QUELQUES STATISTIQUES

(deuxième épisode)


Ici s’impose une parenthèse. Une digression mathématique. Je te vois d’ici, Nat, froncer le sourcil. Pas bandantes, les maths ? C’est à voir. Donc, dans ce second chapitre, d’abord quelques chiffres avant d’entrer avec toi dans le vif du sujet… si je puis me permettre !

Il se trouve que depuis quelque temps, j’adore les chiffres, les chiffres mirobolants s’entend, dantesques, exponentiels (comme jadis quand la réclame des superproductions bibliques annonçait des prouesses sur écran géant, Pinavision 70 mm et son stéréophonique. Aujourd’hui, avec les figurants virtuels et le carton-pâte de synthèse, le charme est rompu, je n’y crois plus, je ne crois même plus à Prad Bitt à poil sous sa jupette lorsqu’il guerroie à Troie. « Peuh ! comme dit ma concierge, ce n’est plus la vraie Grèce antique, juste un faux Grec en toc ! » N’empêche, señorita, dans le dernier opus des frères Coen – Burn after reading – l’acteur est vraiment superbe : il réveille la grosse andouille qui sommeillait en lui et elle est énorme, Nat, je t’assure ! Bref, trêve de cinéphilie, mes chiffres à moi ne mentent pas. Rien à voir avec l’intox, ils s’appuient sur le réel. Constat scientifique. Rigueur mathématique. Donc, pour en revenir au prodige du Net, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de capturer sur la Toile 100 ou 100000 lecteurs, c’est de trucider ces milliards de bébêtes qui peuplent le désir, de les sacrifier sur l’autel de la volupté comme le torero vainqueur offre à la foule en transes la queue du monstre. Tu commences à piger ? Tu dresses l’oreille ? Oh ! oui, dresse tes menues esgourdes, tends-moi ton lobe velouté afin que je le gobe, agace gentiment mes papilles voraces et… non, ne me tends rien, Nat, ni tes oreilles ni le reste, tu vas me troubler dans ma démonstration. Patiente, fais le grand, pousse-toi un peu sur l’oreiller, plus tard, si tu veux, tu te rapprocheras.

Nous disions donc… Oui, mais d’abord ce constat, le soubassement de ma démonstration : tu sais que la nature – mettons une majuscule car elle est immense et prégnante – la Nature, disais-je, est prolixe, prolifique, grande gaspilleuse. C’est sa fonction, son fonctionnement, son essence explosive. Quoi qu’en dise la religion chrétienne qui prétend au contraire que mère Nature n’est pas cette bonne fille généreuse mais une sèche marâtre, acariâtre, papolâtre, vestale du Feu sacré économisant jusqu’au dernier tison. Le maître mot papal : procréer sans rien dilapider. Croissez et multipliez-vous ad majorem gloriam Dei. Et c’est ainsi que fleurissent des milliards de bébés, futures bouches à nourrir et destinées fauchées. Une seule alternative : St Ogino en guise de protecteur ou la seule abstinence. Point barre. Ni licence ni condom .Niet ! C’est étonnant tout de même qu’on puisse se tromper avec tant de persévérance et tant d’intransigeance ! Et ce n’est certes pas en mettant le préservatif à l’Index que ça peut marcher ! Pas étonnant que « la vengeance du Diable » continue ses ravages. Passons. (Mais ça m’a fait du bien de gueuler et de rétablir la vérité toute nue.)

Je reviens à ma démonstration, aux chiffres étourdissants annoncés en m’appuyant sur cette simple observation : sais-tu, Nat, que la moindre de tes branlettes – je parle ici d’une caresse pépère, sans fantasme excessif, le petit truc sympa en guise de somnifère, deux ou trois gouttelettes, pas le moindre geyser -, donc le plus humble de tes éjaculats représente un potentiel énorme, un gaspillage éhonté, un génocide planétaire : chacune de tes babouineries solitaires zigouille 300 000 000 de spermatozoïdes (grosso modo la population de l’Europe de l’Ouest). Vingt émissions et c’est la population du globe ! Eh bien moi, qui adore la Nature, je prétends amplifier cette prodigalité, la célébrer, la magnifier par ma modeste prose.

