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Le Blog Officiel de Michel Bellin

samedi 31 juillet 2010

CHÈRES RELIQUES

La leçon d’otondosophie qui va suivre – dont je garantis la pulpe autobiographique tout en assumant crânement l’impudeur décomplexée – pourra être rangée sans prise de tête, je veux dire sans rage de dents, dans les menus sujets de littérature estivale, vite lus, vite évaporés, et donc inoffensifs à défaut d’être enrichissants pour le lecteur de ce blog, qu’il veuille bien par avance me le pardonner.

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jeudi 29 juillet 2010

OPIUM

Une fois de plus, mon grand Chéri me fascine, m’attendrit, m’éblouit jusqu’aux palpitations de l’âme et à l’orgasme des oreilles. Je succombe à son charme vénéneux et subtil. (Sans pouvoir faire abstraction un seul instant de son physique enchanteur, regard pétillant et bouche carmine.) Là n’est pas l’essentiel : sa voix, ce timbre languide et pur, l’émotion qui s’en déclenche, plus forte et insinuante, à mon goût, que dans les pyrotechnies baroques où le jeune contreténor s’était jusqu’à ce jour illustré. Quel toupet d’enregistrer un tel disque consacré à la mélodie française ! J’imagine le dépit des divas ! Je conçois qu’on crie à l’outrage ou qu’on fasse la fine bouche, comme n’a pas manqué de le faire TELERAMA, l’hebdo des bobos. Moi, j’adore, je me pâme, je succombe, j’en redemande et, au cœur de la touffeur estivale, noyé d’émotions sous mon casque hi-fi, je déguste en boucle OPIUM, 24 mélodies interprétées également par Jérôme Ducros au piano, Renaud Capuçon au violon, son frère Gautier au violoncelle, à la flûte Emmanuel Pahud et à la voix, vous l’aurez reconnu, le miraculeux Philippe Jaroussky.



L'heure exquise

La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée ...

Ô bien-aimée.

L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure ...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise ...

C'est l'heure exquise.

mercredi 28 juillet 2010

MES HOMMES (suite et fin)





Acrylique De Judit Ström

« On ne voit bien qu'avec le cœur. » Qui a dit cette belle phrase ? À vérifier. J'adore les citations, je les collectionne. Avec les mots, je me fabrique des colliers de soleils. Dommage, j'aurais bien aimé faire des études, des longues pour devenir écrivain. Aujourd'hui on dit écrivaine. Je n'aime pas. Ça rime avec naine ! Écrivain ou maîtresse d'école. Je n'ai pas pu apprendre longtemps ; j'étais, paraît-il, douée pour autre chose, alors je me rattrape maintenant en capitalisant les perles des autres.

Certaines me remontent de l'enfance, d'autres sont modernes, je les pioche dans Le Monde que me laisse Geoffroy. Puis je les recopie dans mon cahier à spirales, plus sûr que l'ordi. Mais certains mots sont indésirables ; ils me tarabustent, parasitent ma mémoire. On dirait le collant jaune qui chez nous scotchait les mouches. Ces mots, je ne veux pas les garder, mais ils tapent l'incruste. Par exemple, ces 8 qui puent la naphtaline : Mon père, ce héros au sourire si doux. Victor Hugo. Je déteste les barbus libidineux. Je préfère mes héros à moi et mes citations un peu trafiquées.

Mon père, ce zéro au sourire si mou... Si veule ! Je le hais. Depuis toujours et pour toujours. Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain. Il paraît que ça me fait du mal à vingt jours de la grande Fête dégoutante ! Mais je n'y peux rien. C'est la faute à Hugo. En fait, je ne le hais pas depuis toujours, mon papounet. Avant ce 5 décembre 1950, date fatale, je me contentais de le mépriser. Il existait si peu, loin, absent, perdu dans sa picole. Moi, je vivais ma vie d'enfant. La petite Josy ! J'ai été une gosse très douce. Douce et violente : j'adorais voir pousser les fleurs et épingler les vipères pour les revendre. Subtil mélange des genres !

Mon bled était un gros bourg affreux, avec sa rue principale qui n'en finit pas mais la campagne autour est assez chouette. J'aimais m'y échapper pour rêver et contempler la nature. Je pouvais passer des heures dans le bois à mater une fourmilière, ces bestioles si futées qu'elles savent s'éviter pour jamais se caramboler. J'adorais aussi les oiseaux qu'on dit pas bileux. Moi, je les trouve trop stressés, toujours soucieux du nid à bâtir ou du vermisseau à rapporter. Et leurs chants ? Que des impros ! Je voudrais que ma chambre soit une volière ouverte à tous mes rêves ! Pleine de petits chéris, mes compagnons, mes confidents, cœurs de velours si chauds, si palpitants contre ma joue... Mais j'aime trop la liberté pour leur imposer ça.

À partir de 10 ou 11 ans, je ne sais plus au juste, je me suis aperçue que mon paternel changeait. Des regards en plomb, de menus frôlements, un sale sourire poisseux qui me glaçait les sangs. Je devenais une petite demoiselle, mes seins poussaient doucettement mais, dans mon corps et dans ma tête je restais une gosse. Ce soir-là, mon père m'a coincée dans son traquenard. C'est ça que je lui reprocherai toujours, que jamais je n'ai pu pardonner, même sur son lit de mort : son plan, son odieux stratagème. Il avait pris soin d'envoyer Irène chez grand-mère, maman faisait une garde de nuit.

Nous sommes seuls à la maison. Papa m'envoie me coucher, très prévenant, juste imbibé comme d'hab. Il m'annonce qu'il va m'apporter mon Banania préféré. Tout est calme, c'est le soir. Réfugiée dans mon lit, je l'entends s'agiter en bas, je guette la casserole sur le gaz, le choc du bol, tous ses "Crénom de nom !"... Du lit, je capte tout : l'air qu'il sifflote, le grelot de la cuillère, ses charentaises qui montent à l'assaut. Mon palpitant se serre, je rapetisse sous la couvrante. Il a poussé la porte avec son plateau fumant. Il n'arrête pas de m'enjôler du bec en poussant son cadeau devant moi. « Goûte, ma Josy. » J'écluse en silence... je fais durer...le chocolat n'a pas son bon goût habituel, je me sens toute ensuquée, on dirait que je m'enlise... Le loup-garou reluque son Petit Chaperon Rouge. Ses babines luisent sur son sourire gluant. Il reprend le bol, le pose sur le guéridon, se penche, soulève la laine, se glisse tout contre moi. Je me sens minuscule ! Dans le creux de mon cou il trouiotte du goulot pendant que ses grosses paluches patrouillent plus bas... Pas moyen de m'arracher !!! Je suis trahie par mon Banania comme dans un cauchemar où tout ralentit. Je n'ai plus qu'à fuir en dedans... fermer les yeux... serrer mes petits poings... ne penser qu'à mes pervenches, à mes fourmis courageuses, aux merles du bois joli... loin loin loin...

... très loin de tous mes hommes ! »


Extrait de AMOUR(S), L’Harmattan, 2010. Actuellement en promo sur le site de l’auteur (10€ au lieu de 22€).
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mardi 27 juillet 2010

MES HOMMES (2)



Acrylique de Judit Ström ("Striking a nerve")

« J'ignore, si je suis "sociologue". En tout cas, je parle de ce que je connais. Ni bonimenteuse ni menteuse tout court. Car mes mecs de passage ne s'inventent pas ; je n'arrive même pas à les mépriser ni à leur en vouloir !

Par exemple, toujours à propos de mes grands chéris... déjà je vous sens, mâles de la Toile qui frétillez en faisant chauffer la souris ! Un jour donc, pas loin de l'Opéra, je vois un vioque débarquer de sa bétaillère de luxe. Il a les rognons couverts, costard Old England, la classe ! Qui ne s'invente pas non plus et que Sarko l'Arsouille ne pourra jamais s'offrir, avec ou sans échasses ! Mais pas de politique de bas étage ici, nos chroniques doivent prendre de la hauteur, n'est-ce pas ?

Je reviens à mon zig. Un regard d'une infinie déprime. J'en suis encore toute saccagée en bossant mon texte. Nous nous entendons pour 1000 balles d'autrefois car mon histoire date du siècle passé. Je l'embarque dans mon studio, papy ne bronche pas. Son babil est en panne. « Tu te mets pas à l'aise ? » Il refuse, il ne veut pas non plus que je me dépoile. « Mais, mon chou, qu'est-ce qu'on fait ! » Il me regarde de ses yeux de momie, immensément tristes. « Solange est morte depuis quatre mois. C'était ma femme, c'était ma vie. Vous lui ressemblez tant. Laissez-moi vous contempler, madame Josy. Je vous en prie... » Sans même me découenner, je prends la pose. Il me gobe des yeux, s'imprègne de l'autre, la posthume ; il presse mes mains contre sa bouche... Ah ! Sur ma peau ses horribles lèvres glacées... Mais dans la rue, son regard de mendiant friqué m'avait retournée. Il a ensuite bredouillé... il se sent si seul, inutile, sans môme, le grand regret de sa vie. Je l'écoute. Je ne l'ai jamais revu. Je crois lui avoir offert, à un tarif raisonnable, un max de bonheur et c'est lui qui se sentait redevable : en partant, il a glissé dans ma main un autre gros billet pour m'acheter des roses !

N'allez pas gamberger, ni idéaliser, ce mort-vivant est l'exception qui confirme la règle. Mes cocos sont tous des obsédés mais si inattendus, si immatures que j'en rigole après. Par exemple Geoffroy, mon banquier, que j'ai respectueusement salué à la fin de ma 1ère chronique, car lui, c'est un fidèle, ma rente ambulante. On s'adore ! Un type grave mais touchant, un peu enveloppé, respectable avec son attaché-case en lézard (souvent, plus les mecs sont clean, plus ils cachent quelque chose de moche, bizarre, non ?). Bref, la première fois j'ai d'abord eu droit à sa confesse très humble : « Sorry, je suis un peu spécial... » Il m'avoue, gêné. Je me marre à l'intérieur car aussitôt ça clignote au tableau de bord. Le truc banal : besoin de tendresse, de câlins, du nursing basique. Encore un vieux bébé qui a été sevré trop tôt par sa maman !

Il a fini par sortir son matériel, pas celui que tu crois, pas même son chéquier, non, mais une couche-culotte, extra large, du XXXL, et sa boîte de talc. Puis il s'est mis en posture pour que je lui sulfate le démonte-pneu. Je commence à m'activer, je m'applique lorsque catastrophe ! le couvercle était mal ajusté... Le Fuji à Pigalle ! Gros Bébé, lui, est aux anges, gazouille, surtout ne rien enlever, tout garder areu areu ! Bon, pourquoi pas, le client est roi ! Je fais mes soins, saupoudre quelques guili puis j'essaie d'ajuster la barboteuse qui bâille de plus en plus. Aussi, quand mon Crésus se relève, c'est la poisse. Un tsunami cette fois ! Du talc partout comme s'il en pleuvait, sur le lit, la moquette, plein sur son lin. La pub est décidément mensongère ; Pampers, dont j'ai dit du bien l'autre fois, c'est zéro pour les fuites sèches. Heureusement, mon bonhomme s'en tamponne, roucoule de plus belle, puis il décampe, ravi de jouer au Gros Poucet qui nous sème sa maudite farine partout. N'empêche, j'ai beaucoup moins ri quand il m'a fallu déneiger le dessus de lit et la montée d'escalier !

Tout ça est pitoyable, je sais. Depuis que le monde est monde... Pitoyable mais infiniment respectable. Vous me trouvez trop complaisante ? Je ne sais pas me mettre des limites, c'est ça ? Et leur misère à eux, elle en a des limites ? En fait, j'aime bien être gentille et dévouée, genre syndicaliste. Car il n'y a pas que mon cul qui compte, j'ai aussi droit à la parole. Droit à mes faiblesses, droit de laisser parler mon cœur en solde car nous aussi, nous avons besoin de douceur, de tendresse. Et de respect. Nous crânons, nous paradons, c'est juste pour la vitrine. Nous aussi, comme les politicards, nous appâtons. Mais un cœur d'oisillon palpite en chacune, une pervenche frissonne au creux du gazon. Du moins ce qu'il en reste à Paris ! Las, sur le bitume les proxos ne saquent pas les béguineuses de mon genre. L'amour, tu parles !!! Chez nous la romance est un tracker peu négociable, comme dit Geoffroy qui s'y connaît en placements, la fleurette est sous-cotée en bourses. »

(suite et fin demain)


Extrait de AMOUR(S), L’Harmattan, 2010. Actuellement en promo sur le site de l’auteur (10€ au lieu de 22€). Voir offre en tête du site.

lundi 26 juillet 2010

MES HOMMES ou le monologue d’une pute (1)



acrylique de Judith Ström

" Les clients sont mes hommes de passage. Je les appelle comme ça. A la longue, ils constituent ma collection de bipèdes, la Grande Galerie de l'Évolution, interminable et dépareillée : toubibs, avocats, épiciers, postiers, millionnaires, RMIstes etc. Même des attachés de ministère ! Je ne peux me souvenir de chacun. Dès qu'ils se reboutonnent, je zappe, je les raie de ma vie. En fait, je prends mon pied 2 fois : quand ils paient (d'avance !), quand ils se barrent. Et je n'imprime que quelques-uns, les plus pittoresques, ceux qui m'ont émue ou me font rire aux larmes.

Le rituel ? Toujours le même, l'approche est d'abord économique, d'accord avec Sarko. Quel est ton prix ? Je suis très demandée ici même si ma carte est limitée : pas de spécialités épicées, rien que des interdits au menu : ni bisous ni caresses ni sniff ni câlins sur le visage (rapport à mon paternel qui a pris ses aises avec moi quand j'avais 10 ans). Et pas d'imprudence, principe de précaution : je n'avale jamais la fumée. Je loue mon taille crayon. Point. En général, malgré un ou deux cinglés, ils sont dociles, les pauvres chéris, ils s'en contentent. Le minimum syndical doit leur suffire puisqu'ils reviennent !

