MERVEILLEUSE LÉTHARGIE SOUTERRAINE (2)
Par Michel Bellin, samedi 3 juillet 2010 à 07:52 :: General :: #759 :: rss

Le métro est rarement paradisiaque. Parfois pourtant — rarissimement j'en conviens — le quotidien s'illumine quand le périple obscur devient inattendu et drôle.
Je me souviendrai toujours de cette aventure qui m'est arrivée il y a déjà quelque temps. C'était un dimanche de novembre gris et frisquet. Ligne 9, de Montreuil vers pont de Sèvre, en milieu d'après-midi. Dès que je pénétrai dans la rame, une voix chaleureuse m'accueillit. Rêvais-je ? Pas du tout, me voilà dans la grande famille des voyageurs de la RATP, m'assure-t-on. De station en station, avant chaque arrivée, la même voix juvénile distrait agréablement les sardines compressées. Toujours avec à propos, sans lourdeur ni vulgarité. Ici un commentaire touristique sur une station désaffectée, là une chanson d'amour fredonnée avec talent. Tous les voyageurs se regardent amusés, incrédules, le temps passe plus vite et la rame a des ailes. Lorsque je descends à Havre-Caumartin, après m'être frayé un chemin, la même voix m'accompagne vers la sortie, un rien gouailleuse. « Désolé, c'est vous le maillon faible. Au revoir ! » Il s'avère que j'étais le seul à descendre, toute la voiture s'esclaffe et j'ai ma minute de triomphe. Envie d'aller quêter un autographe auprès du talentueux conducteur. Je n'ai pas osé, sans doute pas encore habitué à ce nouveau tourisme souterrain ! (Peut-être aussi le réflexe de fuir le troupeau en apnée conduit trop souvent par des automates brutaux.) C'était à l'époque, je me le rappelle fort bien, où la SNCF projetait de faire circuler un TGV dans tout le pays pour que les usagers plébiscitent le nouveau matériel. Et si la RATP testait enfin une nouvelle rame drôle et vivante, par exemple sur la calamiteuse ligne 13 ? Je connaissais désormais un candidat tout trouvé. J'espère qu'aujourd'hui il se reconnaîtra et que parfois il récidive... même s'il a été peut-être sanctionné pour facétie déplacée ou manquement au devoir de réserve !
Comment ne pas évoquer enfin, surtout l'été, la promiscuité, la touffeur, l'inconfort... prémices de l'Enfer torride où la plupart d'entre nous, pauvres pécheurs, rôtiront ensemble. Tous ces corps captifs et compressés qui parfois se touchent et instinctivement s'écartent ou se reculent. Là encore, instinct de conservation - ou de préservation ? Déchéance collective et parfois providence quand s'insinue, si le contexte s'y prête, le délicieux fantasme qui graduellement se précise, enfle, s'éternise, s'exaspère puis peu à peu s'efface par-delà la station où s'est enfin désagrégée la masse compacte et malodorante. Un souvenir assez récent qu'il ne me déplaît pas de décrire ici avec ce lyrisme gnangnan qui me caractérise et souvent me console de mes conquêtes avortées. (Comment font les autres jeunes vieillards qui n'ont pas cette chance d'être des obsédés textuels ?). Bref, c'était en juillet de l’année dernière, entre Trocadéro et Grands Boulevards. Beaucoup de monde, un groupe de touristes suants et volubiles. Nous nous tenons tous debout, pressés, résignés. N'y aura-t-il pas pour moi un miracle de fraîcheur et de suavité ?
Son jeune dos est contre moi, sa cuisse gauche contre ma hanche, l'échancrure de son polo bleu roi à portée de ma bouche qui louche (le garçon n'est pas très grand, et plutôt efflanqué). Ah ! sa nuque... Cou d'impala offert à mes lèvres. Je suis obnubilé par ces quelques centimètres carrés de peau immaculée, à peine grenue, lisse. Comme une plage. Comme un fruit velouté, mûr à point. Une oasis au milieu des autres corps bariolés et bronzés, d'une vulgarité épaisse. Un ange dans le troupeau. Soudaine mon envie, cette soif... une voracité de plus en plus impérieuse (je n'aurais qu'à me pencher !). Déposer un baiser sur cette douceur offerte, humer l'odeur tendre et pénétrante. Pas un baiser de prédateur, non, je n'en ai nulle envie, juste une caresse des lèvres ; l'hommage tremblant de la farfalle à sa fleur préférée.
Les stations défilent, le terminus approche. Mon cœur bat la chamade alors que mon sexe ne se tient pas calme. J'ai fermé les yeux, j'anticipe mon cadeau. Je les ouvre à nouveau : si nous vivions dans le meilleur des mondes, un monde poétique où la tendresse transfigure la grisaille du quotidien visqueux, où Éros est badin et anodin, j'aurais déjà avancé mes lèvres brûlantes... sans hésiter ni différer... j'aurais osé... et il se serait retourné, une action de grâces dans la pupille. Et tous les voyageurs émus nous couveraient à présent d'un regard attendri !
Je n'ai pas osé évidemment et cette attente a été un délicieux tourment, mon épiphanie estivale : juste une oasis de velours cerné par un lagon bleu. Une seule fois (a-t-il senti mon désir magnétique ?) il s'est retourné, à peine, et, même de trois quarts, je l'ai vu sourire du coin de l'œil, juste le temps de mater sa pomme d'Adam émouvante et ses joues glabres (j'aime l'ombre bleue sur les joues des jeunes hommes pâles rasés de frais).

À Grands Boulevards (j'aimerais tellement qu'il y ait à Paris une station Embarquement-Cythère !), voilà que j'imagine qu'il va descendre après moi, qu'il met ses pas dans les miens, que son projet coïncide en fait avec mon programme : revoir à la séance de 11 heures trente, perdue dans une salle de 600 places, la romance qui, lors de sa sortie, m'avait chaviré le cœur: Le secret de Brokeback Mountain.
Et tout naturellement, perdus au milieu du paquebot désert, tombé dans le délicieux traquenard du 7ème Art, nous aurions trouvé d'instinct notre place dans le noir, tout seul, comme des grands, sans l'aide d'une ouvreuse vénale. L'un par l'autre aimantés. Miracle ! nous sommes proches : coude contre coude, cuisse contre cuisse, au corps à cœur et, dès la première image des phares trouant la nuit du Wyoming, ma main tremblante aurait... si nous vivions dans le meilleur des mondes ! S'il avait été cinéphile ! Si je n'étais pas si timide ! Si les pensées secrètes étaient translucides ! Si son œil d’azur et son visage vorace… Si... si… mais mon jeune cow-boy à la peau laiteuse n'est pas descendu de la rame. Je ne me suis même pas retourné pour m'en assurer, pas attristé ni déçu, heureux plutôt en marchant sur le quai, ébloui, reconnaissant envers quelques centimètres carrés de cette douceur qui venait de m'être offerte dans les miasmes nauséabonds du métro parisien. Et je me suis fredonné mentalement l'un des 108 poèmes de Stéphane (ça sert tout le temps la Littérature !) :
J'ai devant moi leur jeunesse infinie
À l'achèvement de ce poème, je serai un pas plus loin d'eux
L'injuste est que dans un million d'années d'ici
nous aurons un autre physique
nous serons vivants des siècles
nous connaîtrons le gène de jouvence
tant pis pour ceux réduits en une charpie d'os.
(Stéphane Bouquet, Dans l'année de cet âge, Champ Vallon, 2001)

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