre chair en rut depuis les buissons d'Asplénium nidus jusqu'à la cime du Carypha umbraculifera ; là, dis-je, au moment de son ultime et formidable déflagration, voici qu'Isidore (dédicataire de ma thèse, faut-il le préciser !) fut décidément impérial et implacable jusqu’au bout : se redressant en nage dans mes reins, il s'écria - fantastique retour aux fondamentaux et à leur densité lexicale, touchante évocation de l'Eden et du retour à Bonne Nature, éclatant point d'orgue d'une Flatuaologie moderne, résolument altermondialiste, existentielle et solidaire - ce récurrent vivre ensemble si cher à la Première Secrétaire... bref, mon Isidore-Johnny conclut hilare par cette péroraison en forme d’accord parfait :


« Toi, Jane ; moi, Tarzan. Nous deux, très heureux ! Y'a bon : quand ki ki content, cul cul tam-tam !!! »


[1] Jugée trop détonante, cette scène dite « séquence des serres d'Auteuil » a été coupée au montage final de Tarzan, the Ape Man à la demande de l’actrice Maureen O'Sullivan, la partenaire de Johnny Weissmuller - en fait jalouse de Cheeta. On attend sans trop y croire une version intégrale enfin restaurée, avec les prouts de l’Homme-Singe en 3D et dolby surround (sortie prévue au printemps 2011).

mardi 3 août 2010

Autant en emportent les vents (1)



En ces temps de déréliction citoyenne, est-il ici permis d'oser une fantaisie estivale pour relâcher le stress et détendre l'atmosphère à défaut de l'assainir ? Ni langue de bois ni triomphants flonflons, seule l'humble et facétieuse musiquette s'exhalant de viscères trop noués et qui rappelleront à chacun, à chacune, quel que soit son rang, quelle que soit sa fortune, dans le mal-être comme dans le paraître, que nous sommes des bipèdes, des mammifères, de souffle en souffle jusqu'à l'ultime et que la honte en la matière n'est pas de saison. En voici la démonstration : fantaisie rectale (en 2 épisodes) pour spleen hexagonal.

Le pet (osons appeler par son nom ce vent sournois !) est plus tabou que le sexe. Peut-être plus tabou que la divinité (sauf le dieu Pan, s'entend). Tu peux t'autoproclamer érotomane, jamais pétomane. Tu peux aspirer à devenir l'émule de Pierre Louÿs, d'Anaïs Nin voire du Divin Marquis, pas de Joseph Pujol, star du Moulin-Rouge, qui annonçait à la ronde avec force détonations « le seul artiste vivant du music-hall qui ne paie pas de droits d'auteur ». Oui, en deux mots comme en cent, péter est inconvenant.

Cela ne sied pas. Surtout en public, surtout lorsqu'on n'a pas de filtre. Ni à Paris ni à Nantes ni à Marseille. Pas plus devant Beaubourg qu'au fond des faubourgs. On nique, mais on ne pète pas. On fornique, on ne forpète pas. Et si, foireux mélomane, tu es surpris en flagrant délit d'éloquence rectale, où que ce soit, à table, à la gare, à la caisse de l'hyper, à l'église ou devant le ministère de la Culture, ou encore au lit - surtout au lit ! - c'est le déshonneur, l'infamie sur ton front, plus bas la confusion. Tu es socialement condamné et, même avec un bon avocat expert en us et coutumes, tu en prends pour perpète.

Il existe pourtant des civilisations sophistiquées où l'on éructe pour signifier qu'on a fort bien mangé, où l'homme épouse un autre homme pour dire qu'il est très amoureux et, last but not least, où l'on pète avec éclat pour proclamer qu'on est à l'aise. Mais chez nous, en France, on a le pet morose et la vesse traîtresse. J'emploie sciemment le mot « vesse ", pour ne pas te choquer, internaute, mon frère, ni toi non plus ma sœur. Pas question d'enfiler des verroteries joignant à l'indigne chose des syllabes honteuses, dans le genre louffes, vannes, pastilles et autres perlouses.