Pendant le trajet, je leur pose des questions banales. Où tu crèches ? C'est quoi ton job ? Histoire de les situer dans le décor et de les relaxer. Puis nous allons dans mon studio professionnel car ma vie est soigneusement cloisonnée : le sexe gagne-pain le soir, de 9 heures à 2 heures, et la vie rêvée des anges le reste du temps dans un autre coin de la capitale. Enfin, ici ou là-bas, rien à voir avec les rêves ou les chérubins : la vie est compliquée pour chacun, PDG ou putain. Pas absurde, la vie, mais dure et poignante. Tout le reste, des romans de gare ou des sermons de curé à quatre sous !

Voilà donc mon discours, mes bien chers frères, mes honorables sœurs. Si le cul mène la guerre des nerfs, le fric reste le nerf de la guerre : il permet tout, excuse tout, éponge tout. Bien plus tabou, bien plus risqué que le sexe. Oui, tout est possible, tout est permis, tout s'achète. Et les vestales veillent. Nous, nous veillons. Incroyable mais vrai : à 66 ans, bon pied bon œil, je veille encore. Une vraie pro ! Même chassées du trottoir, nous jouons notre rôle à l'arrière plan, en catimini, avec la bénédiction des escrocs de droite et des zozos de gauche. Que deviendrait votre monde fou fou fou si nous, les travailleuses titularisées, faisions la grève des orifices ? Qui écoperait le malaise social ? Qui vous injecterait la petite dose d'espoir nécessaires à votre bel entrain d'après-crise ? Au train-train quotidien qui déraille avec Bobonne ? À l'aventure palpitante du troisième millénaire et de la mondialisation ? Ce n'est pas le moment de prendre notre retraite anticipée. Bosser plus, oui, tout à fait d'accord, ça urge. Et la place devient même très chère grâce à votre politique laxiste : toutes ces oies cendrées des Carpates qui migrent pour venir caqueter sur nos grands boulevards ! Fierté française et identité du bitume : nous sommes là, nous y resterons. Car vous, les mecs, vous avez besoin de nous. Nous sommes vos exutoires, vos femelles expiatoires, toutes des biques émissaires ! Quand votre dard putride nous lime, c'est le péché du monde que nous émoussons dans notre con ripoliné. Nous épongeons la libido planétaire ! Nous sommes les grandes druidesses impudiques de votre dégénérescence. Impudiques et indispensables. « Incontournables » comme on dit. Et dire que votre beau monde ensuite, quand il se rebraguette, se retire indigné, indigné et moralisateur, la queue entre les jambes et les titres boursiers à la hausse ! Et dire que votre civilisation judéo-chrétienne acoquinée avec les bourgeois ose encore de nous donner depuis Rome des leçons de morale, pour défendre la dignité des femmes, sauver la vie des fœtus morveux et l'âme des gamines violées ! Faudrait peut-être nous laisser faire le bon choix, laisser les autres décider enfin par eux-mêmes, non ? « Politiquement corrects », que vous dites encore ! Mais nous aussi, nous sommes politiques, éthiques et correctes ! Nous sommes même pour une morale esthétique et contre l'esclavage, tout contre... Voilà ce que j'ai eu envie de gueuler sur cette Toile trop proprette.

Et pour finir, brave fille, je suis pour un grand rire salvateur, libérateur ; l'éclat de rire hygiénique, hygiéniquement correct ! Oui, votre monde de mâles est foutu, votre Terre promise définitivement compromise, votre nouveau millénaire déjà enrayé et il vaut mieux tous ensemble en rire, non ? En tout cas, moi j'en rigole, moi, la grande Josy, je hurle de rire, je me liquéfie, je mouille d'hilarité. Une toute petite fuite, c'est normal à mon âge, n'est-ce pas ? C'est encore excusable dans votre monde de djeuns ? N'est-ce pas, vieux Geoffroy de mes deux ? Merci à toi, merci à toi aussi Francky, merci ici à mes hommes, à vous tous, mes grands chéris. Et merci Pampers ! Promesse tenue, putain de vie ! "


Extrait de AMOUR(S), L’Harmattan, 2010.
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dimanche 25 juillet 2010

L’AMITIE

Ce matin au lever, avant de partir prendre l’avion du retour, j’ai médité ces quelques lignes qui me sont d’un grand réconfort au moment de la séparation :


L’amitié délivre de la parenté même si elle s’en fait l’alliée, elle délimite un espace d’expansion et d’élection où s’inventent d’autres règles. Même dans les sociétés où le lignage prime, l’amitié est aussi le refuge du secret de l’individu et de ses affinités : les amitiés intenses existent quand les relations familiales peuvent paraître étouffantes.

Amitié et amour furent souvent complémentaires. L’amitié révélait davantage la vertu et les qualités intrinsèques de l’individu que l’amour, qui lui faisait perdre la tête. On peut aimer sans retour, mais l’amitié est mutuelle. L’amour passion se donne éperdument au risque de la dissymétrie, l’amitié vit une réciprocité apaisée.

Faut-il voir dans l’amitié un sentiment tempéré ? Pourtant il peut exister de la fougue dans l’amitié, il suffit de lire des correspondances amicales pour s’en rendre compte. La domestiquer dans une morale de patronage, l’attiédir par des comportements modérés et des sentiments mesurés, rassure peut-être les éducateurs mais lui fait perdre son sel. L’ethnologie et l’histoire de l’amitié nous parlent de passion et de ferveur, d’une valeur absolue, qui dispensent des compromissions d’une sociabilité plaisante mais sans enjeu.”

Extrait d’Une histoire de l’amitié, Anne Vincent-Buffault, Bayard, 2010.

samedi 24 juillet 2010

CARTE POSTALE (5)

Hier soir, j’ai vécu une intense émotion musicale.

En fin d’après-midi, nous partîmes pour Dibah où l’Ami devait rencontrer Ishaq, sémillant vendeur de tapis avec qui il a noué durant deux ans une belle et noble amitié. Le jeune homme devait lui établir une facture pour le service des douanes. Comme je ne parle pas un seul mot d’anglais, je ne pus participer à leur conversation, me contentant d’admirer le visage d’Ishaq, son regard pétillant, son sourire éblouissant, sa peau cuivrée sous le keffieh, les mains racées sortant de son impeccable dishdash immaculée (comment font-ils pour épargner au regard d’autrui taches et faux plis !). Quel charme ! Quelle classe ! Même son énorme montre dorée, signe d’aisance conquérante… D’une manière plus prosaïque, cette étape au Méridien fut l’occasion de prendre un café tous les trois près de la piscine de l’hôtel (grouillante de touristes ventripotents) et pour moi de goûter pour la première fois de ma vie à une chicha au goût sucré venu d’ailleurs.



Dibba est divisée en trois parties administrées respectivement par Fujairah, Sharjah et Oman (on passe sans visa de l’une à l’autre). Boutres amarrés dans la baie tranquille, pêcheurs ravaudant patiemment leurs filets, plages et criques dans les rochers ; on a peine à croire que ce gros village enchâssé dans un cirque de montagnes ait été le théâtre d’une des plus terribles batailles que la péninsule Arabique ait connu. Celle qui, en 632, vit les troupes de La Mecque défaire les montagnards du coin, au prix de 10 000 morts, victoire sans appel qui établit l’Islam dans toute la région.

Vendredi soir - l’équivalent de notre dimanche - beaucoup de monde sur la corniche entre Qidfah et l’hôtel Méridien où le jeune Emirati tient commerce. Et nous, dans l’automobile qui bénéficie d’une sonorisation puissante et musicale, nous écoutions à fort volume les Carmina Burana. C’est une œuvre brillante, inventive, électrisante, aux riches lignes mélodiques et à la rythmique implacable. D'une frappante et directe simplicité expressive - ici pas de modulations en raison d'une logique interne résolument "primitive" : mélodie pure et rythme incantatoire. La palette des percussions est particulièrement généreuse : timbales, glockenspiel, xylophone, castagnettes, crécelle, petites cloches, triangle, vieilles cymbales, cymbales crash, cymbale suspendue, tam-tam, cloches tubulaires, tambour de basque, caisse claire, grosse caisse et célesta !!! De quoi faire frétiller les esgourdes ! L’Ami avait enclenché une ancienne musicassette Philips encore très performante et, sous la direction du vétéran Eugène Ormandy, les chœurs de l’université américaine faisaient preuve d’une vaillance et d’une juvénilité irrésistibles. Le plus remarquable fut que, sans l’avoir voulu, les premières mesures de la cantate (O fortuna) coïncidèrent avec notre départ de la maison tandis que l’éblouissant final, avec reprise du thème, éclata lorsque la voiture stoppa devant la majestueuse entrée du Méridien. Une arrivée en fanfare ! Un saisissant point d’orgue à ma ferveur irrésistible et quasi hypnotique !

Lorsque le dernier accord cessa, nous sommes restés un instant pétrifiés de plaisir, ivres de toute musique qui enracine et magnifie notre amitié. Puis, dans un éclat de rire, comme souvent, nous nous sommes serrés la main : top là, vive le plaisir, vive la vie. Carpe diem !


vendredi 23 juillet 2010

CARTE POSTALE (4)

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Etrange contée où l’émollience est telle qu’on peut dormir 11 heures d’affilée ! Au réveil ce matin, bain dans l’océan indien à quelques mètres de la maison. Trop de rouleaux hélas, et j’ai avalé un quart de litre d’eau salée, plus que tiède évidemment ! Au retour, sous prétexte de nous doucher ensemble dans la cour, séance photos un brin… ! où l’implacable soleil rima avec le plus simple appareil !

Il ne faut pas pour autant abandonner la littératrure et j’avais fort envie, après ces polissonneries, de retrouver un de mes poèmes préférés. Dieu merci, ma clé USB, véritable bibliothèque portative, me permet de retrouver illico le texte sublime que j’avais recueilli dans une petite anthologie poétique rassemblée pour l’un de mes fils. Au passage, j’en profiterai pour lui (te) faire un cours sur les oxymores, de plus en plus présents dans les titres de Libé et de moins en moins poétiques hélas. Ça devient un truc, une facilité. Mais on ne jette pas de perles aux pourceaux. Comme, durant les grandes vacances il est requis de faire un peu de devoirs, je mets donc en ligne cette leçon qui sera immédiatement suivie de l’éblouissant poème.


Leçon 1 (devoirs de vacances été 2010)
A propos de Soleil noir… et donc de l’oxymore.

Le terme oxymore (ou oxymoron) vient du grec « oxumoros » (de « oxus », aigu et « moros », émoussé) et qu’il désigne une figure de style où deux mots désignant « des réalités contradictoires ou fortement contrastées sont étroitement liés par la syntaxe. » Exemple : « un merveilleux malheur ».
On parle parfois d’antilogie, mais ce terme renvoie surtout à quelque chose d’illogique. Dans ce cas, on pousse tellement loin l’antithèse qu’on se retrouve dans une situation absurde. Le grammairien français Pierre Fontanier, qui avait consacré sa vie à étudier les tropes, parle lui de paradoxisme. Il est dans le vrai car c’est pour le moins un paradoxe d’accoler ensemble des termes contradictoires.
Certains oxymores servent à désigner des réalités qui ne possèdent pas encore de nom, comme par exemple « aigre-doux » (pour les amateurs de cuisine chinoise) ou « clair-obscur » (pour les amateurs de la peinture de Rembrandt). Généralement, cependant, les écrivains qui emploient l’oxymore cherchent à attirer l’attention de leur lecteur. L’encyclopédie en ligne Wikipédia (dont il faut certes se méfier mais qui est parfois bien utile) nous propose quelques exemples :

- Les azurs verts (Rimbaud)
- Les splendeurs invisibles (id.)
- La clarté sombre des réverbères (Baudelaire)
- Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (Corneille)
- Un jeune vieillard (Molière)
- Hâtez-vous lentement (Boileau)
- Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit (Hugo)

Et maintenant,basta la leçon, dégustons la merveille de Baudelaire :


L'invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!

Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.


jeudi 22 juillet 2010

CARTE POSTALE (3)



La maison de mon hôte n’a rien d’un palais. C’est une « résidence d’été » pour riche Emirati qui la loue à l'entreprise française. Les finitions en sont approximatives, la clim poussive. Lors d’un de mes séjours, pour satisfaire l’Ami esthète, j’ai peint des raccords de faux marbre sur les carrelages vert et blanc. Mais, trêve de perfection, il y a 350 m2 à arpenter sur un seul niveau et moi qui vis habituellement dans 12, mon grand plaisir est de déambuler, nu et oisif, d’une chambre à une autre, d’une salle de bain rose à une autre émeraude, d’un large couloir à un hall démesuré. Quant à la cour, grâce à ses plantations et à ses arrosages réguliers, elle est devenue un Eden resplendissant de verdure et de fleurs exotiques que viennent butiner les prestes colibris.



Ce matin, vers 8 heures (il faisait déjà 38° et un taux d’humidité impressionnant), mon hôte est sorti arroser avant que je ne me lève. Je l’observais derrière le vitrage : tout à son affaire, patient, attentionné, comme s’il parlait à chaque plante, lui dispensant l’eau nécessaire (trop chaude !). Pour ne pas choquer ses voisins arabes (un jour, un gamin trop curieux grimpa sur le mur), lui qui aime déambuler dans la tenue d’Adam, il consent à présent à nouer autour de ses reins dorés un pagne symbolique. Le coton léger et presque translucide marie à mes yeux ravis décence et impudicité. Qui chantera la merveille du corps masculin ! J’ai oublié de noter que sur le pavage de la demeure, peut-être pour en masquer les imperfections et le kitsch typiquement oriental, çà et là, en tous sens, de magnifiques tapis chamarrés. C’est tellement pratique lorsque les corps, soudainement aimantés, s’étreignent furieusement ! L’ouragan du désir… indépassable jubilation physique et plaisante dévaluation de l'absurde Amour romantique ! Nos « babouineries » finissent d’ailleurs presque toujours par un éclat de rire tant la baise est une urgence sans raison, tant nos corps sont dissemblables et miraculeusement harmonisés depuis plus de dix ans de commerce assidu. Comme je dis, en observant nos épidermes contrastés, rien de plus savoureux au menu que l’alliance du pain d’épices et du fromage blanc !

