Par Michel Bellin,
dimanche 4 juillet 2010 à 17:55 :: General
ÊTRE SEUL…
Les années passent et ne se ressemblent pas. Le Temps fait des méandres, jamais des boucles complètes. Et c’est heureux ! sinon, quel ennui.
Il y a un an, jour de mon anniversaire, beaucoup d’invités se pressaient dans le jardin de Garches qui ressemblait alors à un Éden. Aujourd’hui, je suis seul (pas tout à fait, cf. le
post scriptum), seul et presque heureux de l’être tant me pèsent de plus en plus conventions et représentations. Ce face-à-face avec moi-même que je n’ai pas choisi mais qui me convient me renvoie à un questionnement récurrent : d’où ? Vers où ? Jusqu'à quand ? À quel moment ?... Nul regret ni appréhension, juste une curiosité plus souvent amusée qu’angoissée.
Parfois aussi cette pensée : y aurait-il une consolation à savoir qu’on fut un jour désiré et programmé, qu’un petit bipède à la fois inédit et improbable a été le fruit de l’amour (qu’il sera peut-être un jour sa moisson tardive et généreuse) ? Puisque mes géniteurs ne sont plus, je n’aurai jamais la réponse à cette question par ailleurs oiseuse et peut-être indiscrète.
Il y a donc tout juste 63 ans, à l’heure de la sieste, je sortais en hurlant du ventre de ma mère. J’ai entendu dire que je jouai les prolongations, les jours passaient, le retard devenait inquiétant, je ne me décidais toujours pas. Je finis par sortir tout près du 10ème mois : trop bien
dedans ou terreur du
dehors ? J’étais un très gros bébé, énorme, l’œil bleu et la mèche blonde.

À quoi tient la vie ? À quoi fut accrochée la mienne à la fois légère et pesante ? Je me dis parfois – et ça m’amuse plus que ça ne me consterne – qu’un soir d'automne en Haute Savoie la salamandre peut-être tomba en panne… Pour un jeune couple, quelle technique plus naturelle et plus efficace pour se réchauffer que de… Areu areu ! Pas belle la vie ?
Retour à Independance day. Donc isolé, je ne m’apitoie pas, je me calfeutre, je me bichonne, je me souhaite la bienvenue dans cette nouvelle tranche d’âge. Je me suis offert mon propre bouquet champêtre (quelques roses et trois brins de lavande), ces quelques fleurs qui survivent en ce lieu dévasté. Adieu ! les somptueux bouquets d'autrefois sur le vieux piano... Et je savoure ma piquette, mes champignons à la grecque et mon gazpacho glacé tout en lisant les entretiens de Le Clezio et de J.-L. Ezine diffusés sur
France-Culture en 1998. L’opus s’intitule
Ailleurs ; ça parle du Mexique, de la mer, de la solitude, de l’harmonie à trouver pour sa vie et aussi du métier d’écrivain.
Du coup, ma vieille question remonte à la surface du rosé tandis qu’au loin la voix d’Antony Hegarty me lacère de sa douceur (
The Crying Light) et que les merles dans le cèdre ne s’avouent pas battus. Les oiseaux n’ont aucune angoisse métaphysique (qu’en sait-on ?) Juste célébrer l’instant en piaillant et se cacher, dit-on, pour mourir. Bon, c’en est assez d’autant plus qu’on frappe à la porte… Qui donc à cette heure ? Ma question pour finir, d’ailleurs davantage constat qu’interrogation : «
Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. Le Hasard a donné, le Hasard a ôté; qu’il soit loué et remercié ! »
Post scriptum
C’était Philippe et Stef qui s’invitent pour le café avec un excellent gâteau aux framboises (ils s’étaient souvenus de la date fatidique). Ce matin, un coup de fil de l’Ami suivi d’un courriel ce soir. Puis les coups de téléphone de la chère ex et des enfants. Enfin, à l’heure où je termine de taper ce texte pour le blog, un message de ma grande amie du Sud-ouest qui m’offre en prime ce superbe poème de Hugo. Ne suis-je pas, en ce premier dimanche de juillet, un jeune vieillard tout à fait comblé et armé pour vivre centenaire ? Rendez-vous donc à l'été 2047 et merci aux tendres et fidèles ami(e)s !
... ET ÊTRE AIME
Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :
Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu ?
Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,
C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime.
Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,
Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,
Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise : Aimons !
Il faut que de mon âme une autre âme se double,
Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,
Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?
Si personne ne dit cela, je sens l'exil,
L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,
Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,
C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.
Ah ! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.
Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !
A quoi bon l'univers ? l'âme qu'on a, qu'en faire ?
Que faire d'un regard dont personne ne veut ?
La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud.
Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;
L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre ;
Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit
Orphelin ; l'azur semble ironique, on a froid ;
Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n'apaise
Cette honte sinistre ; on languit, l'heure pèse,
Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,
Que faire ? où fuir ? On est seul dans l'immense
ennui.
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-------------------- Soyons aimé, non par un être
Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas
La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas
Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde.
Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,
Sombre table de jeu, caverne sans rayons !
Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?
J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe,
Le sort est un escroc, et je suis une dupe.
J'aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !
Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d'oeil !
Que le fuseau des jours lentement se dévide !
Hélas ! comme le coeur est lourd quand il est vide !
Comment porter ce poids énorme, le néant ?
L'existence est un trou de ténèbres, béant ;
Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante
Livre à l'affreuse bise implacable et grondante
Françoise échevelée, un baiser éternel
La console, et l'enfer alors devient le ciel.
Mais quoi ! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe,
Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace !
N'avoir pas un atome à soi dans l'infini !
Qu'est-ce donc que j'ai fait ? De quoi suis-je puni ?
Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.
Cette chauve-souris de son aile m'effleure,
L'indifférence, blême habitante du soir.
Être aimé ! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir -
Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine
De mêler son visage à la laideur humaine,
Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux
Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,
Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !
Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille,
D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé,
Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé !
14 mars 1874
4 juillet 2010