Désormais - je l'ai lu dans le Figaro Madame —, même les mal voyants et les techniciennes de surface usent de métaphores et parlent très sérieusement de « phénomène de résonance sphinctérienne ». En fait, j'ignore pourquoi le Figaro Madame s'est penché sur ce dossier explosif. Les dames, c'est bien connu, surtout celles du 16ème arrondissement n'ont pas de derrières. Des pare-chocs tant qu'on veut, des airs bag, mais pas de pots d'échappement. Les statistiques viennent d'ailleurs appuyer cette pudeur anale puisque, c'est démontré, les femmes pètent cinq fois moins que les hommes. Moyenne féminine : 3,28 pets par jour. Moyenne masculine : 16,63. Il reste que les mâles sont nettement plus performants que les dames et qu'on leur doit les deux records enregistrés : 30 pets sonores à l'heure et 96 à la journée (Livre des Records 2008, au chapitre Cris et chuchotements).

Une étude récente permet néanmoins de nuancer mon pessimisme par rapport à l'interdit et ses conclusions sont encourageantes : 50 % des péteurs avouent ne se retenir dans aucune circonstance ni situation sociale. Il apparaît que ces décomplexés émetteurs de vents naturels obéissent à certains facteurs et ont leurs préférences : avec des amis du même sexe, quand ils sont seuls, lorsqu'ils déambulent au bord de l'océan ou juste avant de quitter une pièce tandis que 0,5 % des péteurs sondés trouvent irrésistible de s'exprimer durant les enterrements.

À ce sujet, la Chambre des Comptes, sous la direction du regretté Philippe Seguin, a épinglé récemment dans son rapport annuel un certain nombre de tricheurs abusant d'astuces illicites au regard du Droit français, et d'ailleurs dans un but tout à fait mesquin : « éloigner les soupçons » (Rapport de la Cour des Comptes 2009, pages 2405-2410). Exemples de ces détournements : couvrir le chuintement du pet en toussant, masquer la détonation en se raclant bruyamment la gorge ou en simulant un éternuement ou bien, plus grave encore, accuser une tierce personne, le chat, le chien, son percepteur voire un enfant mineur.

En fait, la Flatuologie est une discipline encore récente, d'où une très lente évolution des mœurs à ce sujet. Jusqu'au milieu des années 90, les études historiques piétinaient. Peu de chercheurs motivés et surtout peu de cobayes : accepter des capteurs dans le rectum ou passer à la « centrifugeuse » pour accélérer l'émission des gaz intestinaux paraissait une grave atteinte à la pudeur et à la dignité humaine. Autrement traumatisant que les scanners aux aéroports ! Mais la science peut-elle se permettre d'être pudibonde et d'être réduite au silence ? Aujourd'hui, surtout grâce aux recherches américaines (menées avec diligence en Irak à Abou Ghraib), on sait qu'un pet s'échappe à une vitesse comprise entre 0,1 et 1,1 mètre/seconde, soit 0,36 à 3,96 kilomètres/heure.





Une particularité notable : outre les 4 gaz principaux, on a pu observer dans 30 à 35 % de la population la présence d'un 5ème gaz, le méthane, qui avec l'hydrogène rend les détonations inflammables (blue angels), parfois meurtrières dans les rangs de la Coalition : 12 % des Américains (et 24 % des GI's présents en Afghanistan aujourd'hui) avouent avoir cédé à l'impulsion de mettre le feu à leurs gaz d'échappement alors que 3 % confessent s'être brûlé les fesses, tandis que seulement 7% des péteurs (civils) hexagonaux reconnaissent s'amuser à se lâcher dans l'eau du bain et qu'1/3 de ceux-ci ont déjà tenté de récupérer les bulles avec un verre à dents placé à l'envers au-dessus de la baignoire pour les enflammer. Des études encourageantes donc concernant la désinhibition de la population et une approche facétieuse voire poétique du phénomène. Néanmoins, notre société reste très peu permissive, l'Église catholique encore moins puisqu'on annonce que Benoit XVI va stigmatiser à l’automne prochain ces errements dans sa prochaine Encyclique fort attendue « In Amplissimo Silentio ».