Hier soir, sur la table, c’était avocat mûr à point, filet d’hamour, quelques nouilles au basilic (cueilli juste avant au pied du frangipanier), sorbet à la mangue, le tout arrosé d’un succulent vin de Provence acheté au Duty Free. Un menu presque ascétique mais somptueux. Et la conversation allait bon train. Le sujet du soir : « avoir de la classe, qu’est-à-dire ? » Nous ne sommes pas parvenus à trouver une définition satisfaisante : il a été question d’élégance physique et morale ; de naturel, de souplesse, d’adaptabilité à toute situation et à tout milieu social ; d’aisance et de fluidité. Bien peu d’exemples personnifiés dans notre entourage. J’en ai conclu qu’à ses yeux, il me manquait un je ne sais quoi pour avoir de la classe ! Mais je m’en fous, je consens à moi-même et à mes sublimes imperfections (amor fati dit Nietzsche) et cette infirmité de style ne me coupera pas l’appétit ni à table ni plus tard au lit ni nulle part ailleurs.



Nonobstant, la question reste posée et la voie tracée : même s’il n’y a qu’une unique et magnifique Liliane Bettencourt, conquérir pour soi-même, au bas de l’échelle sociale, disons au milieu, un surplus de classe et se sculpter sans cesse. C’est urgent tant s’amplifie en France le processus de décivilisation et me consterne la vulgarité ambiante. (« De là est venue, disait Péguy, cette immense prostitution du monde moderneElle vient de l’argent. »).

D’où la nécessité – et le privilège – de pouvoir m’enfuir et me ressourcer dans ce coin perdu de la péninsule arabique.

mercredi 21 juillet 2010

CARTE POSTALE (2)



A Fujairah, de bon matin, il fait déjà 35°, l’humidité ambiante excède les 60%. La nuit fut longue et reposante, malgré le ronronnement de la climatisation. Dix heures d’affilée ! Mais à 8 heures, il n’était déjà plus possible d’aller prendre le café au pied de l’acacia, sous les croassements de la famille corbeau qui n’aime pas qu’on empiète sur son territoire. Le ciel est lumineux mais plombé, la mer lisse et à l’horizon, comme d’habitude, les pétroliers patientent sagement avant de gagner le détroit d’Ormuz.

Face au bureau où je rédige ce billet, j’aperçois au travers du vitrage deux minuscules colibris qui font du sur place , à peine gros comme un poing de bambin. La cour ensoleilldéjà ruisselante de soleil a hélas perdu toutes les fleurs (hibiscus, bougainvillées, roses du désert…) qui en constituent l’habituel ornement. Ce n’est pas la saison.




Quand l’Ami sera de retour après sa réunion de chantier, nous irons faire des courses à l’hyper market Lulu. Cet endroit me plaît autant qu’il me fascine : si le principe de la consommation est le même qu’en Europe, la couleur locale ajoute une note de pittoresque tandis que l’absence de stress est un vrai bonheur ici ; surtout ces autochtones voilées, apparemment assez aisées pour remplir leurs caddies à ras bord, toutes élégantes et racées. Elles me réconcilient avec la grâce et le mystère, en un mot la vraie féminité. Peu de grosses femmes ici, des formes longilignes et fluides ; et le niqab omniprésent qui ne gêne absolument personne. Parfois, pour détailler l’étiquette d’un produit, gêné par son voile, l’élégant fantôme appelle un vendeur qui fort galamment renseigne l’acheteuse. J’imagine leurs convictions, leur révolte à toutes et à tous, leur dégoût viscéral à la simple pensée de ces étrangères qui par leur impudeur, par leur dévergondage public, minijupes ou pantalons moulants, harcellent sans répit le désir des mâles en offensant la pudeur d'Allah.

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » disait Montaigne.



mardi 20 juillet 2010

CARTE POSTALE (1)

Lundi après-midi, en arrivant à Roissy et en voyant le nombre impressionnant de voyageurs qui se pressaient à la porte 81, je me suis dit : la foule des grands jours, que se passe-t-il ? C’est la période des vacances mais tout de même… En regardant à travers le vitrage, j’ai tout de suite compris : le monstrueux A 38O était prêt à engloutir sa cargaison de bipèdes !




Embarquement sans problèmes à l’heure dite (15h OO) pour un décollage prévu une demi-heure plus tard. A l’intérieur, lorsqu’on aperçoit l’enfilade des compartiments, on mesure davantage l’envergure de l’oiseau blanc allongeant son fuselage sous l’emblème conquérante d’Emirates. Tout est nikel, davantage de place même en économique, plus de confort, des écrans rutilants, une armée d’hôtesses en beige rosé avec leur aérienne voilette blanche, toutes plus souriantes et plus accueillantes les unes que les autres (mais nul stewart craquant à me mettre sous les yeux, rien n’est parfait). Démarrage à l’heure dite (15h 4O)… et freinage en bout de piste. Le commandant nous prévient qu’il y a un petit, un tout petit problème d’ordinateur, « la rançons du progrès ». En d’autres termes, plus c’est sophistiqué, plus c’est fragile. Demi-tour. On nous annonce qu’il va nous falloir prendre notre mal en patience, le temps de détecter la panne, de remplacer peut-être la pièce défectueuse. Les 500 voyageurs et quelques sont débarqués. Retour dans le hall. Il n’y fait pas froid. Les bébés hurlent, les mamans sont exemplaires de patience et de savoir-faire. Bellin philosophe en regardant s’agiter cette faune sympathique tout en dégustant des Nouvelles de Maupassant. Le temps ne s’écoule jamais en vain : vivre, c’est supporter ou déguster des instants qui meurent. Donc, sans arrêt, ces fulgurants instants font place nette à d’autres instants plus favorables. Car la question que chacun se pose : ce super-jumbo ridiculement cloué au sol finira-t-il pas décoller ? " Dans une demi-heure, on vous tiendra informé… dans un quart d’heure, vous aurez de plus amples informations… » Pour finir, le décollage aura lieu à 21h 00, soit plus de 5 heures de retard.
Et tant pis pour les nombreux voyageurs qui rateront leur correspondance à Dubaï !
Demain, à Roissy, on annonce une grève des aiguilleurs du ciel. Il y a quelques semaines, c’était un volcan qui dictait sa loi. Finalement, les voyages modernes, ne sont pas toujours mieux garantis que les diligences malmenées par les ornières, les détrousseurs ou les cochers brutaux. Mais une fois admis les aléas de la technique, quel confort, quelle rapidité aujourd’hui ! A plus de 6000 kilomètres de l’Ile-de-France, sur les rives de l’océan indien, tandis que le ronronnement de la clim peu à peu m’endort alors que je guette le retour de l’Ami, je peux écrire ce billet et l’expédier sur la Toile toius azimuts. La suite demain, pour d’autres croquis, peut-être… si le farniente ou la sieste (crapuleuse) me laissent un peu de répit !

samedi 17 juillet 2010

DEUX AUTRES INGRÉDIENTS

D'après Kant, les trois ingrédients qui adoucissent le brouet de la vie sont « l'espoir, le soleil et le rire ». Il suffit, en cette période estivale tellement attendue, de fermer un instant les yeux pour reconnaître la pertinence de la pharmacopée proposée. Je suis pourtant surpris, un brin déçu, que l'éminent philosophe n'ait cité, outre la gastronomie (et le bordeaux !), ni la musique ni l'amour.

Il est vrai que la musique ne fait pas rire (Satie peut-être...). Mon expérience d'improvisateur (au clavier) et d'auditeur insatiable est pourtant patente en ce qui me concerne : la musique est un trésor d'euphorie et de jubilation. Les matins de chagrin, du moins de peu d'entrain, ce sont par exemple les concertos pour violon de Bach sous les doigts d'Hilary Hahn, le scherzo d'Alexander Arutiunian enlevé par le jeune trompettiste Romain Leleu ou encore les quartets pour flûte de Mozart avec Aurèle Nicolet et le Mozart String Trio. À l'écoute de ces œuvres toniques, je n'éclate pas de rire certes, mais c'est tout mon corps qui revit et exulte : je bondis, j'improvise une danse, je virevolte, je me réconcilie avec le bonheur de vivre et avec ma propre pesanteur qui l'instant d'avant m'avait consterné et abattu (et là, oui, alors je ris de mes grâces pataudes !). La musique est aussi espérance en ce sens que cette impalpable vibration d'air est attente et tension. Le compositeur qui l'a engendrée, en la tirant du plus profond de sa joie ou de ses tourments, invite par avance son auditeur empathique à s'associer à la genèse de l'œuvre, à la porter avec lui, à l'engendrer à nouveau en lui, dans ses oreilles et dans son cœur, pour l'accompagner, parfois après mille méandres et fractures, vers son dénouement : le sublime point d'orgue. Ineffable parce que déjà périssable, convoité car inespéré, d'où cet instant de stupeur muette dans la salle de concert avant que n'éclatent les hourras.

Quand j'écoute une musique et qu'il me faut l'abréger par nécessité pratique, je répugne à la stopper brutalement. Il y aurait, me semble-t-il, une forme de violence, une forme de désinvolture voire d'irrespect : quel sacrilège à sectionner le sortilège ! Je baisse donc peu à peu le volume, histoire peut-être de me remettre de ma frustration en douceur : je ne pourrai pas atteindre pour cette fois l'harmonie offerte dans l'accord final convoité. « N'y touchez pas, il est brisé... »

Evidemment, me direz-vous, il s'agit là d'une conception bien romantique de la musique ! Certes, j'en conviens. Je n'ai jamais considéré la musique comme du remplissage, du gavage non-stop (avec des mini-écouteurs en permanence dans les oreilles) mais comme une histoire d'amour, une centaine d'histoires d'amour qui enchantent et ponctuent notre périple sur terre. Et c'est parce qu'elle est quasiment impalpable, évanescente, non matérielle, en un mot si mystérieuse que la musique en devient infiniment précieuse. Car, si elle comble la solitude, l'alchimie des sons est avant tout une plénitude improbable, d'autant plus considérable qu'elle est impalpable, périssable, faite de bric et de broc. Très souvent, je souris d'une telle indigence providentielle et je songe au mot de Quignard : « Un quatuor ? Quatre hommes en noir, avec des nœuds papillon autour du cou, s'échinent sur des arcs en bois, avec des crins de cheval, sur des boyaux de mouton. »

C'est tout à fait ça, la musique (de chambre), c'est trois fois rien et tout à la fois : le sublime par le trivial. Le génial sous l'animal. La grâce traversant la matière de part en part. L'extase dans le malheur... Oui, la musique, c'est la vie... c'est ma vie, nuit et jour dans le temps qui fuit... la vie et en même temps l'ennui, l'ennui qui jouit. C'est la cadence même de l'amour, tantôt pensée tantôt caresse. Elle épure la bête ou donne un corps à l'ange. Quel prodige ! En fait, la musique est toute entière promesse et tendresse, indigence et richesse, évidence et mystère. C'est pour cela qu'elle s'assimile pour moi aux fiançailles, ce qui marque ma rupture avec toutes les musiques contemporaines non mélodiques et surtout, surtout, avec l'approche mercantile qui aujourd'hui dénature la musique et la profane : que ce soit par le MP3 en bandoulière ou dans le fond sonore des hyper, aujourd'hui on n'épouse plus la musique, on la bouffe !

Dans un livre épatant (Le toucher des philosophes, Gallimard, 2008), François Noudelmann a décrit comment trois écrivains majeurs, réputés intellos - Sartre, Nietzsche, Barthes - se sont abreuvés et ressourcés leur vie durant à la musique, singulièrement le piano. Ce n'étaient certes que des amateurs, au sens noble du terme mais ils eurent besoin de cette approche quasi quotidienne et confidentielle pour se régénérer, s'affranchir des rythmes collectifs, expérimenter grâce au clavier un écart, une vibration, une déliaison de la volonté, le jeu du corps lorsqu'il est habité par l'harmonie et s'épanouit dans l'intime avec la contrainte d'un toucher et d'un tempo. Barthes en particulier, qui a discouru si savamment sur la musique contemporaine, déchiffrait vaille que vaille, sans « savoir jouer » avouait-il et il y prenait un plaisir extrême. Il n'y pas désertion ni distorsion de la part de l'écrivain penseur mais accomplissement puisque, selon lui, décider de vivre en musique engage le corps amoureux. Lorsqu'il est devant son clavier, le grand théoricien laisse alors tout tomber, se régénère librement (en se moquant de sa propre gaucherie, de son tempo trop lent) en découvrant une autre érotique, tantôt berceuse enfantine, tantôt pourvoyeuse de pulsions. En fait, ces trois philosophes ne jouaient pas du piano, ils flirtaient ! Et lorsque Claude Maupomé s'étonne de l'engouement de Barthes Pout Schuman, il bredouille presque, comme un enfant surpris en flagrant délit de maraude : « ...eh bien à ça, je ne peux pas répondre parce que je dirais que je l'aime précisément avec cette partie de moi-même qui m'est à moi-même inconnue ; et je sais que j'ai toujours aimé Schuman et que je suis très sensible au fait que, comme toujours lorsqu'on aime quelqu'un, j'ai l'impression souvent qu'on ne l'aime pas comme il faut, qu'on ne l'aime pas assez. »

De l'amour de la musique à la musique de l'amour. Un instant frustré par la formule de Kant, j'ai vite été rassuré : non seulement l'espoir, Phébus et le rire mais aussi l'amour puisqu'il récapitule tout ! Même si, comme pour l'art d'Euterpe, aucune définition n'est adéquate. Seule l'expérience. Qui n'a expérimenté, au moins une seule fois dans son existence prosaïque, combien le soleil de l'amour - disons la tendresse érotisée - entre élan romantique et " babouineries " drolatiques peut incendier l'âme et diminuer l'isolement tactile ?! Certes, tout ça pour ça, ô squelettes musqués ! Il n'empêche, deux peaux qui s'abrasent, deux souffles qui s'embrasent, deux mains qui se rejoignent ensuite dans le noir, dans le silence restitué, quand la tendresse n'a plus que ce pacte brûlant et si fragile pour ne pas dépérir de chagrin...

