LEÇON DE FLATUOLOGIE

(sixième épisode)

Te souviens-tu, Nat, samedi dernier, de la défection du génial metteur en scène ? Je pense qu’en fait c’était un coup bas de Mister Good. Un peu vicieux, non ? Ah ! Ah ! … excuse-moi… c’est nerveux… je ne puis soudain m’empêcher de rire. C’est plus fort que moi… Quel festival il nous faisait la nuit ! Quel récital ! Hi ! hi ! hi !… Quelle mise en scène, bien plus géniale que toutes celles de Bob ! Hi ! hi ! hi ! … et comme nous riions ensuite ! Qui ? Mais Gaspard, bien sûr !

Je ne t’ai pas encore parlé de Gaspard ? Mon amant tonitruant ! Et après… ah ! ah ! ah ! …alors que je haletais de rire dans notre lit… hi ! hi ! hi… il ajoutait sérieux comme une papesse : « T’en fais pas, Bellinus, ça n’arrive qu’aux vivants ! » Bon, on se calme. Tiens, passe-moi la boîte de Kleenex… j’en pleure ! hi ! hi !... Putain, je meurs. Quand Dieu me les gonfle et que Bob s’y met aussi, le rire est salvateur. Ouf ! Ca va mieux. Me voilà sérieux. Veux-tu écouter un aveu, Nat ? Rassure-toi, je redeviens raisonnable. Et je ne suis pas hors sujet mais, au contraire, tout à fait dans le ton et Gaspard a raison. En fait, c’est un secret de polichinelle mais, comme j’ai choisi d’être sincère, je mettrai les pieds dans le plat, et même ailleurs.

Voilà donc la conclusion ontologique à laquelle je suis parvenu : le pet est plus tabou que le sexe. Peut-être plus tabou que la divinité (sauf le dieu Pan, comme il se doit). Tu peux t’autoproclamer érotomane, jamais pétomane. Tu peux devenir le disciple de Stéphane Moussu, pas de Joseph Pujol, vedette du Moulin-Rouge, qui annonçait à la ronde, avec force détonations, « le seul artiste vivant du music-hall qui ne paie pas de droits d’auteur ». Oui, en deux mots comme en cent, péter est indécent. Cela ne sied pas. Surtout en public, surtout lorsqu’on n’a pas de filtre. Ni à Paris ni en province. Pas plus devant Beaubourg que sur l’avenue Mozart ni au fond des faubourgs. On nique, mais on ne pète pas. On fornique , mais on ne forpète pas. Et si, malheureux mélomane, tu es surpris en flagrant délit d’éloquence rectale, où que ce soit, à table, à la gare, à la caisse de l’hyper, à l’église, devant le ministère de la Culture ou au Ministère de l’Intérieur, ou encore au lit – surtout au lit ! – c’est le déshonneur, l’infamie sur ton front, la confusion plus bas. Tu es socialement condamné et, même avec un bon avocat expert en us et coutumes, tu en prends pour perpète.

Il existe pourtant des civilisations très sophistiquées où l’on éructe bruyamment pour signifier qu’on a fort bien mangé, où l’homme épouse un autre homme pour dire qu’il est très amoureux et, last but not least, où l’on pète avec éclat pour proclamer qu’on est à l’aise. Mais chez nous, dans notre société judéo-chrétienne, on a le pet morose et la vesse traîtresse. J’emploie sciemment ici le mot « vesse », pour ne pas te choquer, mon lecteur, mon frère. Pas question d’enfiler comme des perles ces gros mots baveux joignant à la chose des syllabes honteuses, dans le genre louffes, vannes, pastilles, perlouses et autres pétarades. Désormais – je l’ai lu récemment dans un dossier du Figaro Madame – même les mal voyants et les techniciennes de surface usent de métaphores et parlent très sérieusement de « phénomène de résonance sphinctérienne ». D’ailleurs, je ne sais vraiment pas pourquoi le Figaro Madame s’est penché sur ce sujet explosif. Les dames, c’est bien connu, surtout celles du XVIe arrondissement, n’ont pas de derrières. Des pare-chocs tant qu’on veut, des airs bag, mais pas de pots d’échappement. Les statistiques viennent d’ailleurs appuyer cette pudeur anale puisque, c’est démontré, les femmes pètent cinq fois moins que les hommes. Veux-tu des chiffres, pointilleux lecteur ? Tu les exiges et je t’ai promis une hymne aux chiffres. Donc, tu as raison, pas de lyrisme ici, pas d’effusion, des chiffres secs, des nombres qui crépitent. Tu peux prendre des notes, c’est fait pour ça et je suis incollable sur mes statistiques.

