WILLY ET LE BON DIEU

(cinquième épisode)

Qu’as-tu, Nat, à me fixer ainsi ? J’ai l’air halluciné ? Tu as raison, je gamberge… Tandis que tu savoures sagement ta tartine, je t’observe, je te dévore des yeux… et me voilà embarqué dans un plan d’enfer, la nouvelle cuisine, l’alchimie des saveurs, le retour au terroir. C’est ça, l’inspiration : quand son aile te touche, tu décolles, tu t’enflammes plus fort que l’étoupe, tu transcris plus vite que ton ombre, tu découvres hébété l’impalpable oasis. C’est ça la frustration…. Elle est bonne au moins cette tartine ? Quel appétit ! On dévore à ton âge, ça fait plaisir à voir. Sais-tu, Nat, à qui tu me fais penser ? À Willy. Je t’ai déjà parlé de Willy ? À lui seul, c’est un poème et aussi un menu : le Nutella, c’est sa dévotion, sa compulsion. Non seulement sur le pain, mais aussi en beignets, en soufflé et même avec des nouilles. Ah ! Son joli macaroni… dans une recette improvisée, nous avons testé à Noël la ganache chocolat. Meilleure qu’une bûchette, tellement plus onctueuse sa pine au Nutella. Mais je m’égare, scusi, me voilà reparti dans mes fantasmagories.

Tiens, à propos de Willy… Peux-tu me rendre un service ? Je n’ai pas encore relevé mon courrier aujourd’hui. Veux-tu descendre ? Tous ces étages me tuent. Mets mon peignoir parme, là, derrière la porte. Ne crains rien, la gardienne a l’habitude. Parfois, pour la séduire, roulant des yeux, tanguant du popotin, plus souple et plus embanané que Joséphine Baker, je descends l’escalier presque aussi nu qu’un ver. J’ai deux amours… la la la, la la lère. Du très grand music-hall, je t’assure, digne de la cage aux folles ! Je bandouille, elle bredouille ; je pousse mes trilles, son regard m’étrille, se détourne, implore le ciel puis à nouveau descend, s’incruste dans mon corps. En fait, je la fascine : elle aime vraiment Gounod et son air des grelots. Mais cours, Nat, ne reste pas planté, vole à mon tabernacle !

[Il sort. Le personnage principal avance sur le devant de la scène. Monologue.]

Willy, petit Willy, m’as-tu écrit ? Peux-tu imaginer dans ton lointain Poitou que j’attends ta réponse, jour et nuit je languis, je me consume. Je fais la théâtreuse, mais je suis si sensible ! As-tu reçu ma dernière missive ? Je voulais être romantique, t’assiéger, te célébrer dans mes vers ! Mais j’ai dû, une fois de plus, parler surtout de moi. C’est vrai, je suis anéanti, trop de boulot. J’en suis obsédé, pas moyen de lâcher prise. Je ne parviens plus ni à me détendre ni à débrancher mon cerveau liquéfié. Vraiment besoin de repos, de siestes prolongées. T’en ai-je déjà parlé ?… oui, j’ai dû t’exposer les deux recherches que je mène de front et qui m’accaparent. J’espère que ce ne fut pas pour toi un pensum ! Je voulais juste me confier. Besoin d’un exutoire. Besoin aussi d’une relecture, de quelques conseils…

T’y connais-tu en statistiques ? J’avoue que je patauge, je me perds dans tous ces chiffres, entre mes recherches sur les nuisances himalayennes et mon enquête de sémiologie sexuelle … oui, à ce sujet, je deviens tout fébrile, c’est vraiment fascinant. Sais-tu, Willy chéri, devines-tu combien j’ai déjà trouvé de synonymes stigmatisant la masturbation, cette odieuse perversion ? Dis un chiffre pour voir. 300 ? 500 ? Tu n’y es pas du tout, plus de 700, très exactement 788 à ce jour et j’espère atteindre le millier avant la fin du mois. Mon disque dur va finir par demander grâce ! Tu ne peux imaginer ma recherche effrénée, des centaines d’ouvrages consultés, des milliers d’heures passées à la Grande Bibliothèque. Pas étonnant que je sois anémié. Cet inventaire me tue, je n’en dors plus, je ne me branle même plus. Juste besoin de dormir, dormir, dormir, dormir… dormir près de toi.