Marcel Jouhandeau l'a dit d'une manière toute simple, sans emphase ni extase, et son constat nous ramène à l’été resplendissant et au B.A. BA de la vie : « Savoir aimer, c'est ne pas aimer. Aimer, c'est ne pas savoir. Aimer, c'est n'avoir plus droit au soleil de tout le monde. On a le sien. »


Et maintenant, en images et en musique, tous mes vœux de bon week-end ensoleillé en compagnie de la belle Hilary et de mes deux cow-boys chéris.




vendredi 16 juillet 2010

SAGESSE DE SENEQUE

Avant-hier, revenant du travail à la mi-journée, j’attendais un bus improbable, grelottant et les pieds trempés dans des sandalettes inadaptées à la mini-tornade en train de s’abattre sur l’Ile-de-France. J’aurais pu m’impatienter et m’exaspérer. Tout ce temps qui passe, ce temps perdu ! Réfugié dans l’encoignure de l’abri, j’ai lu posément quelques pages de l’opuscule qui voyage souvent dans ma besace. Je me suis senti très vite rasséréné. Cool, comme on dit aujourd’hui bêtement ? Je préfère le qualificatif qu’affectionnaient nos Anciens : équanime.


« Ne vas pas croire que des cheveux blancs et des rides prouvent qu’un homme a longtemps vécu : il n’a pas longtemps vécu, il a longtemps été. Quoi, diras-tu qu’un homme a longtemps navigué parce qu’une violente tempête l’a surpris à la sortie du port, l’a porté ça et là dans la tourmente furieuse de vents différents et promené en cercle sur la même étendue de la mer ? Il n’a pas beaucoup navigué : il a seulement été beaucoup balloté.

Je m’étonne toujours quand je vois des gens demander aux autres de leur donner de leur temps, et ceux qui sont sollicités l’accorder si aisément ; tous deux considèrent la raison pour laquelle ce temps est demandé, mais le temps lui-même, ni l’un ni l’autre. C’est comme si ce qu’on demandait n’était rien et ce qu’on donne rien non plus. On joue avec la chose la plus précieuse qui soit. Mais on n’en a pas conscience parce qu’elle est immatérielle ; parce qu’elle ne tombe pas sous le regard, on l’estime très basse, et même on ne lui accorde pour ainsi dire aucun prix. Les hommes reçoivent avec avidité des pensions, des allocations et leur consacrent leur peine, leur application, leurs soins ; mais personne n’estime le temps. On en use sans réserve comme s’il ne coûtait rien. Et pourtant, ces mêmes gens, vois-les, s’ils sont malades, si le danger d’une issue fatale se rapproche, vois-les aux genoux des médecins ; s’ils redoutent la peine capitale, vois-les tout prêts à dépenser tout leur avoir pour vivre ! Tant les passions en eux sont discordantes ! Si l’on pouvait montrer à chacun le nombre des années passées et celui des années qui lui restent à vivre, comme ils trembleraient, comme ils en seraient économes, ceux qui verraient combien il leur en reste peu ! Seulement, s’il est facile de ménager ce qui est réduit mais certain, on doit préserver encore plus soigneusement ce qui nous fera défaut à l’improviste.

Pourquoi, si sûr de toi et insoucieux de la fuite si rapide du temps, étends-tu devant toi, suivant ce que te dicte ton avidité, une longue enfilade de mois et d’années ? C’est de ce jour-ci qu’il s’agit, de ce jour en train de fuir. Car est-il douteux en effet que le meilleur de leurs jours prenne la fuite le premier pour les tristes mortels – tristes, parce qu’absorbés ? Leur esprit est encore dans l’enfance quand la vieillesse les accable, car ils n’ont rien prévu. Ils y sont tombés brusquement, sans être sur leurs gardes ; ils ne la sentaient pas qui, quotidiennement, approchait. De même qu’une conversation, une lecture, quelque intense méditation trompent le voyageur et qu’il arrive avant de s’être rendu compte que le terme du voyage, continuel et si rapide, que nous faisons du même pas éveillés ou endormis, ne devient perceptible à l’homme absorbé que lorsqu’il s’achève.

Le plus grand obstacle à la vie est l’attente, qui espère demain et néglige aujourd’hui. C’est de ce qui est entre les mains de la fortune que tu veux disposer, alors que tu lâches ce qui est entre les tiennes. Où regardes-tu ? Vers quel lointain vont tes pensées ? Tout ce qui est censé arriver relève de l’incertain : vis tout de suite. »

Sénèque, La brièveté de la vie, Arléa, 1997.


Post scriptum

À propos du temps qui s’enfuit chaque jour – qu’il ne faut pas dilapider en veillant à ne l’accorder qu’aux meilleurs – j’aime beaucoup cette définition de l’amitié : « L’amitié, c’est le don de son temps. » (Heidegger)

Plus loin encore, Sénèque estime que les Sages (pour lui Zénon, Pythagore, Démocrite… à nous d’actualiser la liste de nos auteurs-phares, poètes ou philosophes) font partie du premier cercle, non des riches donateurs de l’UMP, mais des amis véritables dont l’Art de vivre est le seul trésor : « Parmi eux, nul ne te forcera mais tous t’apprendront à mourir. Parmi eux, aucun ne dilapide tes années mais tous t’apportent les leurs. Avec eux, un entretien ne présentera jamais aucun danger, aucune amitié ne sera funeste, ni aucun hommage coûteux. »

jeudi 15 juillet 2010

E LUCEVAN LE VUVUZELAS



Le week-end dernier, j’ai fait beaucoup d’efforts pour tenter de m’aligner sur le goût commun et me prouver que je reste quelqu’un d’ouvert et de tolérant, en tout cas curieux. Après Puccini samedi soir sur Arte, la coupe du monde de football dimanche sur TF1. Double test d’adaptabilité et de sociabilité. Car je me disais : ce n’est pas possible que tu passes à côté du nec plus ultra (l’Opéra est à la bourgeoisie internationale ce que le Foot est au populo planétaire), que tu ne te passionnes pas voire que tu dénigres ce qui enthousiasme le monde entier à grand renfort de trompettes en plastoc et de divas au gosier de rossignol.

J’avoue que ma disponibilité et ma bonne volonté ont vite été prises à défaut et mal récompensées. Décidément, mis à part Carmen, La flûte enchantée et Callas exclusivement en extraits (à cause de mon vitrage Securit peu fiable), l’opéra est un genre musical qui me consterne et m’insupporte au moins autant que le rap… et le foot ! Samedi soir, j’ai pourtant tenté de me captiver pour le programme d’ARTE diffusant Tosca mise en scène par Luc Bondy en direct du Festival de Munich. Disons que j’ai tenu une petite demi-heure et face à l’écran, faisant office de loupe, je me disais, entre rasades et rigolades : comme c’est outré ! comme c’est bourré de trucs et de tics ! que ça sonne faux ! comme tout cela se donne à voir et à entendre dans une sorte de pléonasme scénographique, un étalage absolument désuet et grotesque en ce début de XXIème siècle.



Les connaisseurs vont se récrier : mais comment !!! La musique fut sublime et la performance vocale étourdissante. Ah bon ? Mais les contre-uts, je me les fourre où je pense ! J’aime la musique pour l’harmonie et l’émotion, toutes deux pudiques et nuancées, l’essence nue de l’art d’Euterpe qui n’a rien à voir avec le cirque. Pourquoi donc accommoder les notes de cette manière-là ? Les travestir sous des oripeaux ? Les asservir à des livrets débiles ? Si ces messieurs-dames veulent pousser la chansonnette, qu’ils interprètent des lieder (quoique, dirait Barthes cf. infra), à la rigueur des oratorios, mais qu’ils effacent leur rimmel et désertent les planches Quand, en plus, la signora Tosca ressemble à une vendeuse de rascasses, la taille épaisse et l’œil furibard, les scènes de passion du 1er acte sont, plus qu’invraisemblables, incongrues et franchement obscènes : et je te culbute la dame sur un tréteau (entre deux roucoulades), et je tâte son gras mollet en poussant un vibrato censé exprimer une passion torrrrrrrrrride ! Quant à l’odieux Scarpia, outre son crâne rasé à la Yul Brunner, il avait évidemment le rictus du rôle et la lippe libidineuse. Pitié pour les méchants ! Pitié pour l’amour travesti ! Pitié pour la musique abâtardie !

Et puis, entre nous, ces histoires de passion, de jalousie, d’amantes en mantilles venant dorloter au fond d’une chapelle leur hypocrite culpabilité à coups de larmes et d’éventail (opportunément oublié pour faire rebondir l’action)… Bon, au temps de Puccini ou de Verdi, dans l’Italie extravertie et théâtrale, passe encore, le Romantisme avait encore quelques beaux jours devant lui et il fallait bien que le Bourgeois s’encanaille tout en payant très cher sa loge dorée et la sublimation par l’Art de ses propres tares scénographiées. Mais en 2010 ! Rions et fuyons.



Et réfléchissons : après avoir tourné le bouton de la télé, j’ai décidé de me venger intelligemment de ce Grand Guignol musical forcément génial - dans une mise en scène, ma chère, qui fit scandale au Met l’automne dernier, oui, oui, j’y étais, sublime ce Bondy, et quelle liberté dans sa mise en scène, quelle créativité ! Je me suis donc replongé dans les Mythologies de Barthes. Je sais, je sais, ce qu’il dit du baryton Gérard Souzay est en partie injuste. Il n’empêche, ses propos n’ont pas vieilli et s’appliquent tout aussi bien selon moi à l’opéra et à sa représentation, quelles que soient les mises en scènes, que ce soit à la téloche ou sur écran géant : on est ici au cœur de l’art vocal bourgeois et de son imposture bouffie.

« L’art bourgeois est essentiellement signalétique, il n’a de cesse d’imposer non l’émotion, mais les signes de l’émotion. (…) Malheureusement ce pléonasme d’intentions étouffe et le mot et la musique, et principalement leur jonction, qui est l’objet même de l’art vocal. Il en est de la musique comme des autres arts, y compris la littérature : la forme la plus haute de l’expression artistique est du côté de la littéralité, c’est-à-dire en définitive d’une certaine algèbre : il faut que toute forme tende à l’abstraction, ce qui, on le sait, n’est nullement contraire à la sensualité. Et c’est précisément ce que l’art bourgeois refuse : il veut toujours prendre ses consommateurs pour des naïfs à qui il faut mâcher le travail et surindiquer l’intention, de peur qu’elle ne soit suffisamment saisie (mais l’art est aussi une ambigüité, il contredit toujours, en un sens, son propre message, et singulièrement la musique, qui n’est jamais, à la lettre, ni triste ni gaie). Souligner le mot par le relief abusif de sa phonétique, vouloir que la gutturale du mot « creuse » soit la pioche qui entame la terre, et la dentale de « sein » la douceur qui pénètre, c’est pratiquer une littéralité d’intention, non de description, c’est établir des correspondances abusives.

Cette sorte de pointillisme phonétique, qui donne à chaque lettre une importance incongrue, touche parfois à l’absurde : c’est une solennité bouffonne que celle qui tient au redoublement des n de solennel, et c’est un bonheur un peu écœurant que celui qui nous est signifié par cette emphase initiale qui expulse le bonheur de la bouche comme un noyau. (…) Il semble que l’on touche ici à une difficulté majeure de l’exécution musicale : faire surgir la nuance d’une zone interne de la musique et, à aucun prix, ne l’imposer de l’extérieur comme un signe purement intellectif : il y a une vérité sensuelle de la musique, vérité suffisante, qui ne souffre pas la gêne d’une expression. »
(Roland Barthes, Mythologies, Seuil Points, pages 168-170).

Avant de passer à la suite de ma démonstration - histoire d’exercer tes zygomatiques et de faire jouir tes esgourdes - je te recommande ma version préférée de Tosca avec la mignonne Ofelia Hristova et son réticule en plumes d’autruche noires. Great ! Bravissima !! Felicitaciones !!!



Suite et fin de ma diatribe iconoclaste. Second test d’adaptabilité après le sublime opéra : le foot. Car Bellinus, quoique tu penses, le football, c’est génial, non ? et forcément in-con-tour-na-ble. Ne prédisait-on pas pour ce 11 juillet au soir le choc des Titans et un summum de démonstration stylistique ? Providentielle occasion de me mettre enfin au football, disons d’essayer d’y comprendre quelque chose (quid du tiki-taki ?) à défaut de goûter et de m’émouvoir.