Dans la rubrique « Pets quotidiens » : moyenne féminine : 3,28 pets par jour. Moyenne masculine : 16,63. Les gays se situent entre les deux - 6,32 pour les passifs et 14,18 pour les actifs - si l’on admet avec Kinsey (1948) la ligne de démarcation traditionnelle (même si, c’est trop évident, elle est indue puisque « l’homosexualité » n’existe pas, juste un mot, une lubie lexicale !). Il reste que les hommes (toutes pratiques sexuelles confondues) sont nettement plus performants que les femelles et qu’on leur doit les deux records enregistrés : 30 pets sonores à l’heure et 96 à la journée (Livre des Records, 2002, au chapitre « Cris et chuchotements »). Une étude récente permet néanmoins de nuancer mon pessimisme par rapport à l’interdit et je ne puis taire ses conclusions : 50% des péteurs avouent ne se retenir dans aucune circonstance ni situation sociale. Dont mon pote, mon percepteur (surtout au mois de mars) et ma petite belle-sœur qui, comme chacun sait est gay, car, dans ma famille décomposée, mon demi-frère est masseur à temps plein et, si elle en avait, ma tante serait mon oncle. Quel guépied !

Il n’empêche, tout le monde pète en chœur et partout, même si le Professeur Monestier a prouvé (enregistrements à l’appui) que les émetteurs de vents naturels obéissent à certains facteurs et ont leurs préférences : avec des amis du même sexe, quand ils sont seuls, lorsqu’ils déambulent ou juste avant de quitter une pièce tandis que 0,5% des péteurs sondés trouvent irrésistible de péter durant les enterrements. À ce sujet, la Chambre des Comptes a épinglé tout récemment dans son rapport annuel un certain nombre de tricheurs UMP à l’assemblée parlementaire usant et abusant d’astuces plus ou moins illicites au regard du Droit français, et d’ailleurs dans un but tout à fait mesquin : « éloigner les soupçons » (Rapport de la Cour des Comptes, 2004, pages 2405-2410). Par exemple, couvrir le chuintement du pet en toussant, masquer la détonation en se raclant bruyamment la gorge ou en simulant un éternuement ou bien, plus grave encore, accuser une tierce personne, un socialiste, le chat, le chien voire un enfant mineur.

Encore une précision, Nat, mais m’écoutes-tu vraiment ? Le sujet est très sérieux, pointu même, et exige toute ton attention. J’ai pourtant l’impression, lecteur volage, que tu me glisses entre les lignes. J’espère qu’une roseur gênée n’empourpre pas ton visage. Mon texte en ligne se penche sur le corps, le devant, le derrière, tout le corps et ne peut négliger la table des matières. Je disais donc que la science de la Flatuologie est une discipline encore récente. Si le droit français est à la pointe de la recherche, jusqu’au milieu des années 70 les études historiques piétinaient. Peu de chercheurs réellement motivés et surtout peu de cobayes : accepter des capteurs dans le rectum ou passer à la « centrifugeuse » pour accélérer l’émission des gaz intestinaux paraissait une grave atteinte à la pudeur et à la dignité humaine. Aujourd’hui, surtout grâce aux recherches américaines, (menées avec diligence à Abou Ghraib, mais les conclusions sont sujettes à caution car les détenus sollicités pour l’enquête crevaient de pétoche et n’étaient pas librement volontaires), on sait qu’un pet s’échappe de l’anus à une vitesse comprise entre 0,1 et 1,1 mètre/seconde, soit 0,36 à 3,96 kilomètre/heure. Une particularité notable : outre les quatre gaz principaux, on a pu observer dans 30 à 35% de la population (surtout chez les terroristes ayant accepté les tests américains) la présence d’un cinquième gaz, le méthane, qui avec l’hydrogène rend les détonations inflammables (« blue angels »), parfois meurtrières dans les rangs de la Coalition : 12% des américains (et 24% des GI’s) avouent avoir cédé à l’impulsion de mettre le feu à leurs vesses alors que 3% avouent s’être brûlés les fesses, alors que seulement 7% des péteurs français reconnaissent s’amuser à péter dans l’eau du bain et qu’un tiers de ceux-ci ont déjà tenté de récupérer le pet avec un verre à dents placé à l’envers au-dessus de la baignoire pour l’enflammer. Bref, Nat, je ne veux pas t’ensevelir sous les chiffres mais recentrer le débat avant d’en venir à l’enquête que je suis en train de mener depuis maintenant deux ans pour obtenir mon diplôme de Flatuologie de troisième cycle.