Je prends maintenant ma calculette : supposons - je suppute carrément - que chacune de mes mises en ligne provoque deux oraisons. C’est une moyenne : une seule, c’est mesquin ; trois, un peu trop optimiste. Deux, c’est raisonnable, on est dans la fourchette. Evidemment, je ne prétends pas que mes lecteurs dégorgent en mode page, ce serait me faire trop d’honneur et saloper l’ouvrage. Non, mais c’est incontestable, on me l’a dit, on l’a écrit («La virtuosité du style confine à l’orgasme », merci Benoît de Montréal et bon appétit !), je titille par-ci, j’émoustille par-là, bref j’amorce la pompe. Ensuite, que l’internaute rétrograde ou accélère, ce n’est plus mon affaire. Ceci dit, je sais aussi que certains individus ne se touchent à peu près jamais. Ces anorexiques sexuels sont hors jeu, d’ailleurs ils ont depuis longtemps abandonné ce blog. Revenons plutôt à ma démonstration. Tu vois où je veux en venir, Nat. Donnes-tu ta langue au chat ? Oui, oui, minou, minou, tends-moi ta langue rose, entremêlons ces deux lianes agiles dans nos bouches torrides… Non ! Il n’en est pas question. Maudite compulsion ! Je veux rester concentré sur mon addition.

À ce jour donc, si les statistiques sont exactes (en tenant compte néanmoins de la baisse du CAC 40, dramatique, comme chacun sait, fin 2008), j’ai séduit à ce jour (je parle de mes ouvrages papier) près de 4000 lecteurs. Sans compter les altruistes prêtant à leur pote l’un des deux opuscules pour caler l’étagère. Mais je suis modeste et entends garder la bite froide. Disons, 3500. Allons, un petit effort, 3000. Le compte est bon. Ce qui va nous faire… Chaque giclée contient 2 à 6 millilitres de liquide séminal. À raison de 300 millions de spermatozoïdes par décharge… cela va donc nous faire 600 000 000 de bébêtes vibrionnantes par opus, soit 1800 milliards de spermatozoïdes épars dans la francophonie. Tu ne rêves pas, Nat : mille huit cent milliards de bébêtes à flagelles, d’Est en Ouest, en passant de la Suisse à la Belgique, de la France au Canada (et aussi au Benelux où j’ai trois fans). Phénoménal, non ?

Et ce n’est pas tout. Si je refais mes calculs… Un et un, deux ; deux et deux, quatre ; quatre et quatre, huit. Reprenez, dit le maître. Cela nous fera donc en tout 18 000 ml soit 18 litres. Imagine : 18 litres de sucre de canne sur la table de la cuisine ! (oui, oui, c’est promis, joli cancre, nous allons bientôt aller goûter et il y aura même, si tu es attentif encore un instant, un gros pot de Nutella). Dix huit litres ! Quelle récolte épatante, encore plus miraculeuse que la multiplication des pains ! Quelle hécatombe ! Quelle débauche de plaisir !