Donc, pour me convaincre, un verre de panaché à la main et les orteils en éventail, je me suis installé sur le canapé en face de la bruyante lucarne dans laquelle le spectacle m’est très vite apparu… euh, très quelconque, disons ennuyeux, répétitif, aussi surfait que Tosca et tout aussi déconcertant : une baballe traverse un grand pré fauché d’abord d’un côté… puis de l’autre… de petits hommes orange poursuivent d’autres bonshommes en bleu… parfois ils se cognent avec fureur, ont l’air de se faire très mal mais c’est souvent pour du beurre… c’est alors qu’une sorte de grand manitou en noir très énervé sort de sa poche des images jaunes qu’il brandit puis offre… de nouveau la baballe à droite du terrain… puis à gauche… la foule trépigne et une nuée de frelons s’abat sur les tribunes transformées en ruche… le ballon, lui, n’en fait qu’à sa baudruche et s’obstine à ne jamais pénétrer dans les cages à cause d’un escogriffe en vert bondissant comme un beau diable sur ressorts et défendant mordicus son pré carré (gazon importé d’Irlande, précise le commentateur de TF1 qui est un fin connaisseur). Bon, à la fin de la deuxième mi-temps - 0 partout avant les prolongations - dépérissant d’ennui et de dépit, j’ai déserté définitivement TF1 pour retrouver Arte (j’y avais déjà fait quelques incursions). Là, faute de mieux, j’ai fait les doux yeux à la reine Victoria – je veux dire au prince consort, le sémillant et si dévoué Albert, prince de Saxe-Cobourg-Gotha, très très mignon avec ses rouflaquettes et son œil de braise.

Au fait, il faut in fine que j’en aie tout de même le cœur net car, ayant terminé ma soirée en mal de stimuli avec un porno de derrière les fagots (An American in Prague), je ne sais toujours pas qui a gagné cette fameuse historique inoubliable incommensurable Coupe du Monde de Football 2010 : l’Italie ou bien l’Uruguay ?


mercredi 14 juillet 2010

LE DÉFILÉ TRIOMPHAL

Dans les carnets d'un adolescent exalté, mon alter ego, j’ai recueilli pour un de mes ouvrages (Cet été plein de fleurs) le reportage haut en couleurs qui va suivre, un témoignage de première main sur le défilé du 14 juillet 1919. Le moindre détail est inédit et véridique et j’ai vibré au plus haut point en me mettant dans la peau et dans les tripes du jeune Paul de Montclairgeau.

Aujourd’hui, après avoir relu avec émotion cet extrait, il me plaît de dériver de 1919 à 2010… à la même date, au même endroit (que les commentateurs continuent d’appeler stupidement « la plus belle avenue du monde »).

Comme on le lira plus loin, à l’issue de la 1ère guerre mondiale, les Nègres – comme on disait alors avec plus de mépris que de méchanceté – eurent un franc succès à Paris. Ils s’étaient bien battus, étaient morts pour la France sans rechigner et leurs uniformes exotiques avaient une folle allure sous l’Arche majestueuse. Nos braves d’aujourd’hui, « indépendants » depuis 50 ans, reviennent ce 14 juillet – et parmi eux sans doute quelques sbires peu recommandables qui auront bien du mal à être blanchis ! Passons. C’était une idée de Sarko, mi lubie mi idée fixe. Mais ce défilé chamarré (sous la pluie), pour folklorique qu’il soit, a des relents de récupération et de paternalisme postcolonial. La coopération Nord-Sud, l’aide au développement, une politique migratoire digne de ce nom… c’est tout de même autre chose (même avec un Quai d’Orsay affaibli) qu’une parade Bleu-Blanc-Noir. Mais qu’importe, dira-t-on, la foule bon enfant, n’y verra que du feu : aujourd’hui comme hier, non plus en brandissant de petits drapeaux mais des appareils photos, les badauds sont heu-reux et reprennent en chœur : " Vive la France ! Vive l’Afrique ! Vive la France Afrique d’hier et de toujours ! "



Trêve de polémique, retour à la littérature :

« Après la demie de 8 heures, une immense clameur populaire s'élève vers la Porte Maillot. La houle enfle, gronde, déferle sur nous. Les accents de Sambre et Meuse retentissent au milieu des vivats. Les chapeaux sont brandis, les cous s'allongent, les gosses sur les épaules trépignent, ça y est, les voilà ! En tête, chevauchant vers la Porte de gloire, les deux grands maréchaux de la République : Joffre et Foch. Foch est à droite, en uniforme bleu horizon, statue hautaine et marmoréenne. Joffre, dans l'uniforme de 14, se tient sur sa gauche, lourd, l'air bonhomme, inquiet des acclamations plus nourries pour lui que pour l'autre vainqueur. Derrière eux, à une distance respectueuse, tout l'état major interallié monté sur des bêtes superbes. Un intervalle. Un instant de répit puis l'explosion quand de grands diables kakis apparaissent. « Vivent les Américains ! » C'est Pershing, à l'élégance anguleuse, qui ouvre la marche suivi de ses généraux, dignes, raides, impeccables.

(...) « Vivent les poilus ! Vivent les vainqueurs ! » Un seul cri fuse de mille poitrines. Formidable salutation d'un peuple emporté par un élan unanime : Pétain paraît. Claquement des oriflammes tricolores. Des milliers de bras frénétiques se tendent vers eux comme pour les étreindre. Mes yeux clignent et ne peuvent les suivre au-delà de l'Arc mais mon imagination prend le relais : derrière son chef de légende, la troupe glorieuse franchit le grand porche, monte vers l'azur pour embrasser Paris et la France entière. Corps d'armée par corps d'armée, précédés des généraux dont les noms prestigieux volent de bouche en bouche, les petits, les immenses, les glorieux anonymes, tous les poilus bleus de France passent, alertes et souriants, un rien gauches, de même qu'ils marchaient naguère à la mort, sous les drapeaux déchiquetés, aujourd'hui humbles héros nimbés de soleil et d'amour pour leur Patrie.

Étonnante armée française : d'une allure très libre, nos soldats avancent à la fois disciplinés et bon enfant. Ils ont fait leur travail, du bon boulot, puis sont revenus à la maison, à peine changés, forcément changés par la souffrance, mais égaux à eux-mêmes, remplis de la plus paisible équanimité. Des paysans, des ouvriers, des boutiquiers pris à leur travail et rendus à leurs tâches. J'ai vraiment ressenti cette poignante familiarité qui a donné au défilé héroïque son vrai panache : l'Armée française défile et c'est différent ! C'est plus humain.

Ce n'est plus la grâce alerte des Italiens, ni ces lignes architecturales des Américains, ni la gravité aristocratique et quasi religieuse des Britanniques (leurs officiers tenaient leurs épées comme des cierges !). Non, c'est la même et en même temps une autre armée, ceux de chez nous, formidable troupe bleue qui scintille de mille facettes : les Lillois, les Flamands, les Normands de Rouen, les Picards d'Amiens, les Manceaux, ceux d'Orléans et de Blois, les Lorrains des bords de la Meuse, les Tourangeaux et les Vendéens, les Bretons du 10ème corps, les Auvergnats, les gars de Clermont-Ferrand, de bons gars solides et hilares, puis le glorieux 6ème corps avec la non moins fameuse 42ème division, et, enfin, notre 7ème corps, les Francs-Comtois. Mon Jura à l'honneur, en première ligne !

On est las. Les reins font mal. La gorge brûle. Mais on regarde de tous ses yeux pour ne rien oublier. La foule trépigne mais n’a pas encore tout vu : après les soldats bleus, voici qu’apparaissent les soldats kakis de l’armée coloniale. Les spectateurs, pourtant saturés d’émotions, retrouvent alors des forces neuves pour acclamer les chasseurs dont le drapeau est serré dans un filet à mailles, la cravate pesante de décorations, zouaves à fez brun en tête desquels claudique triomphalement un vétéran à barbe blanche et portant la vaste culotte rouge de l’ancienne armée. Quel succès on lui réserve ! Déboulent ensuite, à la même cadence militaire, les Sénégalais d’ébène, les Marocains de bronze, tirailleurs et spahis, les fiers Goumiers en gandouras écarlates et burnous de neige, hiératiques sur les selles d’or de leurs chevaux caparaçonnés, costumes rutilants d’un autre âge, évocateurs de l’épopée africaine aux couleurs de savanes et aux glapissements de nouba ! Est-ce que je rêve ? N'est-ce pas la terre entière qui défile à Paris en l'honneur de la Paix ?

(...) Et maintenant, c'est fini ! Les piquets de dragons ne peuvent empêcher la foule d'envahir la place de l'Etoile où l'on ne voit bientôt plus qu'un gigantesque remous produit par des milliers d'humains, dont la plupart remportent à bout de bras au-dessus de leurs têtes, des milliers d'échelles. De tous côtés fuse La Madelon de la Victoire. Une extraordinaire émotion vibre dans l'air. Le soleil est à son zénith. J'ai l'âme en fête, le cœur exalté, le corps emporté tel un fétu dans la marée humaine. Je sais que la France vient de vivre une heure historique, éternelle. Et moi, au sein de ce peuple exalté, je me suis senti à 19 ans immense et invincible ! »



Méditant cette longue page dans son intégralité, je m'interroge sur notre aujourd'hui : quelle fête nationale ? Quelle armée française ? Quelle jeunesse ? Quels idéaux ? Quelle cohésion ? Quelle Patrie ?




Et aussi : quelle Afrique suffisamment forte et indépendante pour « entrer dans l’Histoire » !

mardi 13 juillet 2010

LA LUNE ENCORE

Deux de mes recueils poétiques préférés (Le sanglot de la terre et L’imitation de Notre-Dame la lune) sont dus à un poète mort à 27 ans : Jules Laforgue (1860-1887). Il y a chez cet auteur quelque chose de tout à fait contemporain, un mélange de tendresse et d’autodérision, un je ne sais quoi aussi de primesautier et de gamin. Et pourtant partout affleure sinon la philosophie, du moins une forme de questionnement profond, une inquiétude concernant le destin de la Terre et du pauvre homoncule qui la peuple, “ce pou rêveur d’un piètre mondicule ” (Cf. Complainte du temps et de sa commère l’espace).

Chaque léger coup de plume a le tranchant du scalpel. C’est drôle et poignant, on sourit pour ne pas pleurer et j’ai souvent l’impression, quand je le lis à mi-voix, que ce Pierrot railleur, est mon petit frère. Peut-être n’est-ce pas un hasard si mon (anti)héros fétiche, dans mes récits et mes pièces, s’appelle Julius et si moi-même, après mon coming-out tardif, je changeai et de nom et de prénom pour me faire appeler par mes meilleurs amis Michel-Julien ! Quant à mon récent recueil de textes (Emois, émois, émois) n’est-il pas sous-titré “ Chroniques hypertrophiques ” ! Bizarre, comme c’est bizarre.

Falot, falotte ! / Et c’est ma belle âme en ribotte, / Qui se sirote et se fait mal, / Et fait avec ses grands sanglots, / Sur les beaux lacs de l’Idéal / Des ronds dans l’eau ! / Falot, falot ! (Complainte, septembre 1884).

Ou encore :

Non, tout le monde est méchant.
Hors le cœur des couchants,
Tir-lan-laire !
Et ma mère,
Et j’veux aller là-bas
Fair’dodo z’avec elle…
Mon cœur bat, bat, bat…
Dis, Maman, tu m’appelles !


(LA CHANSON du petit hypertrophique)


Il faudrait tout citer ! On se calme. Revenons à la lune puisque c’est elle qu’aujourd’hui je cite à comparaître. Ci-après, l’un des nombreux poèmes de Jules Laforgue consacrés à l’Astre fossile. Je n’ai pas résisté à en changer un mot, un seul, promis ! [berquinades] pour le remplacer par le mien qui, spontanément, s’est substitué à celui du Poète, si plaisante fut l’assonance et si instinctive la ressemblance entre le jeune falot d’hier et le vieux falot d’aujourd’hui ! Sans oublier qu’au premier sens du terme, le mot ne signifie pas terne mais joyeux et gai compagnon (fellow en anglais).



JEUX

Ah ! la Lune, la Lune m’obsède…
Croyez-vous qu’il y ait un remède ,

Morte ? Se peut-il pas qu’elle dorme
Grise de cosmiques chloroformes ?

Rosace en tombale efflorescence
De la Basilique du Silence.

Tu persistes dans ton attitude,
Quand je suffoque de solitude !

Oui, oui, tu as la gorge bien faite ;
Mais, si jamais je m’y allaite ?…

Encore un soir, et mes bellinades
S’en iront rire à la débandade,

Traitant mon platonisme si digne
D’extase de pêcheur à la ligne !

Salve, Regina des Lys ! reine,
Je te veux percer de mes phalènes !

Je veux baiser ta patène triste,
Plat veuf du chef de saint Jean-Baptiste !

Je veux trouver un lied ! qui te touche
A te faire émigrer vers ma bouche !

- Mais, même plus de rime à Lune…
Ah ! quelle regrettable lacune !



(Extrait de L’imitation de notre-Dame la Lune, œuvres complètes de Jules Laforgue, Mercure de France MCMLI)

PS Au fait, dans l’Emirat de Fujairah ou en pays garchois, la prochaine pleine lune, c’est pour quand ? En tout cas, demain, dans le silence du Wyoming, elle brillera la lune... sois-attentif, amigo, en regardant ma sublime vidéo !

lundi 12 juillet 2010

CETTE DOUCEUR QUI LACÈRE




Je suis tombé amoureux d’une voix. Peu m’importe qu’Antony Hegarty ait l'envergure d'un géant blond androgyne et maniéré, son destin me touche, sa personnalité me fascine, sa voix me porte et me transporte. Depuis plus d’un an, j’écoute son album en boucle (“The Crying Light”). Une voix haut perchée, comme je les aime, souple, caressante, insinuante, aérienne et charnelle, puissante et feutrée, une voix languide qui s’enroule, se déroule et qui vous emporte dans un flot de rêveries, portée par des violons suaves et un piano cristallin. Voix tantôt plaintive, tantôt consolatrice : avec mon Ange, je suis au Ciel ! Loin de la crise, des faits divers et des politiciens véreux. À des années-lumière de toute trivialité. Et je me retrouve au milieu du chœur de mes aimé(e)s, ces artistes rares qui me bercent et font pleuvoir sur notre terre une pluie de roses emperlées de larmes : Alfred Deller, Klaus Nomi, Philippe Jaroussky, Jeff Buckley, Jim Morrison, Nina Simone, Gundula Janowitz, Angélique Ionatos… et quelques autres.


samedi 10 juillet 2010

QU’EST-CE QU’UN HOMME ?