Oui, je souhaite élever le débat, voire le purifier. Tu sais à quel point, comme pour la sexualité, l’inhibition sphinctérienne peut être pernicieuse et nuire au développement de l’enfant. La société est très peu permissive, l’Eglise catholique encore moins. À ce sujet, il me faut à présent narrer une aventure qui n’a fait que retarder ma libération personnelle. Dévoiler ici ce secret de famille contribue à le désamorcer et à faire avancer grandement la cause de la résilience dont je suis un adepte.

Le souvenir remonte assez loin dans mon enfance, j’avais dans les 7-8 ans. À cette époque, on recevait le sacrement de confirmation très jeune. C’était, paraît-il, très important mais bénin : l’évêque nous faisait une onction de saint chrême sur le front et nous donnait une petite baffe paternelle. Une sorte d’adoubement, pour signifier notre croissance spirituelle : sous l’action du St Esprit, qui peut comme chacun sait soit souffler en rafales soit planer en ramier, nous devenions, nous, les mômes, des enfants de Dieu, nous naissions une seconde fois. On nous attribuait, outre un parrain et une marraine, un autre prénom. On choisit de m’appeler Alain. Ma marraine, chaisière à la cathédrale, aurait bien aimé m’appeler Marie-Ange (prémonition !). Dieu merci, mon jeune oncle avait décidé, lui, de m’appeler Alain et ce fut mon parrain qui l’emporta.

Il faut que je glisse un mot sur ce cher parrain : il était coiffeur à Paris, un salon très chic rue Molitor, et, le dimanche il était membre de la J.P.D. (cette association sportive, dont je parlerai plus loin, était à cette époque encore clandestine). Dans la famille, on faisait courir des rumeurs malveillantes à son sujet. Dommage, il est mort d’une sale et dégradante maladie dans les années 80. J’aimais beaucoup ce tonton qui allait devenir mon parrain. Oh ! Je savais peu de choses à son sujet, on ne se voyait guère. C’était un grand athlète en chambre. Il adorait suivre les compétitions de patinage artistique à la TSF. Lui-même avait tâté de la natation dans sa jeunesse, en amateur ; mais il avait, paraît-il, un bon coup de reins. Sa petite cousine de Chamonix avait voulu l’initier à la marelle, mais lui voulait devenir champion en milieu aqueux. Très vite, il opta pour le water-poulbot et il a fait le plongeon ! Comme moi, mais bien plus jeune ; je suis, comme chacun sait, un gay retardataire. Bref, mon séduisant tonton n’avait alors d’yeux que pour Calmat, un patineur ténébreux très doué. Rien qu’à entendre la voix du speaker, mon coiffeur, je veux dire mon oncle, imaginait tout : la flèche noire sur la glace, les figures, le fessier aérodynamique, le crissement des patins. Quelle classe ! Bref, en hommage à son idole, mon parrain de confirmation choisit de me donner comme second prénom : Alain.