En ce qui me concerne, j'avoue avoir évolué, être aujourd'hui désinhibé, soliste heureux, parfois concertiste. Je dois en effet beaucoup à l'un de mes amants et il convient de lui rendre ici un hommage détonant. Il s'appelait Gaspard... Il s'appelle toujours, mais nous nous sommes perdus d'odeur. Chez lui aucun complexe, nulle pudeur. Il avait le pet claironnant, tonitruant, surtout la nuit. À toute heure de la nuit. Il m'éveillait parfois et lorsque, mi-amusé mi-contrarié, je lui faisais quelque menu reproche, il partait d'un grand rire, ouvrait sa tabatière, canonnait de plus belle. Et nous riions ensemble, à en perdre le souffle ! Ses vesses roulaient sous le drap, s'échappaient en bulles, tornade de flatus multicolores, un grand Magic Circus qui irradiait mes rêves.

Je me souviens en particulier d'une nuit en Picardie - c'était l'été, au château du Broutel, fameux gîte du silence dans le Marquenterre où nous avions fait étape. Cette nuit-là, vers trois heures, Gaspard claironna si dru qu'il détraqua l'éclairage du cabinet de toilette où il s'était isolé. Damned, le Son et Lumière m'éveille soudain : c'est dantesque, époustouflant, plus infernal que la Soufrière et la montagne Pelée réunies. Tandis que l'éruption fait rage, le néon vacille, s'éteint, se rallume, clignote à nouveau, ombre bleutée, éclairs zigzagants, puis de nouveau la nuit opaque... un silence oppressant jusqu'au moment terrible où les ultimes fusées, mettant le feu aux poudres, secouèrent tout l'hôtel d'un fracassant bouquet.

Quelle déferlante ! Aux abris ! Accompagnant une D.C.A. rageuse (néon à nouveau sporadique) un chapelet de bombes, dru, serré, impitoyable. Puis, après quelques détonations isolées, le silence à nouveau. Indemne, j'émerge du drap et, convulsé de rire, j'avise mon Vulcain digne et impavide après l'armistice. « Tu ne dors pas ? » me lance-t-il surpris en poussant la porte du cabinet. Ensuite... comment ne pas m'en souvenir ! dans le silence enfin restitué, pour fêter ma survie « nous nous connûmes » comme dit la Bible.

Assommé comme un taurillon, Gaspard sombra illico tandis que déjà je m'étais replongé dans l'œuvre de Marcel Prout. L'heure était désormais à la mélancolie puisque Chronos, après l'éclat d'Éros, n'avait pas été fracturé ni son vol suspendu tandis que, mon jeune amant ronflant, je le contemplais un brin attendri puis, sitôt le livre refermé, après m'être récité mentalement deux pages empléiadées, alors que la naïve phrase de mon artilleur en pénétrant dans la chambre et dans les ondes du demi-sommeil où j'étais alors plongé, n'était parvenue jusqu'à ma conscience qu'en subissant cette déviation qui fait qu'au fond de l'eau un rayon paraît un soleil, de même qu'un moment auparavant le bruit de l'intermittence du néon, prenant au fond des abîmes une sonorité de tocsin, avait enfanté l'épisode de la déflagration sphinctérienne puis scandé mon ébranlement cérébral, caressant alors d'un index négligeant la fesse bombée tout contre mon flanc droit, je recherchais dans sa moiteur galbée la sensation exacte avant de me dire que ce garçon trop expansif, décidément, n'était pas mon genre.

Il n'empêche, qu'on aime ou non Marcel, c'est à Gaspard, mon éloquent amant, que je dois une fière chandelle, que je m'assume enfin, comme le grand Descartes qui déclara, lors de son intronisation à l'Académie : « Je pète donc je suis. » Pas plus compliqué que ça, pas plus humiliant ! Le corps s'exprime, jubile, badine. Laissons-le donc chanter à sa guise en ouvrant toute grande l'outre d'Éole. Je m'en tiens donc désormais à la formule, j'opte pour cette philosophie, en toute occasion, surtout pendant la Crise (mais pas dans l'isoloir), par temps sec et même par les soirées humides de mars quand le ciel est bas et le vent foireux : sans mépris pour ce pet de maçon, avec légèreté, en haussant les épaules, comme on sèche une larme, je pète et j'essuie : ERGO SUM !




(Demain suite et fin de cet ouragan aoûtien)

lundi 2 août 2010

ÉVA BRUNNE




Suédoise, lesbienne et évêque de l'Église luthérienne de Stockholm (depuis le 8 novembre 2009). Cette icône sublime va illuminer toute ma journée. Et l’affreux Benedetto n’a plus qu’à aller se rhabiller !