Le dernier spectacle théâtral que j’ai vu (Les souffrances de Job cf. mon blog du 30 juin) était plutôt sombre et ma recension guère plus lumineuse quoique enthousiaste. En antidote, je me suis répété plusieurs fois depuis samedi dernier ce poème que j’aime beaucoup. Disons qu’il est plus équilibré ou moins manichéen. Qu’en dis-tu ?

Lucien Jacques (1891-1961) n’était pas un intellectuel mais un artisan, berger au Contadour et à Montlaux durant la guerre, ami intime de Giono. Pacifiste, passionné par les arts, il dit dans ses poèmes sa foi en l'homme. Malgré tout… C’est aussi mon credo.


Je crois en l’homme, cette ordure,
je crois en l’homme, ce fumier,
ce sable mouvant, cette eau morte ;

je crois en l’homme, ce tordu,
cette vessie de vanité ;
je crois en l’homme, cette pommade,
ce grelot, cette plume au vent,
ce boutefeu, ce fouille-merde ;
je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
de mortel et d’irréparable,
je crois en lui,
pour la sûreté de sa main,
pour son goût de la liberté,
pour le jeu de sa fantaisie,

pour son vertige devant l’étoile,
je crois en lui
pour le sel de son amitié,
pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
pour le simple accueil d’un berger.


Lucien Jacques
Extrait de « C’était hier et c’est demain »
Ed. Seghers, 2004




À droite, mon grand-père maternel (Georges-Fernand Bellin 1892-1928),
guide de montagne à Chamonix.

vendredi 9 juillet 2010

ÉLOGE DE LA PRODIGALITÉ

De bon matin, je relis Onfray et son essai sur la morale esthétique (La sculpture de soi, Grasset, 1993). Si le verbiage menace toujours (c’est pourquoi je me permets de dégraisser l’extrait qui va suivre), la voie est tracée : tuer en soi le bourgeois toujours grotesque et puant pour qu’advienne et flambe l’artiste !

« La prodigalité est une vertu d’artiste. Elle me fascine autant que l’avarice et l’économie me dégoûtent. D’ailleurs on pourrait définir le bourgeois comme l’être radicalement incapable de dépenser, sinon détruit par le regret ou travaillé par le remords. Son âme est celle d’un comptable, il rêve, la nuit, de cahiers de comptes et de magots, de portefeuilles d’actions et de richesses qui rapportent.

Je n’ai que dédain pour la parabole des talents et le fils prodigue me plaît surtout tant qu’il dilapide. L’usurier, le banquier, le gérant, l’économe sont des figures compassées de la bourgeoisie qui se définit par ce qu’elle a – puisqu’elle n’est rien d’autre que ce qu’elle possède.

L’heure est venue du triomphe, déjà pressenti par Baudelaire, de l’argent des bourgeois sur l’imagination des poètes. Avec l’amateur des paradis artificiels, conspuons l’époque qui permet aux riches de s’offrir du poète rôti à chacun de leurs déjeuners.

Il y a un profond amour du désordre chez celui qui préfère la dépense à l’épargne, une volonté délibérée d’élire Dionysos contre Apollon. Dissiper, consommer et consumer, dilapider, gaspiller ont à voir avec la démesure, la force qui cherche à déborder, la fête. Le don n’épuise pas la richesse qui le permet, car, dans cette logique de l’expansion, en forme de génération spontanée, la dépense est immédiatement suivie d’une nouvelle disponibilité pour un nouveau don. Le déploiement et la dissipation instaurent un rapport au temps éminemment singulier : l’instant suffit. Dans la dilapidation, il est l’occasion de moments intenses, gonflés de sens. Des pics et des cimes.

Nomade en diable, l’homme de la dépense jubile dans la circulation, le flux, mais il expérimente en même temps, que son plaisir est consubstantiel au mouvement qui le permet. C’est moins dans la nature de la dépense que dans le fait d’avoir effectivement dilapidé que réside la quintessence de la jubilation. Le feu qui consume ne vise pas la cendre, mais l’énergie dégagée, la royauté de la lumière qui embrase.

L’antithèse de l’artiste dispendieux est le bourgeois. L’enracinement le ravit, il aime croupir sur place, entretenir racines et radicelles. Les valeurs qu’il enseigne et chérit sont celles qui légitiment son goût pour le sol. Tradition, fidélités, coutumes et habitudes, il lui faut des variations sur le thème de la répétition. Quand il a des velléités politiques, il se retrouve du côté des promoteurs, du sang, du sol, de la race et de l’enracinement. Habiter, bâtir, se reproduire, épargner, vivre au pays. Demeurer dans les contrées qui furent celles de ses parents et de ses maîtres, ne jamais vouloir d’autres vertus, d’autres valeurs : il veut être un demeuré. Et il y parvient.

L’argent, l’or, les richesses et les biens matériels pour le bourgeois qui sacrifie à l’avoir comme à Dieu, contre le rire, la dépense, la passion et l’existence fulgurante pour l’artiste. Le premier croit être en ayant, le second est en dépensant. »





jeudi 8 juillet 2010

LA VOIX DE SON MAÎTRE

« …Qu’on soit aimé d’un chien, pourvu qu’on soit aimé ! ». C’est ainsi qu’Hugo conclut le magnifique poème que j’ai mis en ligne un jour d’anniversaire. Je complète aujourd’hui par une histoire de chien et d’amitié, une chronique qui pourrait s’intituler : de l’honneur des chiens et du bonheur des hommes. Un témoignage très personnel qui ne s’enracine pas dans les vers hugoliens mais dans la prose de Baudelaire.

Dans Le spleen de Paris, l’auteur consacre quatre pages à nos amis canins. Après s’être moqué des toutous parasites, des levrettes pomponnés et autres clebs de luxe, le poète, répudiant la muse académique, invoque sa muse familière pour qu’elle l’aide à « chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d’un œil fraternel. »

En fait, ce sont des traces de crayon et d’amples commentaires dans la marge qui viennent d’attirer mon attention sur le chapitre L de l’opus précité. Sacré Bernard ! Sa manie d’annoter les livres et de coller sur les jaquettes les plus prestigieuses des gommettes jaunes ou rouges, selon un protocole et un code que je n’ai pas encore su élucider. C’est ainsi que le volume de La Pléiade (Gallimard, 1961) qu’il m’a légué s’orne de 5 gommettes écarlates et que le chapitre en question dut être souvent et longuement médité. Par les stigmates du papier, l’ami se rappelle à ma tendresse votive même si, pour des raisons esthétiques, je désapprouve formellement le procédé ! Du coup, le revoyant, lui et son chien Titus, vieillissant ensemble, se consolant ensemble des turpides du monde et des cruautés de la vie, pour mourir finalement à quelques semaines d’intervalle… bref, je me souviens avec émotion de ce couple pittoresque en relisant l’extrait du grand Charles.

Pendant la dizaine d’années qu’ils vécurent ensemble, Bernard a toujours considéré son chien comme son enfant, son fils unique, le seul rejeton légitime qu’il pût revendiquer, étant prêtre catholique donc célibataire consacré. Cet épagneul, en fait un bâtard recueilli tout jeune à la SPA, était très gâté et fort mal élevé. Il avait droit au même menu que son maître (excellent cuisinier) et non à ces indignes croquettes que même les miséreux consentent parfois à ingurgiter en même temps que leur honte. Titus dormait sur le couvre-lit, au pied de Bernard qui se plaignait souvent de ses vesses nauséabondes. Lors de mes venues clandestines, je le chassais sans ménagement mais tard dans la nuit, à l’acmé de notre volupté, il bondissait sur le lit. Je n’ai jamais su si c’était par jalousie ou par une sorte de communion canine à nos bruyants orgasmes. Les deux sans doute mais cette exubérance n’était pas pour me plaire !

La journée, surtout le soir quand le prêtre écoutait Mozart, l’animal ne supportait que le fauteuil club en cuir fauve, le plus spacieux et le plus confortable. Là, il avait appris à savourer lui aussi la musique classique, sans japper ni péter, et au moment le plus émouvant du concerto pour clarinette (que Bernard écouta rituellement chaque 1er janvier pendant un demi-siècle) le chien coulait vers son maître de longs regards pleins d’émotion contenue.

Dans la voiture, M. Chien trônait à l’arrière et M. le curé devenait son chauffeur particulier. Mais lorsqu’il se sentait délaissé trop longtemps, Titus se vengeait sur le revêtement intérieur de l’habitacle, s’y faisant rageusement crocs et ongles. Bernard poussait alors des hurlements de fureur, des injures d’une effroyable obscénité qui faisait fuir ses paroissiennes mais il finissait par pardonner au vandale en bougonnant, chaque fois conscient d’avoir été désinvolte (laisse-t-on un bébé seul dans une voiture surtout lorsqu’il fait chaud ?).

Au restaurant, où il avait ses entrées mais était censé déjeuner incognito, Titus s’aplatissait sous la table où il avait droit à son bol d’eau fraîche que le garçon lui apportait discrètement et avec déférence. Là encore, alors qu’assis en face de mon hôte je réprouvais ses mauvaises manières, l’ami partait d’un grand rire tonitruant tout en détournant subrepticement de la table quelques reliefs de viande, surtout les croutes de reblochon dont Titus était friand. Quand approchait le moment de l’addition, tapi sous la table, le chien le pressentait ; il devenait nerveux, se levait, s’ébrouait, se mettait à tirer sur sa laisse en poussant des glapissements d’impatience. Bernard se mettait alors à le réprimander tandis que les convives, découvrant l’intrus, jetaient à notre table des regards désapprobateurs. Le déjeuner était ainsi bêtement gâché et je n’avais qu’une crainte : que Titus, sentant la liberté toute proche, emportât dans un élan mal réfréné la table, la nappe et les couverts. Pour lui comme pour moi, amant fidèle, nul mets sur la carte n’était trop rare ni trop cher. Parfois au dessert, Bernard, connaissant ma gêne, me glissait une poignée de billets subtilisés à la quête dominicale. « Tiens, disait-il, c’est toujours ça que ces cons n’auront pas ! » (Il détestait sa marâtre d’Eglise, ne croyait plus guère en Dieu mais improvisait des homélies remarquables d’émotion, d’érudition et de ferveur.) Non, ce n’était pas un hypocrite, mais un être libre, souverainement libre et à ses colères ne manquait que le fouet du Nazaréen. « Dieu est bien trop grand pour n’être que d’une Église ! s’insurgeait-il. Assez de Vérité, assez de guides et de gourous : qu’on nous laisse la griserie de nos errances ! »

De plus en plus libéré, de plus en plus meurtri par le retour de l’intolérance, des fondamentalismes et du prêt-à-penser, Bernard vieillissait douloureusement, Titus aussi. Et cette longue usure les soudait encore davantage. Moi aussi je vieillissais et d’amant, j’avais accédé au rang d’ami. Un matin d’été, au moment de pénétrer dans le supermarché, le vieux chien s’effondra sur le parking, de l’écume à la gueule et les yeux révulsés. Quelques minutes plus tard, il expirait dans les bras de son maître qui pleurait comme un gosse sans même penser à lui administrer l’extrême-onction – ce qu’il m’avait juré de faire le moment venu au cas où son compagnon partirait avant lui. Mais l’un pouvait-il faire faux fond à l’autre ?

En fait, Bernard n’allait pas bien du tout. Quelques semaines plus tôt, un cancer de l’intestin avait été très tard détecté et une chimiothérapie mise en œuvre. Mais ce traitement de choc causait plus de ravages que le mal lui-même. « Je ne vais pas faire de vieux os » m’avait confié Bernard. Ce funeste matin, en étreignant le cadavre de son fils adoptif, le prêtre sut qu’il ne lui survivrait pas. Il décida sur-le-champ d’interrompre son traitement pour rejoindre Titus le plus tôt possible au Paradis des Bêtes dont une seule, me disait-il souvent, est tellement plus intelligente, plus intuitive, plus affectueuse et plus fidèle que tous les bipèdes réunis. « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! » Cette supplique du chien errant, Bernard l’avait soulignée en rouge. Car il arrive parfois que les curés trop solitaires ressemblent à certaines pucelles sexagénaires « dont le cœur inoccupé s’est donné aux bêtes, parce que les hommes imbéciles n’en veulent plus. » Qui veut du cœur des prêtres ? Bref, deux mois plus tard, le disciple de Schopenhauer rejoignait soulagé son philosophe à quatre pattes.