C’est toi mon repos, petit Willy, ma source, mon réconfort, mon remède, mon antidote à cette horrible diarrhée sémiologique. Trop de mots, des mots infâmes, méprisants, jamais assez cruels pour dénoncer ce mal suprême qui fait mon bonheur et que nous vénérons. Mitraille de mots assassins, trop de maux qui finiront par m’emporter. Je ne tolère plus qu’un seul mot. Un seul nom : Willy. Mon poème émollient. Ma muse enchanteresse. Un aveu pour toi : la nuit dernière, crucifié de désir sur mon lit solitaire, une impulsion soudaine. Pour toi. Trop oppressé, trop rempli de toi. Envie furieuse de toi. M’échouer sur la page. Tout près, toujours plus près. Sur la dune romaine où nous nous sommes trouvés. T’en souviens-tu ? La dune était livide sous le rayon de lune. Tu t’approches sans bruit, sans démêler le filet de la nuit. À pas de loups et ton sourire luit. L’ombre habille ton corps adolescent d’une chaste mantille. Des effluves d’anis parfument la garrigue. Je t’ai vu approcher de loin, je tends la main pour te saisir… Tu ris, tu ris encore, tu m’aguiches et t’enfuis et puis tu te retournes, mon bel enfant rieur, livrant ton pénis blanc aux caresses du vent.

Ah ! Willy ! C’était hier et mes mots sont fanés. Mais dans la nuit parisienne, soudain, ils germent. Des mots neufs. Ni sermons ni statistiques. Pas de dissertation (tu n’aimes pas le lycée). Un court poème pour toi. Pour moi. Pour tous deux dans le noir. Ostia la Blanche est loin, mais il reste les mots, le sillage du bonheur. Oui, la nuit dernière, Willy, dansant sur le clavier, jetant mes cailloux blancs sous le dais des étoiles, j’ai retrouvé ta trace. Nuit d’encre. Silence habité. Seul le crépitement, immense dans la chambre. J’écris ton nom. J’écris pour toi. À nouveau les parfums, la mer, l’appel du large. Quelques perles d’écume sur la page bleutée. Pour toi seul, gentil Poucet, ce preste abécédaire :

A comme Amour
B comme Baisers
C comme… assez !
Je ne crois plus aux mots
pour dire l’amour neuf
je me défie des mots
usés
dévalués
flétris comme des mégots.

Il me faudrait des vocables nouveaux
- pureté de cristal et dureté d’acier –
pour dire ma certitude
ta grâce
et notre transparence.

Il me faudrait de toute urgence
pour chanter ta voix flûtée
ton rire voltigeur
la courbe de ton manche
des voyelles légères
qui dansent
et se déhanchent !

Il me faudrait des consonnes teutonnes
pour claironner
ta roideur incurvée
par l’assaut du désir !

Il me faudrait des accents aériens
pour surligner les rides de bonheur
dans le pli de tes yeux
ta fossette charmeuse
et ta toison soyeuse
et tes mains
ah ! tes mains…
presque des doigts de fille
et plein de O (car tu es bien un mec !)
d’énormes O
pour modeler le galbe de ton cul
et tes bijoux jumeaux

… et des A pour prolonger ton râle de plaisir
et l’imposant Y pour adouber Willy
et des i allègres
cristallins
éparpillés
partout dans notre lit
pour pépier à l’envi
merci
merci
merci
merci…
petit chéri !

[L’autre personnage entre en scène.]

Merci, messager, tu n’as qu’à poser le courrier sur le lit, j’arrive. Ouvre-le plutôt, Nat, j’ai les mains encore grasses d’un délire de confit. Y a-t-il une grande enveloppe kraft, avec plein de dessins ? Oui ? J’hallucine ! C’est lui, c’est Willy. Ouvre vite. Qu’y a-t-il à l’intérieur ? Des feuillets, seulement des feuillets ? Rien d’autre ? Si, un drôle d’objet, une petite chose douce au toucher n’est-ce pas ?... Cadeau royal. Ne sois pas jaloux, voyons. Tu connais notre pacte, tu t’en souviens. Tu es Nathanaël, mais aussi Willy et tous les autres. Tu es unique pour moi, unique lecteur devant l’écran bleuté, c’est toi que je capte, que j’englue dans mes mots, toi seul. Vois-tu, Natly, ce n’est pas un secret entre nous. Juste un fantasme. Mais qui dira la puissance des fantasmes, leur magie, leur terrible pouvoir !

