J’ai retrouvé hier soir notre squat de Garches. Autant l’hiver cette bicoque d’un autre âge est sinistre, autant l’arrivée des beaux jours la transfigure et l’enchante. Vite entrouvertes toutes les fenêtres pour réchauffer les pièces, vite ! Au salon, le lierre avait dévoré les embrasures et j’ai eu quelque mal à pousser la croisée. Après un frugal dîner, je me suis enfoncé dans le vieux canapé anglais tandis que la radio retransmettait le 3ème concerto de Beethoven (je ne l’ai su qu’à la fin, chose curieuse, j’étais persuadé d’entendre Mozart). Ce fut en fait un concerto pour deux solistes aussi virtuoses l’un que l’autre : sur une branche basse du cèdre, un merle s’en donnait à cœur joie tandis qu’au clavier - et en même temps à la direction - s’envolaient les mains agiles de Pierre-Laurent Aimard. Du moins telles que je les imaginais puisque je ferme les yeux lorsque je savoure la musique (quand je fais l’amour aussi). J’aurais juré que l’oiseau entendait le pianiste, qu’il lui donnait la réplique sans s’en laisser conter et voulait rivaliser avec lui. On n’a peur de rien quand on est un oiseau ! Quelle pyrotechnie ! Quelle ivresse ! Quelle musique vivante ! Je devais être le seul auditeur de France Musique à assister – à participer – en direct à une véritable recréation du grand Ludwig : la porte-fenêtre étant ouverte, je bénéficiais en effet d’une stéréo de rêve, la mieux équilibrée, la plus naturelle qui soit, impros étourdissantes de l’oiseau dans l’oreille gauche, arabesques virevoltantes du pianiste dans l’autre.

De tels moments où la banalité du quotidien est soudain touchée par une baguette magique, où le Temps suspend son vol, où la Poésie véritablement s’incarne, où la Musique est tout à fait cette mystérieuse vibration d’air qui pense et émeut… comment être suffisamment reconnaissant d’une telle Grâce et déjà nostalgique parce qu’aussitôt frustré ?

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