mardi 6 juillet 2010
CONTRARIÉTÉ SUR LE MARCHÉ
Par Michel Bellin, mardi 6 juillet 2010 à 10:56 :: General
Une journée qui a bien commencé (douche, café, Wolfgang…) est parfois gâchée par une menue contrariété. Rien de grave, juste un agacement, un contretemps qui peu à peu enfle et vrille les nerfs. Le noter ici, c’est déjà s’apaiser.
Chaque vendredi matin, je fais mon marché à St Cloud avant de partir bosser en banlieue, bondir dans un train bondé, m’engouffrer dans l’escalator de St Quentin, courir après mon bus en avance ou carrément supprimé etc. « Marché », c’est beaucoup dire, deux merlans par-ci, un melon par-là , en fonction de mon porte-monnaie et de mon omnibus de 09h 08. J’ai repéré un couple british, pas des invertis - pas à St Cloud ! - un Monsieur et une lady fort bien assortis, un gentil petit couple très posh, la quarantaine avenante, affables, voix douce, mise simple et proprette affichant un sobre confort, sans sigle tapageur, tout dans la coupe sur mesure et le moelleux du tissu. Le mari est préposé au rayon poissonnerie où il n’achète que des produits rares et chers requérant une minutieuse préparation (filets à lever, peau des soles à ôter etc.). Les minutes passent, j’enrage. Le poissonnier est un commerçant sympathique mais il me semble que lorsque paraît l’Anglais, moi et mes merlans, nous n’existons plus. Je file à l’autre étal pour tâcher de gagner du temps.
Madame pontifie au rayon fruits et légumes. Non, elle ne pontifie pas mais son élégante mise en retrait est aussi envahissante qu’interminable. La queue s’allonge (j’adore l’ambivalence de la langue française !). Car Madame achète pratiquement tout, tout ce qu’il y a de plus rare et de plus cher (bis), très curieuse et très exigeante sur la fraîcheur, la présentation, l’origine voire le lieu de cueillette, la date de péremption, les conseils de préparation et de cuisson… Son zest d’accent, tel l’aneth sur le saumon, est suave et confère au marché clodoaldien une note d’exotisme rafraîchissant. Le vendeur, un brin servile, s’active sans hâte en vantant le produit. Les minutes continuent de filer et c’est mon train qui va me filer sous le nez ! À mes côtés, une frêle autochtone ouvre de grands yeux dans lesquels je lis l’ampleur de sa stupéfaction incrédule (ces deux cabas énormes ! la note à régler !). Je me penche vers la jeune fille et lui glisse à l’oreille, d’un ton de connaisseur : « Chaque vendredi c’est pareil… le privilège des riches ! ». Elle sourit consternée.
Ce matin-là (vendredi dernier), dépité, furieux, contre eux, contre moi, j’ai couru vers la gare avec mon sac vide, maudissant mes Anglais de St Cloud, maudissant les Riches de partout et mon évidente mauvaise foi car il faut bien, pour rétablir une vérité plus objective, revenir à mon aphoricube : « Comme les pauvres, les riches ont la mort aux trousses et la peur au ventre. Mais l’avantage qu’ils ont sur les premiers, c’est qu’ils n’entendent ni les hyènes ni les termites annoncer leur ruine prochaine, tant leur vie est soigneusement capitonnée. On peut le déplorer sur le plan éthique. Mais faire la moue ne nourrit pas son homme. Je les imite donc de façon empirique : à défaut d’être richississime, juste devenir un miséreux de luxe. Pauvres riches. Pauvre de moi ! »

Post scriptum
Comme Daumier, j’ai forcé le trait. En privé, ce couple sélect doit être charmant et très fréquentable. Tout à fait inconscient de l’âcre parfum qui s’exhale, telle la sueur des pauvres, de leur bourse extensible, de leurs rognons couverts et de leurs écrasantes belles manières.
Chaque vendredi matin, je fais mon marché à St Cloud avant de partir bosser en banlieue, bondir dans un train bondé, m’engouffrer dans l’escalator de St Quentin, courir après mon bus en avance ou carrément supprimé etc. « Marché », c’est beaucoup dire, deux merlans par-ci, un melon par-là , en fonction de mon porte-monnaie et de mon omnibus de 09h 08. J’ai repéré un couple british, pas des invertis - pas à St Cloud ! - un Monsieur et une lady fort bien assortis, un gentil petit couple très posh, la quarantaine avenante, affables, voix douce, mise simple et proprette affichant un sobre confort, sans sigle tapageur, tout dans la coupe sur mesure et le moelleux du tissu. Le mari est préposé au rayon poissonnerie où il n’achète que des produits rares et chers requérant une minutieuse préparation (filets à lever, peau des soles à ôter etc.). Les minutes passent, j’enrage. Le poissonnier est un commerçant sympathique mais il me semble que lorsque paraît l’Anglais, moi et mes merlans, nous n’existons plus. Je file à l’autre étal pour tâcher de gagner du temps.
Madame pontifie au rayon fruits et légumes. Non, elle ne pontifie pas mais son élégante mise en retrait est aussi envahissante qu’interminable. La queue s’allonge (j’adore l’ambivalence de la langue française !). Car Madame achète pratiquement tout, tout ce qu’il y a de plus rare et de plus cher (bis), très curieuse et très exigeante sur la fraîcheur, la présentation, l’origine voire le lieu de cueillette, la date de péremption, les conseils de préparation et de cuisson… Son zest d’accent, tel l’aneth sur le saumon, est suave et confère au marché clodoaldien une note d’exotisme rafraîchissant. Le vendeur, un brin servile, s’active sans hâte en vantant le produit. Les minutes continuent de filer et c’est mon train qui va me filer sous le nez ! À mes côtés, une frêle autochtone ouvre de grands yeux dans lesquels je lis l’ampleur de sa stupéfaction incrédule (ces deux cabas énormes ! la note à régler !). Je me penche vers la jeune fille et lui glisse à l’oreille, d’un ton de connaisseur : « Chaque vendredi c’est pareil… le privilège des riches ! ». Elle sourit consternée.
Ce matin-là (vendredi dernier), dépité, furieux, contre eux, contre moi, j’ai couru vers la gare avec mon sac vide, maudissant mes Anglais de St Cloud, maudissant les Riches de partout et mon évidente mauvaise foi car il faut bien, pour rétablir une vérité plus objective, revenir à mon aphoricube : « Comme les pauvres, les riches ont la mort aux trousses et la peur au ventre. Mais l’avantage qu’ils ont sur les premiers, c’est qu’ils n’entendent ni les hyènes ni les termites annoncer leur ruine prochaine, tant leur vie est soigneusement capitonnée. On peut le déplorer sur le plan éthique. Mais faire la moue ne nourrit pas son homme. Je les imite donc de façon empirique : à défaut d’être richississime, juste devenir un miséreux de luxe. Pauvres riches. Pauvre de moi ! »

Post scriptum
Comme Daumier, j’ai forcé le trait. En privé, ce couple sélect doit être charmant et très fréquentable. Tout à fait inconscient de l’âcre parfum qui s’exhale, telle la sueur des pauvres, de leur bourse extensible, de leurs rognons couverts et de leurs écrasantes belles manières.