J’ai imaginé, baby, ce rituel obscène : tu m’avais renvoyé mon propre cadeau. Dans ton enveloppe, le condom rempli. Offrande votive. Précieuse relique. Ça me fait tout drôle de serrer dans ma paume ce petit sac froid, flapi, jauni, déjà mort. Et pourtant, quelques heures auparavant (chapeau, la Poste !), c’était ta vie brûlante, ta sève la plus intime, ton moi abandonné ! Bien sûr, à force tu me connais, j’ai imaginé ton sexe dur et gonflé, à l’étroit dans le latex rose. Et j’ai fait ce rêve merveilleux : un jour, Natly, si tu veux bien – à quand un week-end culturel à Paris ? – c’est cette partie de toi, inconnue à ce jour, que tu m’abandonneras, ton désir que je veux empoigner et, sous mes lèvres, en gémissant ou en beuglant (à chacun son refrain !), tu libèreras ton suc de volupté. Et à ton tour, tu quoque mi fili, par tes doigts ou ta bouche, tu me butineras. Et dans la fulgurance de ces embrasements, dans la fascination de nos intumescences, dans la pureté des pudeurs effeuillées, dans l’étourdissement de nos spasmes offerts, poussés l’un par l’autre, l’un vers l’autre, par cette urgence sans raison, sans queue ni tête, ou plutôt, si, le cortex débranché et le phallus brandi, nous fusionnerons, nous vivrons le leurre et le bonheur de nous trouver enfin en perdant ces liqueurs, nous franchirons transis l’orage épileptique, petite mort si dérisoire, si indispensable, et nous n’aurons plus à nous demander ce qui nous sépare (l’âge, l’éducation, les kilomètres, que sais-je encore) ou ce qui nous rassemble, nous nous ressemblerons ; tu n’auras plus alors à hésiter pour savoir si c’est permis, s’il faut dire « tu » ou « vous », nous deviendrons « nous », nous nous sentirons et nous ressentirons, nous coïnciderons – éphémère chimère - lorsque, peau contre peau, ventres collés, silence soudé, chacun recueilli dans le buisson humide ou le val d’une épaule, nous communierons, nous concélébrerons dans le linceul du temps le credo de la Vie !

Tu souris ? Je crois que tu te moques, tu ne vibres pas à mon morceau choisi. Tu as bien raison. Je te le concède volontiers, c’est passablement lyricognangnan. Du style de curé, quoi ! Si, si, ose le dire, ça ne me vexe pas. Je ne m’en cache pas, même si je le déplore, Dieu m’a depuis trop longtemps infiltré, intoxiqué : sa prose enflammée, son lyrisme pompeux, les terrifiantes toccatas pour accompagner le babil des anges. Silence, les orgues ! trop de fracas. Ta gueule, Dieu, je ne t’ai pas sifflé ! Et pourtant, Nat, parlons-en une bonne fois pour toutes. Crevons l’abcès. Tiens, installe-toi sur le lit et écoute, je vais te raconter l’histoire sainte, histoire de te faire comprendre la mienne. Peut-être excuseras-tu alors mes digressions. Rassure-toi, ce ne sera pas long et nous resterons dans le vif du sujet car le Dieu vivant peut être très bandant !

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… et devint mon colocataire. Durant de longues années. Au début, c’était l’entente cordiale, nous étions cul et chemise, bite et surplis. Puis, les choses se sont gâtées : Dieu devenait bruyant, envahissant, fouinant dans mes affaires. Il n’avait qu’un mot à la bouche : « Faut pas ! ». Même lorsque je quittais notre appartement, j’avais l’impression de le retrouver partout : à la télé, chez mon libraire, dans les dépêches, dans les croisades, les bombes, les tortures planétaires… Un méga squatter universel ! J’ai alors décidé de rompre, en douceur. Comme on n’a plus le droit d’expulser, j’ai résilié le bail. En fait, j’avais hébergé Dieu par amitié, par faiblesse, nous nous étions rendus quelques menus services durant ma jeunesse, c’était surtout un grand ami de la famille… Parti sans laisser d’adresse.