Le jour dit, je me revois encore, ému, tremblant tandis que la longue cohorte des néophytes processionne jusqu’à l’autel où nous attendent l’évêque en jupon mauve et son vicaire général, une sorte d’adjudant osseux. Chaque enfant tenait entre ses doigts joints un petit carré de papier blanc où était noté le prénom, en latin évidemment : Marcus, Petrus, Paulus, etc. L’auxiliaire prenait le feuillet, le tendait à Sa Proéminence (en odeur de sainteté mais souffrant d’hypoacousie) en énonçant à voix forte le prénom du jeune impétrant. Après quoi, le prélat signait le front virginal et administrait sa gentille tape catholique et apostolique.

J’arrive, je m’agenouille, j’abaisse les paupières, à peine le temps de convoiter le gros bonbon violet offert sur la phalange. Je retiens mon souffle, le billet d’honneur tremble entre mes doigts. L’escogriffe s’en saisit et claironne avec solennité : « Alanus ! ». Aussitôt, le prélat sursaute, s’offusque, me foudroie du regard et déclare: « Non, non, au front comme tout le monde ! » Cette remontrance me glaça. Une fois de plus je m’étais singularisé, à mon cul défendant, et je ne pus plus péter dix jours durant, rien, pas le moindre zéphyr, pas le plus menu prout, de peur d’attirer sur moi les foudres épiscopales.

Aujourd’hui, je vais mieux, je pète allégrement, ou plutôt, nous pétons en chœur. Je dois d’ailleurs beaucoup à l’un de mes amants et il convient ici de lui rendre un hommage détonant. Il s’appelait… mais je t’en ai déjà parlé, Nat, n’est-ce pas ? Il s’appelait Gaspard. Il s’appelle toujours, mais nous nous sommes perdus d’odeur. Chez lui aucun complexe, nulle pudeur. Il avait le prêt tonitruant, claironnant, surtout la nuit. À toute heure de la nuit. Il m’éveillait parfois et lorsque, mi-amusé mi-contrarié, je lui faisais quelque menu reproche, il partait d’un grand rire, ouvrait sa tabatière, canonnait de plus belle. Et nous riions ensemble, à en perdre le souffle ! Ses vesses roulaient sous le drap, s’échappaient en bulles, tornade de flatus multicolores, un grand Magic Circus qui irradiait nos nuits. Merci, Gaspard, je te dois une fière chandelle et je m’assume enfin, comme le grand Descartes qui déclara, lors de son intronisation à l’Académie : je pète donc je suis. Je m’en tiens à la formule, j’opte pour cette philosophie, en toute occasion, par temps sec et même l’automne, par les soirées humides quand le pet est foireux : sans mépris pour ce pet de maçon, avec légèreté, en haussant les épaules, comme on sèche une larme, je pète et j’essuie. Ergo sum ! Pas plus compliqué que cela, pas plus humiliant ! Le corps s’exprime, laissons-le chanter à sa guise en laissant grande ouverte l’outre d’Eole.

Cette liberté fondamentale me rappelle encore Isidore. Oui, je sais, toujours lui. Je n’y peux rien, Nat : c’est mon addiction préférée. Chacun de mes lecteurs se souvient de la fin de ma nouvelle (mais exclusivement dans la nouvelle édition de « Charme et splendeur » disponible sur ce site : une variante qui fait du bruit !), combien mon jardinier fut éloquent ! Lui, il était réconcilié avec son corps, un grand maître-chanteur ! Tandis qu’il me défonçait le balafon au fond de la mangrove, il pétait, pétait, pétait allègrement. À l’unisson avec ses coups de boutoir. Et nous riions en chœur à en (re)perdre le souffle ! Et mon tambourinaire ne connaissait nul répit, double carburation, rugissements par-devant, explosions par derrière. Et sa bouche chantait, commentant le prodige : « A ita ti m’bi, quand ki ki content, cul cul tam-tam ! » Et nous roulions tous deux sous la tornade, enchevêtrés, vibrant sous le djembé qui martelait sa joie.

