ÉLOGE DE LA PRODIGALITÉ
Par Michel Bellin, vendredi 9 juillet 2010 à 06:15 :: General :: #765 :: rss
De bon matin, je relis Onfray et son essai sur la morale esthétique (La sculpture de soi, Grasset, 1993). Si le verbiage menace toujours (c’est pourquoi je me permets de dégraisser l’extrait qui va suivre), la voie est tracée : tuer en soi le bourgeois toujours grotesque et puant pour qu’advienne et flambe l’artiste !
« La prodigalité est une vertu d’artiste. Elle me fascine autant que l’avarice et l’économie me dégoûtent. D’ailleurs on pourrait définir le bourgeois comme l’être radicalement incapable de dépenser, sinon détruit par le regret ou travaillé par le remords. Son âme est celle d’un comptable, il rêve, la nuit, de cahiers de comptes et de magots, de portefeuilles d’actions et de richesses qui rapportent.
Je n’ai que dédain pour la parabole des talents et le fils prodigue me plaît surtout tant qu’il dilapide. L’usurier, le banquier, le gérant, l’économe sont des figures compassées de la bourgeoisie qui se définit par ce qu’elle a – puisqu’elle n’est rien d’autre que ce qu’elle possède.
L’heure est venue du triomphe, déjà pressenti par Baudelaire, de l’argent des bourgeois sur l’imagination des poètes. Avec l’amateur des paradis artificiels, conspuons l’époque qui permet aux riches de s’offrir du poète rôti à chacun de leurs déjeuners.
Il y a un profond amour du désordre chez celui qui préfère la dépense à l’épargne, une volonté délibérée d’élire Dionysos contre Apollon. Dissiper, consommer et consumer, dilapider, gaspiller ont à voir avec la démesure, la force qui cherche à déborder, la fête. Le don n’épuise pas la richesse qui le permet, car, dans cette logique de l’expansion, en forme de génération spontanée, la dépense est immédiatement suivie d’une nouvelle disponibilité pour un nouveau don. Le déploiement et la dissipation instaurent un rapport au temps éminemment singulier : l’instant suffit. Dans la dilapidation, il est l’occasion de moments intenses, gonflés de sens. Des pics et des cimes.
Nomade en diable, l’homme de la dépense jubile dans la circulation, le flux, mais il expérimente en même temps, que son plaisir est consubstantiel au mouvement qui le permet. C’est moins dans la nature de la dépense que dans le fait d’avoir effectivement dilapidé que réside la quintessence de la jubilation. Le feu qui consume ne vise pas la cendre, mais l’énergie dégagée, la royauté de la lumière qui embrase.
L’antithèse de l’artiste dispendieux est le bourgeois. L’enracinement le ravit, il aime croupir sur place, entretenir racines et radicelles. Les valeurs qu’il enseigne et chérit sont celles qui légitiment son goût pour le sol. Tradition, fidélités, coutumes et habitudes, il lui faut des variations sur le thème de la répétition. Quand il a des velléités politiques, il se retrouve du côté des promoteurs, du sang, du sol, de la race et de l’enracinement. Habiter, bâtir, se reproduire, épargner, vivre au pays. Demeurer dans les contrées qui furent celles de ses parents et de ses maîtres, ne jamais vouloir d’autres vertus, d’autres valeurs : il veut être un demeuré. Et il y parvient.
L’argent, l’or, les richesses et les biens matériels pour le bourgeois qui sacrifie à l’avoir comme à Dieu, contre le rire, la dépense, la passion et l’existence fulgurante pour l’artiste. Le premier croit être en ayant, le second est en dépensant. »

« La prodigalité est une vertu d’artiste. Elle me fascine autant que l’avarice et l’économie me dégoûtent. D’ailleurs on pourrait définir le bourgeois comme l’être radicalement incapable de dépenser, sinon détruit par le regret ou travaillé par le remords. Son âme est celle d’un comptable, il rêve, la nuit, de cahiers de comptes et de magots, de portefeuilles d’actions et de richesses qui rapportent.
Je n’ai que dédain pour la parabole des talents et le fils prodigue me plaît surtout tant qu’il dilapide. L’usurier, le banquier, le gérant, l’économe sont des figures compassées de la bourgeoisie qui se définit par ce qu’elle a – puisqu’elle n’est rien d’autre que ce qu’elle possède.
L’heure est venue du triomphe, déjà pressenti par Baudelaire, de l’argent des bourgeois sur l’imagination des poètes. Avec l’amateur des paradis artificiels, conspuons l’époque qui permet aux riches de s’offrir du poète rôti à chacun de leurs déjeuners.
Il y a un profond amour du désordre chez celui qui préfère la dépense à l’épargne, une volonté délibérée d’élire Dionysos contre Apollon. Dissiper, consommer et consumer, dilapider, gaspiller ont à voir avec la démesure, la force qui cherche à déborder, la fête. Le don n’épuise pas la richesse qui le permet, car, dans cette logique de l’expansion, en forme de génération spontanée, la dépense est immédiatement suivie d’une nouvelle disponibilité pour un nouveau don. Le déploiement et la dissipation instaurent un rapport au temps éminemment singulier : l’instant suffit. Dans la dilapidation, il est l’occasion de moments intenses, gonflés de sens. Des pics et des cimes.
Nomade en diable, l’homme de la dépense jubile dans la circulation, le flux, mais il expérimente en même temps, que son plaisir est consubstantiel au mouvement qui le permet. C’est moins dans la nature de la dépense que dans le fait d’avoir effectivement dilapidé que réside la quintessence de la jubilation. Le feu qui consume ne vise pas la cendre, mais l’énergie dégagée, la royauté de la lumière qui embrase.
L’antithèse de l’artiste dispendieux est le bourgeois. L’enracinement le ravit, il aime croupir sur place, entretenir racines et radicelles. Les valeurs qu’il enseigne et chérit sont celles qui légitiment son goût pour le sol. Tradition, fidélités, coutumes et habitudes, il lui faut des variations sur le thème de la répétition. Quand il a des velléités politiques, il se retrouve du côté des promoteurs, du sang, du sol, de la race et de l’enracinement. Habiter, bâtir, se reproduire, épargner, vivre au pays. Demeurer dans les contrées qui furent celles de ses parents et de ses maîtres, ne jamais vouloir d’autres vertus, d’autres valeurs : il veut être un demeuré. Et il y parvient.
L’argent, l’or, les richesses et les biens matériels pour le bourgeois qui sacrifie à l’avoir comme à Dieu, contre le rire, la dépense, la passion et l’existence fulgurante pour l’artiste. Le premier croit être en ayant, le second est en dépensant. »

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