Poussons encore plus loin le raisonnement qui va prendre des allures litaniques voire titaniques. On était dans le quantitatif, si on passe à présent au qualitatif, le vertige s’accroît, les chiffres ne débandent pas : à 27 secondes le spasme jouissif (moyenne nationale selon le rapport récent d’Oust-Blasé à propos du trou de la Sécu. Cf. aussi M. Murphy (1993), « The neuroanatomy and neurophysiology of erection » 29-48, Ed Livingstone, Londres), cela donne pour l’ensemble du lectorat francophone 162 000 secondes, soit 2700 minutes soit 45 heures soit près de deux jours de vertige planétaire non-stop ! Ma prose déjantée a ainsi permis à 3000 bibliophiles (normalement 4000, mais je reste modeste) de bramer leur hymne voluptueuse pendant près de cinquante heures d’affilée. C’est bien plus fort que le Dalaï Lama et ses moulins à prière. À ce régime, même si l’exercice répété rend sourd (dixit ce con de docteur Tissot, inventeur de la masturbation moderne, mis en scène plusieurs fois par Molière sous le nom de Trissotin), Dieu, lui, ne devrait plus l’être (sourd) ; attentif au contraire et compatissant. Une si longue et si fervente supplique ! De quoi avoir le tournis, non ? Un seul derviche extatique, tournoyant pendant près de deux jours d’affilée en giclant alentour vingt litres de ferveur ! En tout cas, je l’avoue, bien plus que le Goncourt ou le Femina (pour ce prix, c’est râpé !), telle mon ambition, tel mon apostolat : secouer la planète de spasmes de gâchis, n’en déplaise aux commandos anti-IVG ou à Benedetto, 16ème du nom, le Souverain Poncif qui fait le désespoir de tous les cathos de la gauche du centre de l’extrême-droite.

Oui, j’en rêve, j’attends ce jour qui sera pour moi forcément le plus long, le couronnement de toute ma carrière : pouvoir entrer de mon vivant dans le livre des Records. Non pas à la rubrique de la plus courte tige (j’aurais pourtant quelque chance à la suite de Montaigne), mais dans celle du plus grand gaspilleur spermatique. Mais attention, nuance. Je ne suis pas un trucideur violent. Rien à voir avec les grands bouchers professionnels, de Napoléon à Adolf en passant par Pol Pot. Je ne verse pas le sang, je ne cuis pas les os, je ne suis qu’un gentil élagueur. Disciple de Malthus, je zigouille le peuple lilliputien du Royaume des Couilles sans viol ni contrainte, juste par et pour le plaisir. Oui, j’y reviens, puisque nous parlions de Shan Sa et de Galligrasseuil, je n’ambitionne que de rester un gentil bricoleur, obsédé textuel, sans promo ni violence, opérant par seule succion verbale et suggestion mentale et toujours avec l’accord de mes victimes consentantes. Selon l’adage célèbre : il n’y a pas de mal à se faire du bien ou (variante télévisuelle avant la suppression de la pub), ça fait du bien là où ça fait mâle. Voilà qui est dit et, je me sens vraiment mieux, pas gonflé d’importance mais heureux d’être, à mon échelle, bienfaiteur de l’humanité et régulateur de notre terre guerrière et surpeuplée.

Bien sûr, je me marre ici, c’est souvent pour du beurre, nous rigolons ensemble. C’est la règle du jeu, non ? Il était convenu de retomber en enfance, de jouer tous deux à pipicaca et à zizipanpan… et huit et huit s’en vont et quatre et quatre et deux et deux à leur tour fichent le camp et un et un ne font ni une ni deux un et un s’en vont également. Et l’oiseau-lyre joue et l’enfant chante et le professeur crie : quand vous aurez fini de faire le pitre !

Zut de zut, déjà la fin de la récré, voilà que le prof la ramène. Après le cours de sciences naturelles, l’instruction civique. J’aime moins. « Bellinus, au lieu de tripoter votre prépuce, pouvez-vous me rappeler où nous en étions juste avant l’Impératrice et les miss des hyper, à propos de l’éthique éditoriale ? - Oui, m’sieur : individualisme et complémentarité. » Très bien. Oublions à présent nos spermatozoïdes dévastateurs et revenons à l’intime. Chacun à son affaire, le mateur et l’auteur, et pourtant en osmose, sur la même longueur d’onde. Ma littérature, mes enfants, dit le maître d’un ton doctoral, se veut entremetteuse, les mots sont poreux entre nous, j’y reviens. Et c’est à toi que je m’adresse, Nathanaël, toi le plus doué de la classe : mon site est passerelle, de ton fantasme au mien, deux vases communicants. comme les burnes congestionnées dégorgent leur trop plein tandis que valsent les carillons de Pâques ! (n’importe quoi ! C’était juste une réminiscence mais j’y reviendrai, forcément, lorsque je te parlerai de mon colocataire divin et de ma prière vespérale). En attendant, qu’exulte notre ferveur !