Mon grand black varia ainsi longuement les plaisirs, modulant savamment et ses détonations et sa jubilation jusqu’à l’instant soudain – et j’en fus pétrifié – où jaillit le cri légendaire : dans la boutique torride, au cri de Weissmuller, rue Poussin au n°35, toute la brousse frémit, des buissons d’hibiscus à l’Asplénium nidus, jusque sous les folioles du Chamareops géant. Et Isidore-Johnny de commenter au moment du point d’orgue : « Toi, Jane, moi, Tarzan. Moi, content. Y’a bon Banania. Moi être très très content ! » Encore aujourd’hui, sous ces combles surchauffées, j’en ai au creux des reins un vertige détonant. L’enfer vert avant l’enfer blanc. Oui, car j’y reviens – Nat, tu me suis toujours ? Toujours attentif à ma démonstration ? – je peine, je te l’ai dit, je m’échine sur une étude fondamentale. Très ciblée, très pointue : ma fameuse thèse en Flatuologie.

J’en ai déjà proposé un extrait au Monde qui, comme chaque fois, me l’a refusé (l’humour ravageur du Grand Quotidien est de notoriété internationale). Science et Avenir par contre s’est jeté sur l’essai comme sur du pain béni, ainsi que Géo, Tecknicart et même le Figaro Monsieur. J’ai eu Mougeotte plus d’une heure au téléphone vendredi dernier, conquis, enthousiaste : enfin la Flatuologie à la portée de toutes les bourses ! (avec double DVD prévu pour l’édition du week-end). Oui, oui, j’en suis tout excité, un scoop scientifique, une thèse révolutionnaire ! Et bienvenue à la spirale médiatique ! Car, je ne te redis pas, ô mon lecteur, les semaines de boulot, les heures passées à la Bibliothèque Nationale, les tonnes de documents visionnés et jusqu’à une interview exclusive de Munroe Scott au fin fond du Népal. Des milliers de pages de notes (il faudra tout de même que je défragmente sans tarder mon disque dur, je vais finir par avoir de sérieux problèmes). Ce bagne pour une thèse en béton qui s’intitulera (le titre est encore provisoire) : « Himalaya danger : High Altitude Flatus »). Ça t’intéresse encore, Natanaël ? Tu me suis, j’espère. Je ne vais que résumer mais je t’assure, l’essai en vaut la peine.

En fait, ma démonstration s’appuie à l’origine sur une étude scientifique consacrée au mal aigu des montagnes. Cette étude qui se prétend – à tort – rationnelle et objective décortique, observations cliniques et examens médicaux à l’appui, les effets de l’altitude en haute montagne sur l’organisme humain. Lieu de l’observation : la fameuse « zone de mort » que constituent les 7000-8000 mètres. Et bien, tiens-toi bien… mais, que se passe-t-il ?...

Tu t’en vas déjà ? Tu me laisses tomber ? Bye bye la sieste ? C’est le retour de Madame la Vertu qui t’affole, Nat ? Non, ne dis rien, je sais. Me voilà résigné. Je sais pourquoi tu pars, pourquoi tu es si pressé chaque samedi soir. C’est la télé. Ton émission chérie, que dis-je, idolâtrée. Mais franchement, je ne te comprends pas. Je ne sais pas ce que tu trouves à « Des zozos et des zèbres. » J’ai regardé il y a trois semaines les quinze premières minutes. Tous les médias avaient prophétisé que Thierry Fogiel aurait, sur la prestation concurrente de Marc-Olivier Ardisson, l’énorme avantage d’être en direct et en prime time. Un quart d’heure, Nat, je me suis donné un quart d’heure pour tester, pour comprendre pourquoi tu me quittais si tôt. Non pour découvrir le chef-d’œuvre, juste pour vérifier. Il m’est en effet déjà arrivé en fin de soirée (comme on marche par inadvertance dans une flaque ou sur toute autre chose…) de choir inopportunément dans ce genre de Barnum télévisuels. Bref, qu’y avait-il au menu ce soir-là, de quoi faire saliver la France ébaubie ?