Je me suis senti soulagé, enfin seul. Trop seul peut-être. Je tentai une annonce pour retrouver un locataire, plutôt une colocataire. Le texte, je me souviens, était fort alléchant, dans la rubrique « bonnes affaires » : « Abbé défroqué souhaitant se mettre en ménage avec Belle du Seigneur échangerait bon dieu vivant contre bon vieux divan. » Aucun succès. Pas une seule réponse. Il n’empêche, j’avais dit adieu à Dieu, je respirais. Je croyais respirer… En fait, il s’est incrusté chez moi. Partout une odeur rance, des traces de moisi, du plomb dans les tapisseries. Je me sentais mal, pas esseulé, surtout pas, mais intoxiqué. J’ai alors tout essayé : j’ai repeint l’appartement, plusieurs fois, j’ai fait appel aux experts pour la décontamination, le syndic a même accepté de ravaler la façade. J’ai fini par porter mon âme au pressing, pas la boutique de Carremouth, un pressing haut de gamme traitant les cuirs délicats, moi qui croyais avoir la peau dure. Rien à faire. Toujours ces traces, cette odeur aliénante. Entêtante. Débilitante. Putain de bordel de Dieu ! C’est alors que j’ai décidé de composer, de faire avec. Bien m’en a pris, je suis sauvé aujourd’hui, je crois de nouveau à la transsubstantiation des saintes espèces : j’ai transformé ma détestation en inspiration, mon tabou en atout. Mon sexe et mon Dieu. Mon sexe est mon Dieu. Mon Seigneur et mon Dieu !

Oui, tout jeune clerc, j’avais une foi singulière mais on ne peut plus sincère, une foi à déplacer des montagnes, à grimper au mât de cocagne. Je revivais le credo de mon enfance lorsque, les yeux brouillés de larmes, agenouillé devant le lit maternel, les yeux fixés sur le crucifix d’ivoire, je murmurais, extatique : « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que Vous nous avez révélées, car Vous ne pouvez ni Vous tromper ni nous tromper. » Oui, entre Dieu et moi, entre mon corps et Dieu, c’était vivant, c’était vibrant. A la vie à la mort. Aucun hiatus. Motus et bite cousue. Mon corps et Lui, nous fusionnions. Mon sexe était Son sanctuaire. Sans culpabilité, sans effort, dans l’ardeur. Il faut dire que mes études supérieures m’avaient dépucelé. Quand j’étais jeune vicaire, le soir dans ma chambrette – comme aujourd’hui, Nathanaël, mais Dieu merci, tu me tiens compagnie – j’aimais souvent me contempler nu. Non par vice, mais tout naturellement, spontanément, simplement parce que je trouvais déjà le corps masculin noble et harmonieux, sa trique majestueuse. Oui, la plus fameuse réussite du Créateur ! Ce membre viril, à géométrie variable, pure merveille de vitalité et d’ingéniosité, était déjà pour moi le couronnement du sixième jour : « Dieu vit que tout cela était bon. » Je ne comprenais pas, mais vraiment pas, qu’on pût me faire des aveux cramoisis avant de quémander une absolution. Parties honteuses, chuchotait-on dans l’ombre du cabanon, vilaines manières, pensées impures volontaires… Quelle hypocrisie ! Que mépris suspect ! Lèche-cul ou suce-pet, aucun aveu ne rachetait l’autre : la même déviance, la même introspection tout aussi dégoûtante. Bien au contraire, selon la théologie de la libération que j’entendais mettre en honneur, le sexe en majesté, gorgé de vie, était bien le royal sujet par excellence, Temple inexpugnable, couronnement de l’espèce, parfait équilibre des contraires – souplesse et dureté, fragilité et pugnacité, productivité et gratuité, défaillance et renaissance – l’alpha et l’oméga de l’Homme achevé, récapitulant à lui seul tous les paradoxes, archétypes, fantasmes épiphanies… bref, en deux mots comme en mille, l’homme vivant c’est l’homme bandant à la gloire du Tout-Puissant !

Un tel prodige méritait bien une action de grâces : une hymne inédite. Encore novice, j’avais pensé dénicher ce morceau choisi dans le vieux texte hébraïque, quelque part du côté de Salomon et des épithalames égyptiens, mais une fois de plus ma quête avait été vaine : inspirée ou non, la Bible n’est guère mutine ! Il me fallut donc improviser, ce que je fis volontiers, sous l’inspiration du St Esprit, une nuit de pleine lune où le Paraclet soufflait à décorner des bœufs et cette première oraison jaculatoire (du latin jaculari, « lancer » d’où la définition du p’tit Robert, si accueillant quand on l’entrouvre : prière courte et fervente).