Je n’ai pas encore mentionné que mon ami Bernard était poète, certes jamais publié mais à quoi bon ? Plus que les mots qu’il traçait maladroitement de sa main arthritique, au-delà des rimes parfois boiteuses et des sonnets désuets, c’est dans la Nature qu’il cultivait sa Muse, dans les fleurs et les fruits, les abeilles de sa chère Provence, la mer, le soleil, les musées, les voyages, l’Acropole ou l’Ermitage… Poésie aussi dans les corps et les cœurs lorsqu’ils s’embrasent au souffle de l’Amitié ou de l’Amour – là encore qu’importent les mots et les définitions ! Le prêtre pratiquait les deux sans culpabilité ni ostentation. Il vivait de l’intérieur cette phrase d’Andrée Chedid : « Les habiles, les jongleurs de mots sont plus éloignés de la poésie que cet homme qui – sans aucune parole – se défait de sa journée, le regard levé vers un arbre ou le cœur attentif à la voix d’un ami. »

Bernard était mon ami. Secret et attentif. Bernard le Rebelle. Bernard le bourru et son chien fou ! Bernard et ses poésies bancales dont l’une (intitulée Va !) servira aujourd’hui d’anamnèse et d’envoi :

Va, lance au ciel l’ivresse de tes joies,
Disperse aux quatre vents tes passions et tes rêves.
Ne laisse rien mourir de tes enivrements
Et cours blottir au creux d’une vague amère
La tristesse de ton bonheur !
Aime, aime sans jamais te lasser
Des folles jouissances
Glanées au fil des nuits
Et des buissons obscurs !
Ramasse dans ton élan
Ces brassées de regards
Acharnés aux attentes qui ne se taisent pas.
Va ! leur soleil n’est plus qu’une braise glacée
Qui meurt sur ton chemin.
Tu voudrais deviner les secrets du destin
Mais plus rien ne se donne aux sources ensevelies
Des absides en ruines et des palais meurtris.
Ne te retourne pas,

Va !



mercredi 7 juillet 2010

ICÔNE

J’ai découvert tout à fait par hasard cette “nature morte” après avoir écrit récemment : «J'aime l'ombre bleue sur les joues des jeunes hommes pâles rasés de frais. ».Je confirme aujourd’hui en ajoutant que le rose des pommettes et des lèvres est un indéniable plus. Mais à quoi bon ajouter des mots et des mots quand, à l’heure de la sieste, resplendit sur la neige du drap une telle précellence juvénile ? Mon viatique pour toute la journée.



mardi 6 juillet 2010

CONTRARIÉTÉ SUR LE MARCHÉ

Une journée qui a bien commencé (douche, café, Wolfgang…) est parfois gâchée par une menue contrariété. Rien de grave, juste un agacement, un contretemps qui peu à peu enfle et vrille les nerfs. Le noter ici, c’est déjà s’apaiser.

Chaque vendredi matin, je fais mon marché à St Cloud avant de partir bosser en banlieue, bondir dans un train bondé, m’engouffrer dans l’escalator de St Quentin, courir après mon bus en avance ou carrément supprimé etc. « Marché », c’est beaucoup dire, deux merlans par-ci, un melon par-là, en fonction de mon porte-monnaie et de mon omnibus de 09h 08. J’ai repéré un couple british, pas des invertis - pas à St Cloud ! - un Monsieur et une lady fort bien assortis, un gentil petit couple très posh, la quarantaine avenante, affables, voix douce, mise simple et proprette affichant un sobre confort, sans sigle tapageur, tout dans la coupe sur mesure et le moelleux du tissu. Le mari est préposé au rayon poissonnerie où il n’achète que des produits rares et chers requérant une minutieuse préparation (filets à lever, peau des soles à ôter etc.). Les minutes passent, j’enrage. Le poissonnier est un commerçant sympathique mais il me semble que lorsque paraît l’Anglais, moi et mes merlans, nous n’existons plus. Je file à l’autre étal pour tâcher de gagner du temps.

Madame pontifie au rayon fruits et légumes. Non, elle ne pontifie pas mais son élégante mise en retrait est aussi envahissante qu’interminable. La queue s’allonge (j’adore l’ambivalence de la langue française !). Car Madame achète pratiquement tout, tout ce qu’il y a de plus rare et de plus cher (bis), très curieuse et très exigeante sur la fraîcheur, la présentation, l’origine voire le lieu de cueillette, la date de péremption, les conseils de préparation et de cuisson… Son zest d’accent, tel l’aneth sur le saumon, est suave et confère au marché clodoaldien une note d’exotisme rafraîchissant. Le vendeur, un brin servile, s’active sans hâte en vantant le produit. Les minutes continuent de filer et c’est mon train qui va me filer sous le nez ! À mes côtés, une frêle autochtone ouvre de grands yeux dans lesquels je lis l’ampleur de sa stupéfaction incrédule (ces deux cabas énormes ! la note à régler !). Je me penche vers la jeune fille et lui glisse à l’oreille, d’un ton de connaisseur : « Chaque vendredi c’est pareil… le privilège des riches ! ». Elle sourit consternée.

Ce matin-là (vendredi dernier), dépité, furieux, contre eux, contre moi, j’ai couru vers la gare avec mon sac vide, maudissant mes Anglais de St Cloud, maudissant les Riches de partout et mon évidente mauvaise foi car il faut bien, pour rétablir une vérité plus objective, revenir à mon aphoricube : « Comme les pauvres, les riches ont la mort aux trousses et la peur au ventre. Mais l’avantage qu’ils ont sur les premiers, c’est qu’ils n’entendent ni les hyènes ni les termites annoncer leur ruine prochaine, tant leur vie est soigneusement capitonnée. On peut le déplorer sur le plan éthique. Mais faire la moue ne nourrit pas son homme. Je les imite donc de façon empirique : à défaut d’être richississime, juste devenir un miséreux de luxe. Pauvres riches. Pauvre de moi ! »




Post scriptum

Comme Daumier, j’ai forcé le trait. En privé, ce couple sélect doit être charmant et très fréquentable. Tout à fait inconscient de l’âcre parfum qui s’exhale, telle la sueur des pauvres, de leur bourse extensible, de leurs rognons couverts et de leurs écrasantes belles manières.

lundi 5 juillet 2010

ACTUS TRAGICUS (suite et fin)




Ce matin, dernier acte de l’épreuve (voir mon blog du mardi 18 mai). Mais il vaut mieux en sourire qu’en pleurer : une édentation totale est tout de même moins grave que l’amputation des deux mains, ou pire, l’émasculation intégrale, Dieu me les garde ! Merci en tout cas à Claude SERRES dont le talent reste intact et les nombreux albums idéaux pour l’été tristounet qui se profile. Avec Sempé, c’est mon dessinateur fétiche.


dimanche 4 juillet 2010

INDEPENDANCE DAY

ÊTRE SEUL…

Les années passent et ne se ressemblent pas. Le Temps fait des méandres, jamais des boucles complètes. Et c’est heureux ! sinon, quel ennui.

Il y a un an, jour de mon anniversaire, beaucoup d’invités se pressaient dans le jardin de Garches qui ressemblait alors à un Éden. Aujourd’hui, je suis seul (pas tout à fait, cf. le post scriptum), seul et presque heureux de l’être tant me pèsent de plus en plus conventions et représentations. Ce face-à-face avec moi-même que je n’ai pas choisi mais qui me convient me renvoie à un questionnement récurrent : d’où ? Vers où ? Jusqu'à quand ? À quel moment ?... Nul regret ni appréhension, juste une curiosité plus souvent amusée qu’angoissée.

Parfois aussi cette pensée : y aurait-il une consolation à savoir qu’on fut un jour désiré et programmé, qu’un petit bipède à la fois inédit et improbable a été le fruit de l’amour (qu’il sera peut-être un jour sa moisson tardive et généreuse) ? Puisque mes géniteurs ne sont plus, je n’aurai jamais la réponse à cette question par ailleurs oiseuse et peut-être indiscrète.

Il y a donc tout juste 63 ans, à l’heure de la sieste, je sortais en hurlant du ventre de ma mère. J’ai entendu dire que je jouai les prolongations, les jours passaient, le retard devenait inquiétant, je ne me décidais toujours pas. Je finis par sortir tout près du 10ème mois : trop bien dedans ou terreur du dehors ? J’étais un très gros bébé, énorme, l’œil bleu et la mèche blonde.



À quoi tient la vie ? À quoi fut accrochée la mienne à la fois légère et pesante ? Je me dis parfois – et ça m’amuse plus que ça ne me consterne – qu’un soir d'automne en Haute Savoie la salamandre peut-être tomba en panne… Pour un jeune couple, quelle technique plus naturelle et plus efficace pour se réchauffer que de… Areu areu ! Pas belle la vie ?

Retour à Independance day. Donc isolé, je ne m’apitoie pas, je me calfeutre, je me bichonne, je me souhaite la bienvenue dans cette nouvelle tranche d’âge. Je me suis offert mon propre bouquet champêtre (quelques roses et trois brins de lavande), ces quelques fleurs qui survivent en ce lieu dévasté. Adieu ! les somptueux bouquets d'autrefois sur le vieux piano... Et je savoure ma piquette, mes champignons à la grecque et mon gazpacho glacé tout en lisant les entretiens de Le Clezio et de J.-L. Ezine diffusés sur France-Culture en 1998. L’opus s’intitule Ailleurs ; ça parle du Mexique, de la mer, de la solitude, de l’harmonie à trouver pour sa vie et aussi du métier d’écrivain.

Du coup, ma vieille question remonte à la surface du rosé tandis qu’au loin la voix d’Antony Hegarty me lacère de sa douceur (The Crying Light) et que les merles dans le cèdre ne s’avouent pas battus. Les oiseaux n’ont aucune angoisse métaphysique (qu’en sait-on ?) Juste célébrer l’instant en piaillant et se cacher, dit-on, pour mourir. Bon, c’en est assez d’autant plus qu’on frappe à la porte… Qui donc à cette heure ? Ma question pour finir, d’ailleurs davantage constat qu’interrogation : « Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. Le Hasard a donné, le Hasard a ôté; qu’il soit loué et remercié ! »

Post scriptum

C’était Philippe et Stef qui s’invitent pour le café avec un excellent gâteau aux framboises (ils s’étaient souvenus de la date fatidique). Ce matin, un coup de fil de l’Ami suivi d’un courriel ce soir. Puis les coups de téléphone de la chère ex et des enfants. Enfin, à l’heure où je termine de taper ce texte pour le blog, un message de ma grande amie du Sud-ouest qui m’offre en prime ce superbe poème de Hugo. Ne suis-je pas, en ce premier dimanche de juillet, un jeune vieillard tout à fait comblé et armé pour vivre centenaire ? Rendez-vous donc à l'été 2047 et merci aux tendres et fidèles ami(e)s !


... ET ÊTRE AIME




Écoute-moi. Voici la chose nécessaire :
Être aimé. Hors de là rien n'existe, entends-tu ?
Être aimé, c'est l'honneur, le devoir, la vertu,
C'est Dieu, c'est le démon, c'est tout. J'aime, et l'on m'aime.
Cela dit, tout est dit. Pour que je sois moi-même,
Fier, content, respirant l'air libre à pleins poumons,
Il faut que j'aie une ombre et qu'elle dise : Aimons !
Il faut que de mon âme une autre âme se double,
Il faut que, si je suis absent, quelqu'un se trouble,
Et, me cherchant des yeux, murmure : Où donc est-il ?
Si personne ne dit cela, je sens l'exil,
L'anathème et l'hiver sur moi, je suis terrible,
Je suis maudit. Le grain que rejette le crible,
C'est l'homme sans foyer, sans but, épars au vent.
Ah ! celui qui n'est pas aimé, n'est pas vivant.
Quoi, nul ne vous choisit ! Quoi, rien ne vous préfère !
A quoi bon l'univers ? l'âme qu'on a, qu'en faire ?
Que faire d'un regard dont personne ne veut ?
La vie attend l'amour, le fil cherche le noeud.
Flotter au hasard ? Non ! Le frisson vous pénètre ;
L'avenir s'ouvre ainsi qu'une pâle fenêtre ;
Où mettra-t-on sa vie et son rêve ? On se croit
Orphelin ; l'azur semble ironique, on a froid ;
Quoi ! ne plaire à personne au monde ! rien n'apaise
Cette honte sinistre ; on languit, l'heure pèse,
Demain, qu'on sent venir triste, attriste aujourd'hui,
Que faire ? où fuir ? On est seul dans l'immense
ennui.

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-------------------- Soyons aimé, non par un être
Grand et puissant, déesse ou dieu. Ceci n'est pas
La question. Aimons ! Cela suffit. Mes pas
Cessent d'être perdus si quelqu'un les regarde.
Ah ! vil monde, passants vagues, foule hagarde,
Sombre table de jeu, caverne sans rayons !
Qu'est-ce que je viens faire à ce tripot, voyons ?
J'y bâille. Si de moi personne ne s'occupe,
Le sort est un escroc, et je suis une dupe.
J'aspire à me brûler la cervelle. Ah ! quel deuil !
Quoi rien ! pas un soupir pour vous, pas un coup d'oeil !
Que le fuseau des jours lentement se dévide !
Hélas ! comme le coeur est lourd quand il est vide !
Comment porter ce poids énorme, le néant ?
L'existence est un trou de ténèbres, béant ;
Vous vous sentez tomber dans ce gouffre. Ah ! quand Dante
Livre à l'affreuse bise implacable et grondante
Françoise échevelée, un baiser éternel
La console, et l'enfer alors devient le ciel.
Mais quoi ! je vais, je viens, j'entre, je sors, je passe,
Je meurs, sans faire rien remuer dans l'espace !
N'avoir pas un atome à soi dans l'infini !
Qu'est-ce donc que j'ai fait ? De quoi suis-je puni ?
Je ris, nul ne sourit ; je souffre, nul ne pleure.
Cette chauve-souris de son aile m'effleure,
L'indifférence, blême habitante du soir.
Être aimé ! sous ce ciel bleu - moins souvent que noir -
Je ne sais que cela qui vaille un peu la peine
De mêler son visage à la laideur humaine,
Et de vivre. Ah ! pour ceux dont le coeur bat, pour ceux
Qui sentent un regard quelconque aller vers eux,
Pour ceux-là seulement, Dieu vit, et le jour brille !
Qu'on soit aimé d'un gueux, d'un voleur, d'une fille,
D'un forçat jaune et vert sur l'épaule imprimé,
Qu'on soit aimé d'un chien, pourvu qu'on soit aimé !


14 mars 1874

4 juillet 2010

samedi 3 juillet 2010

MERVEILLEUSE LÉTHARGIE SOUTERRAINE (2)



Le métro est rarement paradisiaque. Parfois pourtant — rarissimement j'en conviens — le quotidien s'illumine quand le périple obscur devient inattendu et drôle.