Notre franche et amicale collaboration va donc nous réserver bien des surprises. Puisque la distance sera abolie, l’écran vierge peuplé, la solitude effacée. Et l’imagination démultipliée. Cette fois, il ne s’agira plus de chiffres pharaoniques, mais de spectacle exotique, pour chacun inédit. Une fois par exemple, je m’étonnerai : cette toison rouquine, n’est-elle pas tienne ? Tienne et mienne en même temps. Vision surprenante. Imaginaire à double foyer. Oui, cette nuit, devant mon écran en mode Web, c’est bien ainsi, Nat, que je t’ai découvert, nu et roide sous ta broussaille rouge. Ton sexe fraternel et qui devient le mien. Putain, la touffe ! Le flamboyant henné ! Un vrai buisson ardent devant quoi l’on implore. De ton côté, incrédule, intrigué, tu découvriras sur ta peau noire (mais oui, tu ne rêves pas, elle est bel et bien devenue noire !) cette menue cicatrice à droite de mon ventre. J’ai bien écrit : « mon » ventre. Ma cicatrice. Prodige : je suis ton corps. Et ta peau devient sienne. Et sa peau etc. Peaux interchangeables, plaisir coagulant. Le grand miracle de la transsubstantiation virtuelle.

Car j’écris d’abord pour moi, mon bon plaisir est roi puisque ce bouquin sera narcissique, je l’ai déjà dit, ou ne sera pas. Et en même temps, il est pour toi, mon louveteau vorace. J’aime tes yeux jaunes de convoitise, ton beau poil soyeux et quand tu hurles à la lune ! Ah ! La lune laiteuse… (mon amoureux sourit, il connaît mon fantasme). Je te raconterai plus loin, si tu as été sage, mes masturbations rêveuses les nuits de pleine lune. J’étais alors naïf et mysticogélatineux dans mon vieux presbytère… Pour l’heure, ce n’est pas l’astre mort que je célèbre mais toi, si vivant, amant lecteur, mon hôte internaute, avant même de te connaître. Toi que je ne rencontrerai jamais autrement. C’est toi que j’entrevois, que dis-je, je te vois très précisément, sur la page ou sur l’écran bleuté, aujourd’hui black et blondinet demain, athlétique comme Antoine ou mignon Raphaël, je te palpe, te façonne, te brandis aussi fort que Genet sur le mur de son bagne. Je t’imagine et ça suffit. Et je gamberge. Et ton foutre a l’abondance fougueuse de mes jeunes années. Ô môme, gracile silhouette sur le mur découpé quand la lune se lève et que hurlent les loups, gentil chéri, avoir ton âge, ta grâce, tes genoux ronds !

Pardonne-moi, je prends un peu d’avance, juste un menu goûter pour reprendre des forces. Mon désir est errance buissonnière et doux chemin de croix. Et je ne puis m’arrêter en route, ton rêve me torture, ton icône s’incruste à mes tempes brûlantes où pulse la céphalée. Peste soit de la cohérence littéraire, le Goncourt je m’en branle, le Nobel je l’empale. Oui, Nathanaël – à moins que tu ne sois déjà épuisé ? agacé ? – continuons, chéri, notre concélébration, nos échanges intimes. Surprise surprise : je t’offre à présent une semence inédite : couleur de neige alors que la tienne est translucide. Flocons d’écume contre perles de rosée. C’est la Bourse des échanges. Ô Poésie. Ô tendres nuances de nos épanchements intimes.