Bref, foin d’étymologie, cette litanie devint par la suite mon hymne favorite, la fine fleur de mon bréviaire. Certes, pardonnez-moi, mon Père - je m’étais permis ici ou là une pointe d’anachronisme un rien croquignolet, mais la Faculté lyonnaise m’avait enseigné que l’Eglise, pour réussir son aggiornamento, devait rafraîchir ses grimoires, retrouver sous le latin la langue people, bref, rajeunir et traduire sans trahir. On ne dira jamais assez les bienfaits de Vatican II. Bref, c'est ce que je fis, spontanément, avec allégresse, une nuit de printemps et, soir après soir, mon Cantique des Cantiques revisité couronnait ma journée et me laissait béat, extatique, crucifié de ferveur. Je me revois, sur ma natte à prière, si jeune, si fervent… les mots aujourd’hui bouillonnent sur mes lèvres :

A V E !

Ave, sceptre royal, crosse papale, cierge pascal, goupillon de nacre, torche brûlante, serpent de bronze, corne d’abondance, mas de cocagne, merguez ensoleillée, banane flambée, canne à sucre, sucre candi, qu’en dis-tu ?, sabre au clair, clair de lune, cigare du Pharaon, obélisque de Louksor, souche de Jessé, tour de Babel, tour de Pise, bâton de Moïse, arc d’Ulysse, javelot d’Absalon, échelle de Jacob, pieu du Mont Golgotha, portique du Paradis, érable de vie, Phallus Pantocrator, très douce et sainte Verge, salve !


Telle était ma litanie, telle était ma croyance : des pieds à la tête et jusqu’au bout des ongles, depuis le rose du gland jusqu’au gris-bleu des yeux, ma teub tendue et mon âme mollette célébraient nuitamment le Très Saint Mystère Orgasmique, divinité une et trine : Élection ! Érection ! Résurrection !

Peux-tu imaginer la scène, Nathanaël ? L’extase vespérale ! L’élan consécratoire ! Encore gamin, les bons Pères m’avaient enseigné l’examen de conscience. Là, ce n’était plus une analyse, mais une apocalypse. Bien sûr, comme je me sentais seul, dramatiquement seul, ce n’est qu’avec moi-même que je pouvais communier. Avec mon corps. Car il ne s’agissait plus de m’éplucher la conscience mais de débonder ma propre jouissance. Ah ! Ma lune de miel avec le Seigneur, nos douces retrouvailles ! Oui, les soirs de pleine lune étaient des heures particulièrement convoitées. J’avais trente ans à peine… Attente de ces nuits bleutées où chaque objet transsude une laiteur irréelle, où le silence convoque d’importantes rencontres galactiques.

Ces nuits-là étaient pour moi le théâtre d’un rite mystérieux, de ferveur et de joie. Lorsque la lune s’alignait dans l’axe de l’unique fenêtre éclairant la chambre, elle découpait sur le mur opposé un immense écran. C’était le décor de la fête. Mais auparavant, pendant la lente révolution de l’astre renaissant, il convenait de faire durer le plaisir, d’autant plus que ce jeu clandestin était gravement illicite car impur. Je résistais donc le plus longtemps possible, avec une sorte d’héroïsme d’autant plus farouche et exalté que mon combat était d’avance perdu, tournant et retournant mon corps brûlant sur ma couche monacale, enfonçant mon visage dans l’angle de la paroi, fuyant cet œil complice qui me transperçait et me convoquait. Spot impérieux. Place au ballet !

