vendredi 2 juillet 2010
MERVEILLEUSE LÉTHARGIE SOUTERRAINE (1)
Par Michel Bellin, vendredi 2 juillet 2010 à 07:33 :: General
Excepté les jours de canicule, les cohues des grèves et la presse sur la ligne 13, le métro parisien n'est pas pour me déplaire. J'y ai mes petites habitudes, je déploie sous terre mes ruses de Sioux, j'affute mon regard, car c'est un riche condensé d'échantillons humains, un concentré de bipèdes malgré eux réunis et trop souvent agglutinés, de façon certes misérable mais pittoresque et souvent inattendue.
Je commence toujours par inspecter la voiture à la recherche de quelque sémillant voyageur. Rarement déçu, car la primeur tient lieu de beauté et suffit à ma félicité. Toujours la frimousse d'abord, puis plus bas, disons à mi-corps, si l'appât est tentant. Et faute de grives... le gros (le gras) du convoi : vieillesse et laideur souvent conjointes, tout aussi fascinantes que la jeunesse qui m'est offerte. Mais nettement moins apéritives !
Car paradoxalement, si la vie est grouillante sous terre, la mort promise y est aussi omniprésente. C'est ainsi que très souvent je me livre à ce jeu innocent : j'imagine la rame bondée de squelettes. L'un s'absorbe dans la lecture de son quotidien, l'autre rectifie son maquillage, ce troisième écoute son baladeur en dodelinant du crâne... il y a aussi des squelettes miniatures qui frétillent dans leurs poussettes tandis que deux tas d'os s'abouchent goulument trou contre trou. Moi, in petto je me marre. Curieusement, l'observateur, plus amusé que cynique, reste en chair. C'est l'énorme privilège, le complexe de supériorité que je m'autorise, tout en pensant à chaque fois au fameux passage du livre de Cohen à propos de ce qu'il adviendra de sa belle Ariane et du fringant Solal. « Au cimetière de minuit, sorti de leurs niches, dansent anguleusement, sagement dansent de muets messieurs secs, camus à la bouche rigolarde, mais aux maxillaires et aux grandes orbites impassibles... » Pareillement, dans les entrailles de la Ville Lumière, dans la merveilleuse léthargie souterraine du métropolitain...

Je songe aussi parfois à la menace qui hante les quais, ce fou peut-être aux aguets qui va me pousser inopinément sur la voie. Ça arrive parfois, encore récemment en gare de Lyon. Pourquoi pas ? Pourquoi pas moi ! Cette pensée violente me vient et cette perspective, par sa brutalité incongrue, son côté mélodramatique saugrenu, me divertit un instant de mon attente trop longue... quoique, par précaution ou anticipation, je fasse sur le quai bondé un pas en arrière. Pas folle la guêpe ! C'est sans doute ce qu'il est convenu d'appeler l'instinct de conservation, ce tendre et si intraitable geôlier qui veille sur chacun d'entre nous et nous empêche d'être de vrais philosophes à l'heure où ce constat s'impose : rien ne sert de mourir, il faut partir à point... même si décamper à l'heure n'oblige pas à disparaitre en avance ou transformé en steak haché !
À propos de clairvoyance, il y a une catégorie de voyageurs qui me fascine et en même temps m'angoisse : les aveugles, pardon, les non-voyants. Comment peut-on survivre sans lumière ni couleurs, sans une idée des fleurs ni des libellules, sans détailler jamais la courbe d'une hanche, les charmes d'un visage, des rondeurs postérieures, le pétillant sourire d'une prunelle bleue ou d'une bouche carmine ? Mais là encore, l'instinct de conservation — ou d'adaptation — prend le dessus et à nouveau je m'interroge : pourquoi ces enténébrés n'hésitent-ils jamais au moment de descendre (je parle de ceux, le plus grand nombre, qui ne peuvent s'offrir les services d'un chien dressé) ? On les sent paisibles et sûrs d'eux-mêmes, comme indifférents à leur malheur, quêtant rarement renseignement ou assistance. Ils se débrouillent fort bien. Mais, me dis-je souvent, avec quel sens secret devinent-ils, pressentent-ils, déduisent-ils la station qui approche ? Il doit y avoir un truc. En tout cas, mystère.
Retour à ma philosophie de comptoir : pour moi, qui me prétends lucide et détaché, qu'en sera-t-il à l'approche de la dernière station où, de gré ou de force, je devrai m'arrêter... pour ne plus jamais revoir le soleil de ma vie ? Serai-je fin prêt pour descendre à Bonne Nouvelle ? Bel-Air ou Chemin Vert ? Et pourquoi pas Champs-Élysées pour une éternelle garden-party tout là -haut avec le Bon Dieu en jock-strap pailleté au milieu d’une cohorte d'anges à peloter !
(À suivre demain… ce sera un peu plus chaud !)
