Lettre au directeur de la Conciergerie.


Je vais vous résumer, Monsieur, mon idéal d’une société anarchiste.

Plus d’autorité, bien plus contraire au bonheur de l’humanité que les quelques excès qui pourraient se produire aux débuts d’une société libre.

Au lieu de l’organisation autoritaire actuelle, groupement des individus par sympathie et affinités, sans lois et sans chefs.

Plus de propriété individuelle ; mise en commun des produits ; travail de chacun selon ses besoins, consommation de chacun selon ses besoins, c’est-à-dire à son gré.

Plus de famille, égoïste et bourgeoise, faisant de l’homme la propriété de la femme, et de la femme la propriété de l’homme ; exigeant de deux êtres qui se sont aimés un moment d’être liés l’un à l’autre jusqu’à la fin de leurs jours.

La nature est capricieuse, elle demande toujours de nouvelles sensations. C’est pourquoi nous voulons l’union libre.

Plus de patries, plus de haines entre frères, jetant les uns sur les autres des hommes qui ne se sont même jamais vus.

Remplacement de l’attachement étroit et mesquin du chauvin à sa patrie par l’amour large et fécond de l’humanité tout entière, sans distinction de races ni de couleurs.

Plus de religions, forgées par des prêtres pour abâtardir les masses et leur donner l’espoir d’une vie meilleure alors qu’eux-mêmes jouissent de la vie terrestre. Au contraire, développement continu des sciences, mises à la portée de chaque être qui se sentira attiré vers leur étude amenant peu à peu tous les hommes à la conscience du matérialisme.

Etude particulière des phénomènes hypnotiques que la science commence aujourd’hui à constater, afin de démasquer les charlatans qui présentent aux ignorants, sous un jour merveilleux et surnaturel, des faits d’ordre purement physique.

En un mot, plus d’entrave aucune au libre développement de la nature humaine.

Libre éclosion de toutes les facultés physiques, cérébrales et mentales.

Qu’un société ayant de telles bases arrive du premier coup à l’harmonie parfaite, je ne suis pas assez optimiste pour l’espérer. Mais j’ai la profonde conviction que deux ou trois générations suffiront pour arracher l’homme à la civilisation artificielle qu’il subit aujourd’hui et pour le ramener à l’état de nature, qui est l’état de bonté et d’amour.

Mais pour faire triompher cet idéal, pour asseoir une société anarchiste sur des bases solides, il faut commencer par le travail de destruction.

Il faut jeter bas le vieil édifice vermoulu.

C’est ce que nous faisons.

La bourgeoisie prétend que nous n’arriverons jamais à notre but. L’avenir, un avenir bien proche, le lui apprendra.

Vive l’anarchie !


Emile Henry
le 17 février 1894.


In Ni Dieu ni Maître, II, de Daniel Guérin, La Découverte/Poche, essais, p. 67-68.