La nature est prolifique, nous l’avons dit, généreuse en dissemblances tout comme mon style est prolixe en occurrences. Alchimie des mots. Magie des synonymes : ce parfum de varech au lieu du chèvrefeuille, qu’en penses-tu ? Ça te change ? Ça te va ? Ne réponds pas, mon adoré. Hume d’abord, d’abord la sensation, renifle cette trouble fragrance. Toi et moi, nous la connaissons bien, cette odeur qui entête et fait tourner nos têtes. Amande ou chèvrefeuille ? Vers ou prose ? C’est à prendre ou à lécher. Pourlèche, Nat ! Veux-tu maintenant jouer ? Loup y es-tu ? Que fais-tu ? Qu’en dis-tu ? La nouveauté, ça ne se refuse pas, non ? Nous échangerons, dis, c’est promis ? Ne garde rien pour toi, jalousement, surtout pas honteusement, pas de honte jamais, alors que moi, ni dans mes livres ni dans ma vie, jamais je ne m’économise : lorsque j’écris pour toi, cent fois sur le métier je remets mon ouvrage et sors énergiquement l’épée de mon fourreau. Je me mets en danger. Veux-tu croiser le fer ?

Tu te souviens, dans l’une de mes nouvelles, l’histoire de Freddy et de ton serviteur : nous nous étions longtemps défiés comme deux samouraïs en rut dégainant leurs gigantesques sabres. Puis, douilles vidées, nous nous sommes effondrés sous la mitraille. Banzaïe ! Le nippon a du bon et, comme je te l’expliquerai, c’est à lui que je dois le bon fonctionnement de mon ordinateur. Promets en tout cas, promets-moi de m’étonner, de me dépayser, de me débaucher ! De l’exotisme, diantre ! Que ton émoi me fauche, que ton vit me transperce ! Ok ? C’est alors que tout pourra arriver, le miracle opérera : vas en paix, ton désir t’a sauvé !

Vois le prodige, miracle de la lecture maquée avec l’écriture : voici que ma main impatiente traverse l’écran, s’immisce dans ton jean et empoigne ta queue qui, ce matin, n’est plus d’ébène – insondable mystère des lecteurs interchangeables ! – mais livide à souhait cette fois. Un jonc laiteux sous une mousse brune, j’adore ! (je me répète, je sais, mais le plaisir est redondant, n’est-ce pas, comme le chocolat noir ou les coucouilles St Jacques au blanc de poireau !). Et à ton tour, puisque tu as la foi, voilà que tu t’étonnes, tu t’émerveilles, tu n’en crois pas tes yeux : tes doigts eux aussi ont perforé l’écran, écarté les mots, soulevé les voyelles jouvencelles ; voici qu’ils caressent à présent une verge mignonnette à peine imaginable. Hier, tu l’aurais méprisée, tu t’en serais moqué. Ce soir, elle t’épate, cette tige florentine, aérienne, légère, si harmonieusement ourlée d’un prépuce généreux. Cette dentelle parme ! Son galbe pré pubère ! La perle du Bargello. Du grand art, vraiment. Le veux-tu, bel ami ? La veux-tu dans ta main ? Dans ta bouche goulue ? Veux-tu que nous jouions ensemble à nous dépoiler, enfin, à nous étonner, à nous jeter ce défi : le premier de nous deux qui fusera aura une tapette ! Je chantais jadis cette comptine, il s’agissait non de baise mais de rire. Je te tiens par la barbichette, tu me tiens, le premier de nous deux qui rira … et c’était pour du beurre ! Le bonheur d’être gosse ! Sans morale. Sans honte ni pudeur. Je te tiens, tu me tiens par la bistouquette, le premier de nous deux qui jutera…

Ici, dans nos jeux paresseux, il s’agira bien d’arbalète et de crème fleurette ! La métaphore martiale, c’est plus inoffensif que les légions impériales de Tsahal. Passons. Vive la démocratie au bout des zizis plus qu’au fût des canons. Les cons ! Les salopards ! Mais nous, les pacifiques, les hédonistes, toi et moi, si facétieux, si appliqués, si ingénus dans nos travaux d’adultes immatures, nous serons à la fois… nous redeviendrons, oui, j’aimerais qu’ensemble nous redevenions deux gamins innocents explorant l’univers, bambins primesautiers, ados indolents, princes consorts confrontant dans le noir, à la lueur des piles Wonder, leur pouvoir mystérieux, prometteur, proéminent, brandi dans la chambrée sur la neige du drap. Toi, mon page charmant, toi qui possèdes, comme moi, ce qui t’est le plus cher et le plus précieux, ce triple apanage qui pend entre tes jambes et puis s’affirme, s’impose, tel le sieur Sans-Gêne : dressé en majesté, veiné de tendresse, d’ivoire ou d’ébène mais qu’importe, il trône ton Sceptre rose, il va bientôt cogner tout contre mon ventre lisse (nœud dur presque niché dans le nombril, le tien ? le mien ? je m’y perds pour de bon !), sans oublier ces imposants rubis qui décorent ta hampe à la base, lourds, serrés comme deux prudes orphelines.