Il fallait que s’accomplissent les noces du jour et de la nuit, de la glace et du feu, de l’impalpable clarté et de ma chair ardente. Il fallait que j’éprouve enfin ma jeunesse confisquée, ma sage adolescence, il fallait que mes sens jubilent en tous sens ! Posément tout d’abord, je me levais et allais me placer au centre de la pièce. J’éprouvais un grand calme, une sorte de dignité un rien guindée, un effroi sacré comme sur le seuil du sanctuaire. Je me dévêtais gravement dans le rond du projecteur. Silence ouaté. Ralenti cinématographique. Spectre d’albâtre çà et là ombré de velours tendre… corps blême et élastique se déliant peu à peu puis s’élançant en flèche, s’incurvant en arabesques, volute gracile nimbée de lune. D’abord lente et majestueuse, la danse s’accélérait graduellement, de plus en plus saccadée, nerveuse, sensuelle. Le mur-écran amplifiait fidèlement le moindre geste, le plus infime frémissement : battement des bras, nuque renversée, reins cambrés, sexe érigé… Volupté onirique en ombre chinoise. Phalène affolé dans un rai de blancheur. Périlleuse exhibition sur la corde raide, l’ombre pour seul filet.

L’étrange soliloque s’achevait brusquement au sol, sur la moquette rase. Mort du cygne assez pitoyable. Délicieux knock-out. Chair dénouée, délivrée, crucifiée de plaisir… Sur l’œil mouillé de l’ombilic se croisaient deux regards enfin réconciliés : celui de l’astre mort et celui de l’homme renaissant. Béat, je souriais aux étoiles. Craignant d’éveiller l’aube – en fait, mon confrère ronflant dans la cellule voisine – je murmurais une prière extatique, promesse faite à moi-même, défi sauvage bientôt dissous dans une tiède action de grâces :

Oblat très pur, élixir d’amour, jaillissement baptismal, présence réelle de Moi, oh ! mon corps de plaisir, que ta fête soit sans fin !

Oui, Nat, tu peux m’en croire – et je suis ému de te l’avouer – j’ai vraiment fait la fête avec Dieu presque chaque nuit dans mon vieux presbytère. Comme je L’ai baisé pendant près de cinq ans ! Jésus-Christ, mon cri ! Mon corps et Lui, nous nous sommes tant aimés. Trop fort peut-être ? Puis la passion tarit… Ainsi va la vie. On comprend rarement ses premières amours, on a peu d’indulgence pour ses divins amants.

Ceci dit, trêve de nostalgie, mon ex-colocataire me joue encore parfois des tours pendables. Pas plus tard que la semaine dernière, un plan d’enfer a foiré à cause de Dieu. Toujours lui ! Tu te souviens de cette pièce que j’ai adorée aux Bouffes Parisiens ? « Folles de son corps », c’est tout à fait ça, je vois que ta mémoire est bonne. Eh bien, j’ai tout de suite sympathisé avec le metteur en scène. J’avais le projet de monter une pièce éroticomystique, un mélange détonant de Claudel et de Dürrenmatt avec un petit zeste (plutôt un gros zob) de Georges Bataille. Vraiment, du grand art. Sublimissime. Bref, Bob – le génial Yankee qui vient de s’illustrer à la Comédie Française - s’enthousiasme illico, pleure de joie, m’étouffe dans ses bras de bûcheron. Une semaine plus tard mon texte est mis en lecture, l’affaire est montée dans la foulée, les premières répétitions commencent sur-le-champ puis sur les planches. Génial, non ? Inespéré ! Et soudain, patatras. Une phrase, une seule phrase de mon script se coince dans la gorge du metteur en scène, ou plutôt au travers de son oreille droite (la gauche a été définitivement explosée par un coup de Trafalgar de baladeur). Son masque tragique se fige, le crayon sur l’oreille frémit, son verdict tombe, plus sec qu’une décharge électrique dans le couloir de la mort : « Tu coupes. » Je m’étonne, je fais répéter l’ordre par la traductrice, je vérifie mon texte. J’avais bel et bien écrit : « Dieu est un pet cosmique. » Je rigole, d’abord ingénument puis nerveusement, je m’explique, je tente d’expliquer à Bob la saillie métaphysique, de la resituer dans le contexte. Evidemment, je le concède, dit comme ça, à la sauvette, c’est un peu fort de café, ou plutôt de méthane et l’on sait les pudeurs des fondamentalistes… Bob est un baptiste qui ne badine pas, dit-on, avec la préséance divine.