Souvenons-nous : avant l’arrivée annoncée d’une horde préhistorique (Brrr !), un crooner décati, un couturier de jais jacassant à propos de son âge, un ex-judoka débordant de gentillesse et de dévotion pour Sainte Bernadette, un syndicaliste en préretraite troquant sur le tard son tomahawk contre un micro-cravate, etc. Des gens très bien, très in, des pros, je te le concède volontiers. Parfait. Il n’empêche, chéri, je m’interrogeais, perplexe : en quoi ces doux zèbres et leurs compères, tous sympathiques au demeurant, piaffant d’aise et caracolant sous la houlette d’une perruche cendrée et d’un roquet aux belles canines, en quoi décidément ces histrions télécommandés sont-ils sémillants ? Drôles ? Touchants ? Subtils ? Intelligents ? Euphorisants ? Qu’apportent-ils de neuf et de vrai ? En quoi leur babil et leur sourire fardé sont-ils censés concerner et captiver des millions de spectateurs ? Insondable mystère… Font-ils leurs prestations de pieds nickelés, jour et nuit, plateau après tribune, par goût ? Par métier ? Pour leur promo ? En prévision de fins de mois difficiles ? Touchent-ils quelques royalties pour déverser ainsi plaisamment – ou furieusement - leur insipide tout-à-l’ego dans la mangeoire plasma ? À ton avis ? Ou bien jouent-ils bénévolement, de manière quasi civique, payant de leur personne, de leur tronche réjouie et de leurs tranches de vie rancies pour divertir le Français moyen au soir d’un long week-end pluvieux ? Panem et circenses, disaient les anciens. Épate et audimat, clament nos modernes. Evidence lumineuse ! Bon. Je n’avais ce soir-là guère envie d’ergoter. J’ai haussé les épaules, tourné le bouton, gagné ma chambre où tu m’as vite rejoint.

Te souviens-tu, Nat, de quelle manière notre soirée télévisée s’est terminée ? A commencé plutôt. Il était vingt et une heure quinze à peine Et tu ne l’as pas regretté, c’est toi qui me l’as dit ! J’ai allumé l’ordinateur, tu as ouvert ton portable. J’ai mitraillé sur le clavier, tu as lu en ligne sur le lit… illico nous nous sommes rejoints. Chopin était notre complice. Tapis dans le hallier des mots, nous avons joui. Plus tard, bien plus tard, en guise de digestif, dans le silence vespéral, je t’ai lu à voix haute un peu de Thomas Mann. Retour au livre, le bon vieux livre que n’éclipsera jamais Cybook, le gadget pour les ploucs ! La merveilleuse nouvelle que tu aimes, que tu connais par cœur, répétant après moi la phrase miraculeuse : « Séparé de la terre ferme par une étendue d’eau, séparé de ses compagnons par un caprice de fierté, il allait, vision sans attaches et parfaitement à part du reste, les cheveux au vent, là-bas, dans la mer et le vent, dressé sur l’infini brumeux ». Séparés nous aussi, hors télé, loin des zèbres, libérés des zozos, exilés de la plèbe… deux géants exaltés, si forts, si vulnérables, seuls au monde, sur la lagune, toi et moi.

Et pour moi seul tu prenais des airs de Tadzio, alangui sur la page, si indécent dans ton maillot de fluides voyelles, avec tes longs cheveux, ton sourire mystérieux et le poing sur la hanche…l’air était doux et le soleil en sang s’est noyé dans le texte. Et nous avons joui une seconde fois. Ah ! la littérature, la grande, quelle volupté ! Un menu, j’en conviens volontiers, qui peut ne pas plaire à tout le monde ! Et voici qu’aujourd’hui, Nat, tu fais l’amnésique, tu lorgnes vers la téloche. Toi aussi tu veux fuir Venise ? Te voilà déjà rhabillé, piétinant d’impatience. Dommage, je n’aurai pas le temps… mais si, je t’en conjure, pour moi c’est si important, dix ans de recherche ! Car, je le sens, je touche au but, je vais percer le secret de la flatulologie et mes conclusions seront bien plus spectaculaires que l’invention du moteur à explosion. Seras-tu encore attentif, Nat ? M’accorderas-tu un tout petit quart d’heure ? Le dernier ? J’y tiens. Tu te rassieds ? Tu zieutes encore l’écran ? Merci. Du fond du cœur merci. Et accroche-toi, le plus dur reste à faire !


À SUIVRE

Extrait des Oraisons jaculatoires, manuscrit inédit de M. Bellin. En consultation partielle (gratuite) ou en téléchargement intégral (payant) sur la plateforme littéraire de YOUSCRIBE :