Je me souviendrai toujours de cette aventure qui m'est arrivée il y a déjà quelque temps. C'était un dimanche de novembre gris et frisquet. Ligne 9, de Montreuil vers pont de Sèvre, en milieu d'après-midi. Dès que je pénétrai dans la rame, une voix chaleureuse m'accueillit. Rêvais-je ? Pas du tout, me voilà dans la grande famille des voyageurs de la RATP, m'assure-t-on. De station en station, avant chaque arrivée, la même voix juvénile distrait agréablement les sardines compressées. Toujours avec à propos, sans lourdeur ni vulgarité. Ici un commentaire touristique sur une station désaffectée, là une chanson d'amour fredonnée avec talent. Tous les voyageurs se regardent amusés, incrédules, le temps passe plus vite et la rame a des ailes. Lorsque je descends à Havre-Caumartin, après m'être frayé un chemin, la même voix m'accompagne vers la sortie, un rien gouailleuse. « Désolé, c'est vous le maillon faible. Au revoir ! » Il s'avère que j'étais le seul à descendre, toute la voiture s'esclaffe et j'ai ma minute de triomphe. Envie d'aller quêter un autographe auprès du talentueux conducteur. Je n'ai pas osé, sans doute pas encore habitué à ce nouveau tourisme souterrain ! (Peut-être aussi le réflexe de fuir le troupeau en apnée conduit trop souvent par des automates brutaux.) C'était à l'époque, je me le rappelle fort bien, où la SNCF projetait de faire circuler un TGV dans tout le pays pour que les usagers plébiscitent le nouveau matériel. Et si la RATP testait enfin une nouvelle rame drôle et vivante, par exemple sur la calamiteuse ligne 13 ? Je connaissais désormais un candidat tout trouvé. J'espère qu'aujourd'hui il se reconnaîtra et que parfois il récidive... même s'il a été peut-être sanctionné pour facétie déplacée ou manquement au devoir de réserve !

Comment ne pas évoquer enfin, surtout l'été, la promiscuité, la touffeur, l'inconfort... prémices de l'Enfer torride où la plupart d'entre nous, pauvres pécheurs, rôtiront ensemble. Tous ces corps captifs et compressés qui parfois se touchent et instinctivement s'écartent ou se reculent. Là encore, instinct de conservation - ou de préservation ? Déchéance collective et parfois providence quand s'insinue, si le contexte s'y prête, le délicieux fantasme qui graduellement se précise, enfle, s'éternise, s'exaspère puis peu à peu s'efface par-delà la station où s'est enfin désagrégée la masse compacte et malodorante. Un souvenir assez récent qu'il ne me déplaît pas de décrire ici avec ce lyrisme gnangnan qui me caractérise et souvent me console de mes conquêtes avortées. (Comment font les autres jeunes vieillards qui n'ont pas cette chance d'être des obsédés textuels ?). Bref, c'était en juillet de l’année dernière, entre Trocadéro et Grands Boulevards. Beaucoup de monde, un groupe de touristes suants et volubiles. Nous nous tenons tous debout, pressés, résignés. N'y aura-t-il pas pour moi un miracle de fraîcheur et de suavité ?

Son jeune dos est contre moi, sa cuisse gauche contre ma hanche, l'échancrure de son polo bleu roi à portée de ma bouche qui louche (le garçon n'est pas très grand, et plutôt efflanqué). Ah ! sa nuque... Cou d'impala offert à mes lèvres. Je suis obnubilé par ces quelques centimètres carrés de peau immaculée, à peine grenue, lisse. Comme une plage. Comme un fruit velouté, mûr à point. Une oasis au milieu des autres corps bariolés et bronzés, d'une vulgarité épaisse. Un ange dans le troupeau. Soudaine mon envie, cette soif... une voracité de plus en plus impérieuse (je n'aurais qu'à me pencher !). Déposer un baiser sur cette douceur offerte, humer l'odeur tendre et pénétrante. Pas un baiser de prédateur, non, je n'en ai nulle envie, juste une caresse des lèvres ; l'hommage tremblant de la farfalle à sa fleur préférée.

Les stations défilent, le terminus approche. Mon cœur bat la chamade alors que mon sexe ne se tient pas calme. J'ai fermé les yeux, j'anticipe mon cadeau. Je les ouvre à nouveau : si nous vivions dans le meilleur des mondes, un monde poétique où la tendresse transfigure la grisaille du quotidien visqueux, où Éros est badin et anodin, j'aurais déjà avancé mes lèvres brûlantes... sans hésiter ni différer... j'aurais osé... et il se serait retourné, une action de grâces dans la pupille. Et tous les voyageurs émus nous couveraient à présent d'un regard attendri !

Je n'ai pas osé évidemment et cette attente a été un délicieux tourment, mon épiphanie estivale : juste une oasis de velours cerné par un lagon bleu. Une seule fois (a-t-il senti mon désir magnétique ?) il s'est retourné, à peine, et, même de trois quarts, je l'ai vu sourire du coin de l'œil, juste le temps de mater sa pomme d'Adam émouvante et ses joues glabres (j'aime l'ombre bleue sur les joues des jeunes hommes pâles rasés de frais).




À Grands Boulevards (j'aimerais tellement qu'il y ait à Paris une station Embarquement-Cythère !), voilà que j'imagine qu'il va descendre après moi, qu'il met ses pas dans les miens, que son projet coïncide en fait avec mon programme : revoir à la séance de 11 heures trente, perdue dans une salle de 600 places, la romance qui, lors de sa sortie, m'avait chaviré le cœur: Le secret de Brokeback Mountain.

Et tout naturellement, perdus au milieu du paquebot désert, tombé dans le délicieux traquenard du 7ème Art, nous aurions trouvé d'instinct notre place dans le noir, tout seul, comme des grands, sans l'aide d'une ouvreuse vénale. L'un par l'autre aimantés. Miracle ! nous sommes proches : coude contre coude, cuisse contre cuisse, au corps à cœur et, dès la première image des phares trouant la nuit du Wyoming, ma main tremblante aurait... si nous vivions dans le meilleur des mondes ! S'il avait été cinéphile ! Si je n'étais pas si timide ! Si les pensées secrètes étaient translucides ! Si son œil d’azur et son visage vorace… Si... si… mais mon jeune cow-boy à la peau laiteuse n'est pas descendu de la rame. Je ne me suis même pas retourné pour m'en assurer, pas attristé ni déçu, heureux plutôt en marchant sur le quai, ébloui, reconnaissant envers quelques centimètres carrés de cette douceur qui venait de m'être offerte dans les miasmes nauséabonds du métro parisien. Et je me suis fredonné mentalement l'un des 108 poèmes de Stéphane (ça sert tout le temps la Littérature !) :

J'ai devant moi leur jeunesse infinie

À l'achèvement de ce poème, je serai un pas plus loin d'eux

L'injuste est que dans un million d'années d'ici

nous aurons un autre physique

nous serons vivants des siècles

nous connaîtrons le gène de jouvence

tant pis pour ceux réduits en une charpie d'os.



(Stéphane Bouquet, Dans l'année de cet âge, Champ Vallon, 2001)



vendredi 2 juillet 2010

MERVEILLEUSE LÉTHARGIE SOUTERRAINE (1)



Excepté les jours de canicule, les cohues des grèves et la presse sur la ligne 13, le métro parisien n'est pas pour me déplaire. J'y ai mes petites habitudes, je déploie sous terre mes ruses de Sioux, j'affute mon regard, car c'est un riche condensé d'échantillons humains, un concentré de bipèdes malgré eux réunis et trop souvent agglutinés, de façon certes misérable mais pittoresque et souvent inattendue.

Je commence toujours par inspecter la voiture à la recherche de quelque sémillant voyageur. Rarement déçu, car la primeur tient lieu de beauté et suffit à ma félicité. Toujours la frimousse d'abord, puis plus bas, disons à mi-corps, si l'appât est tentant. Et faute de grives... le gros (le gras) du convoi : vieillesse et laideur souvent conjointes, tout aussi fascinantes que la jeunesse qui m'est offerte. Mais nettement moins apéritives !

Car paradoxalement, si la vie est grouillante sous terre, la mort promise y est aussi omniprésente. C'est ainsi que très souvent je me livre à ce jeu innocent : j'imagine la rame bondée de squelettes. L'un s'absorbe dans la lecture de son quotidien, l'autre rectifie son maquillage, ce troisième écoute son baladeur en dodelinant du crâne... il y a aussi des squelettes miniatures qui frétillent dans leurs poussettes tandis que deux tas d'os s'abouchent goulument trou contre trou. Moi, in petto je me marre. Curieusement, l'observateur, plus amusé que cynique, reste en chair. C'est l'énorme privilège, le complexe de supériorité que je m'autorise, tout en pensant à chaque fois au fameux passage du livre de Cohen à propos de ce qu'il adviendra de sa belle Ariane et du fringant Solal. « Au cimetière de minuit, sorti de leurs niches, dansent anguleusement, sagement dansent de muets messieurs secs, camus à la bouche rigolarde, mais aux maxillaires et aux grandes orbites impassibles... » Pareillement, dans les entrailles de la Ville Lumière, dans la merveilleuse léthargie souterraine du métropolitain...



Je songe aussi parfois à la menace qui hante les quais, ce fou peut-être aux aguets qui va me pousser inopinément sur la voie. Ça arrive parfois, encore récemment en gare de Lyon. Pourquoi pas ? Pourquoi pas moi ! Cette pensée violente me vient et cette perspective, par sa brutalité incongrue, son côté mélodramatique saugrenu, me divertit un instant de mon attente trop longue... quoique, par précaution ou anticipation, je fasse sur le quai bondé un pas en arrière. Pas folle la guêpe ! C'est sans doute ce qu'il est convenu d'appeler l'instinct de conservation, ce tendre et si intraitable geôlier qui veille sur chacun d'entre nous et nous empêche d'être de vrais philosophes à l'heure où ce constat s'impose : rien ne sert de mourir, il faut partir à point... même si décamper à l'heure n'oblige pas à disparaitre en avance ou transformé en steak haché !

À propos de clairvoyance, il y a une catégorie de voyageurs qui me fascine et en même temps m'angoisse : les aveugles, pardon, les non-voyants. Comment peut-on survivre sans lumière ni couleurs, sans une idée des fleurs ni des libellules, sans détailler jamais la courbe d'une hanche, les charmes d'un visage, des rondeurs postérieures, le pétillant sourire d'une prunelle bleue ou d'une bouche carmine ? Mais là encore, l'instinct de conservation — ou d'adaptation — prend le dessus et à nouveau je m'interroge : pourquoi ces enténébrés n'hésitent-ils jamais au moment de descendre (je parle de ceux, le plus grand nombre, qui ne peuvent s'offrir les services d'un chien dressé) ? On les sent paisibles et sûrs d'eux-mêmes, comme indifférents à leur malheur, quêtant rarement renseignement ou assistance. Ils se débrouillent fort bien. Mais, me dis-je souvent, avec quel sens secret devinent-ils, pressentent-ils, déduisent-ils la station qui approche ? Il doit y avoir un truc. En tout cas, mystère.

Retour à ma philosophie de comptoir : pour moi, qui me prétends lucide et détaché, qu'en sera-t-il à l'approche de la dernière station où, de gré ou de force, je devrai m'arrêter... pour ne plus jamais revoir le soleil de ma vie ? Serai-je fin prêt pour descendre à Bonne Nouvelle ? Bel-Air ou Chemin Vert ? Et pourquoi pas Champs-Élysées pour une éternelle garden-party tout là-haut avec le Bon Dieu en jock-strap pailleté au milieu d’une cohorte d'anges à peloter !


(À suivre demain… ce sera un peu plus chaud !)




jeudi 1 juillet 2010

INDICES DE RARETÉ LITTÉRAIRE





Voici des signes qui ne trompent pas. Lorsqu’en débarquant sur le quai du métro, au lieu de foncer vers la sortie, vous lambinez en cet endroit malodorant et inconfortable pour déguster la fin d’un chapitre qui, de toutes façons, ne peut pas être réchauffé… quand, au détour d’une phrase ou d’un mot inédit et jusqu’alors inconnu (hier « immarcescible ») vous avez un soubresaut de plaisir ou de complicité, au point de le noter, sur-le-champ, dans votre agenda… quand vous vous surprenez à sentir poindre de manière récurrente au coin de l’œil une larme de tendresse, de chagrin ou de rire… quand, après avoir trimballé le livre de poche dans votre besace, vous courez chez votre libraire (pas à la FNAC !) pour commander le même titre dans la noble collection au liseré rouge… quand, à mesure que vous avancez dans la lecture, vous en freinez imperceptiblement le cours de peur de devoir quitter bientôt – trop tôt – les personnages qui sont devenus vos meilleurs amis et la prose qui vous a enchanté… quand enfin vous notez l’heure et le lieu du point final (Station Ivry Val de Seine, ce 29 juin à 14h 02) comme on se remémore la date funeste d’un dernier souffle ami…c’est que vous êtes en présence d’un grand et beau livre. Pour moi qui suis retardataire, je le dis comme je le pense : ce deuxième livre de Muriel Barbery est l’équivalent de La vie devant soi. Peut-être pas dans l’absolu, simplement pour moi-même (moi-m’aime) : une élection et une délectation aussi subjectives que spontanées ; juste à ce moment-là de ma vie, cet opus-là, qui coïncide à la virgule près avec mon monde intérieur (comme Les souffrances de Job dont j’ai parlé hier). Parfois la vie, disons le hasard, offre cette suite de coïncidences heureuses… Donc, dire son enthousiasme mais surtout ne pas recommander une telle rareté, encore moins en faire de la réclame, laisser jouer le feeling (affreux mot !), laisser jouer la connivence, laisser parler le silence (le cœur à cœur plus que le bouche à oreille - qui a pourtant si bien fonctionné pour ce livre), simplement révéler la livrée du cher compagnon de papier comme on dévoile ému, fier, un brin gêné, la photo écornée de son bel amant ou de ses merveilleux enfants.