Aujourd’hui, François-René a monté un clavier électronique (pure horreur aux yeux des puristes) sur un triporteur et il sillonne bourgs et villages pour y donner des concerts buissonniers. J’admire ce choix, cette reconversion, cette prise de risques… Sans doute a-t-il compris que ce qui le menaçait – ce qui menace toute personne vieillissante – c’est la peur, la frilosité, les manies, les phobies, la sclérose du cœur, toutes ces petites sécurités routinières qu’on sacralise pour se sécuriser, pour ne pas décevoir, pour se conformer à son surmoi idéalisé ou à l’attente réductrice d’autrui. Car les autres redoutent que vous soyez vous-mêmes ! Ils vous aiment tels qu’ils aiment… que vous soyez. C’est tellement rassurant ! Mais on peut être vieux à vingt-ans, n’est-ce pas ? On croit mûrir alors qu’on est déjà devenu blet. Et cela peut arriver à n’importe qui, qu’on soit concertiste ou écrivain mais aussi prof, postier, retraité ou charcutier !

Alors, pour ne pas s’étioler lentement, il suffit de relire Pablo Neruda et d’appliquer chaque jour non pas tout son programme, mais une seule ligne, un seul mot… Appliquer, cela veut dire faire un choix, fût-il menu, presque risible, et s’y tenir.



IL MEURT LENTEMENT…


Il meurt lentement celui qui ne voyage pas
celui qui ne lit pas
celui qui n’écoute pas la musique
Celui qui ne trouve pas grâce à ses propres yeux

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre
celui qui ne se laisse pas aider

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours le même chemin
celui qui ne change pas de repère
ne se risque pas à changer les couleurs de ses vêtements
ou qui ne parle pas à un inconnu

Il meurt lentement
celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions
justement celles qui redonnent éclat aux yeux
et réparent les cœurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap quand il est malheureux
au travail ou en amour
celui qui ne met pas en jeu certitude ou incertitude
pour suivre un rêve
celui qui n’ose pas ne serait-ce qu’une fois dans sa vie
fuir les conseils avisés

Vis aujourd’hui !
Hasarde-toi aujourd’hui !
Agis aujourd’hui !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !

Pablo Neruda


D'origine modeste, le poète chilien Neftali Ricardo Reyes dit Pablo Neruda commence à écrire dès l'adolescence et publie son premier recueil 'Crépusculaire' en 1923. Il mène de front une carrière littéraire et politique : sa vie sera marquée par les voyages et l'exil. Dès 1927, Pablo Neruda occupe plusieurs postes consulaires et est élu sénateur des provinces minières du Nord du Chili en 1945. Communiste, les persécutions du président de la République, Gabriel González Videla, l'obligent à fuir son pays. En 1970, il est nommé ambassadeur du Chili du président socialiste Allende. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature pour une œuvre poétique colossale teintée de lutte politique et de révolte avec le 'Chant général' (1950), mais aussi d'un lyrisme délicat avec 'Vingt poèmes d'amour' et 'Une chanson désespérée' (1924). Neruda est aussi le poète de la terre et de l'amour. Il meurt peu après le putsch militaire de septembre 1973 qui renverse le gouvernement socialiste et instaure la dictature de Pinochet.