« Tu coupes. C’est ton texte ou moi. » Nouvelle exégèse : bien sûr que Dieu reste Dieu, bordel de nom de Dieu. Bien sûr qu’Il est pur esprit, qu’Il sent bon, qu’Il sulfate de Sa grâce la surface de la terre etc. J’en suis d’accord, complètement d’accord. Il n’empêche, Bob, si on y réfléchit bien, Dieu c’est en quelque sorte l’envers du monde, non ? La face cachée du Mal. Le péché sublimé, quoi ! Tu es d’accord, sacré Bob, tu ne peux tout de même pas oublier Gantanamo, Hiroshima, le camp de Treblinka, l’enfer de Gaza, les cyclones, les moussons, les naufrages, la polio, les crimes, les sécheresses, le sarcome de Kaposi, le bacille de Sarkozy, la pollution, la pub, le pognon… j’en passe et des pires. Bref, où se cache-t-il ton Bon Dieu pendant tout ce temps ? Oui ou non, ne se planque-t-il pas dans le trou du cul du monde ? Et ils continuent d’affirmer sans rire que le cadavre de Zeus bouge encore ! Comme au bon vieux temps ! Mais le spectacle du monde est trop atroce, sa vérité trop insoutenable. Alors, on aseptise, on enjolive, on embaume à la morgue. Oui, Dieu bouge encore, c’est entendu, il pète toujours, comme tous les cadavres et ses ongles acérés continuent de pousser sans bruit et de griffer sous terre. Dieu n’est pas tout à fait mort, il rêve à sa revanche, il cauchemarde plutôt mais ses coups bas sont inoffensifs, simples réflexes, gestes somnambuliques, spasmes de léthargie. En tout cas moi, Bob, je ne marche plus. Tu sais que le théâtre c’est du trucage, génial certes, mais trucage tout de même. Et Dieu, c’est le plus génial des démiurges, le plus sublime des cabots, toutes catégories confondues. Tout comme d’ailleurs le Pape, son sous-fifre : pur effet médiatique, grand maître du Téléscopat, le plus célèbre des travellos !

Allez, Bob, on se calme. On reprend la répet ? J’ai écrit cette phrase, ok, mais sans acrimonie, je t’assure, un simple constat en forme d’hommage a posteriori car le pet, je t’assure, (tu verras, Nat, tiens-bon, je vais y venir) a ses lettres de noblesse. Avant de te fâcher, Bob, ou plutôt avant de nous réconcilier, laisse-moi te dire mes conclusions sur Dieu après 10 ans d’études et 40 ans de désintoxication théologique. Là, je suis très zen, je ne polémique pas, j’énonce mon credo qui est d’une simplicité biblique : Dieu, c’est tout parce que c’est rien… mille fois rien. Et c’est rien parce que c’est tout. Voilà tout ! Dieu est le manque absolu et l’universel rassasiant. C’est bien pour ça qu’Il est increvable et que, sous toutes les latitudes, une grande majorité d’homoncules ne peut s’en passer mais, dans le fond, ils finissent par s’en foutre complètement parce qu’ils ne risquent rien. Du vent ! Ils avalent l’hostie comme on gobe un bobard. Ni chaud ni froid, un conte à dormir debout et qui ne vaut pas un pet de lapin ! Juste une rumeur… une hypothèse… une pestilence transcendée. Oui, quand toute la merde du monde fermente, Dieu est la bonne mauvaise conscience planétaire qui s’exhale de ce cloaque. C’est pour cela que toutes les religions – qui défendent, elles, leur bifteck en recyclant le concept – polluent et nous infectent ! Conclusion : Dieu n’est qu’un pet, un énorme pet cosmique ! Et c’est sublime. Volatile mais sublime. Génial parce que trivial. Et je persiste et signe. Quod scripsi scripsi. (bis).

Que crois-tu qu’il arriva alors, Nat ? Je constate que tu es suspendu à mes lèvres. Bob me regardait avec des yeux de poisson frit. Soudain il sursauta. Comme il ne connaît pas un traître mot de latin, il prit ma citation pour une insulte chiite. Fin de la trêve, débâcle de la feuille de route. Très digne, impérial mais le regard glacial, il me rend le manuscrit. « Sorry. » Ni au revoir ni merci. Fin de notre idylle. Spectacle avorté (puisque aujourd’hui ce sont les metteurs en scène qui font la loi et châtrent les auteurs). The end. Une fois de plus, Dieu s’était vengé de moi.





À SUIVRE


Extrait des Oraisons jaculatoires, manuscrit inédit de M. Bellin. En consultation partielle (gratuite) ou en téléchargement intégral (payant) sur la plateforme littéraire de YOUSCRIBE :