Tu m’épates, Nat ! Franchement, tu m’épates ! Des orphelines timides, disais-je ? Image maladroite. Non, gredines au contraire. Vaillantes et dures, pas frileuses pour un sou, agressives. Mais la violence d’aimer, la seule, pas la guerre. Peace. Love. Ah ! Les années soixante, la route 66, le bon vieux 69, la farandole des chiffres, j’y reviendrai plus loin… De la douceur, donc, de gentilles privautés. Non, ne les regarde pas, résiste au réflexe de les caresser ou de les empoigner ou encore sous la tablette de les soupeser doucettement (tu connais, j’espère, ce plaisir délicieux tout au bas du pubis lorsque, dans ta paume ou la mienne, dans la sienne ou la tienne, les deux billes dociles ballent et dodelinent !)… mais pas encore, nenni, pas tout de suite ; néglige pour un moment ton trésor de guerre, ton missile, tes ogives, pacifique arsenal, retiens ta main avide qui allait entrebâiller sous ma ceinture l’hypocrite cotonnade… Armistice. Pax.

Car je veux, Nat, t’enseigner la lenteur, la paresse du geste nonchalant et le regard éteint, faussement détaché. « Le sexe, le sexe, çà ne m’intéresse guère, vulgaires babouineries … » Quel faux cul tu fais ! Pour votre pénitence, mon fils, nous allons tous deux prendre tout notre temps puis pécher fortement. Il est toujours trop tôt, tout va toujours trop vite, notre désir au fil des mots doit croître lentement, insidieusement, langoureusement. Reviens au point mort, pense à autre chose, aère ton imaginaire, songe à n’importe quoi – les bibis de la reine d’Angleterre ou les esgourdes de Sarko – n’importe quoi pourvu que ça te fasse prestement débander. Ça y est ? Presque ? Encore un effort, que rien ne se passe encore sous ta ceinture. Que je n’entrevoie rien, aucune tumescence. Tu y es ? Bravo. C’est à peu près parfait. Waterloo, morne plaine… Juste une touffeur insidieuse, un embarras à l’entrejambe ? Moi aussi, je l’avoue, dans lycra tendu le renflement est chaud et le textile poissé. Alors, relax, efforçons-nous, lâchons prise… reprenons la leçon où nous l’avions laissée.

Oui, au fait, enrages-tu, venons-en au fait, car c’est bientôt la fin du texte. La paresse, disait l’auteur. La sieste, promettait-il. Pour aujourd’hui ou pour demain ? Mais quoi, Nat, t’imaginais-tu donc que j’allais te torcher un minuscule paragraphe bien formaté, un digest sans surprises ? Pépère le lecteur ! Une dizaine de petites lignes emballées sous vide à consommer avant la date de péremption ! Un court texte ampoulé pour tapiole lutécienne si prompte à jacter et si feignasse pour passer à l’acte sur sa plage d’Ibiza ! Une bandaison aoûtienne, langoureuse, indigente pour tout dire, à peine de quoi échafauder un piètre lutrin pour caler, sur le ventre épilé, un opuscule de cent pages, trop léger, trop badin ! Si tu t’imagines, fillette, fillette… alors tu te goures. C’est à prendre ou à laisser ! Fini le narratif pur sucre, le scénario aux petits oignons. Plus de soft non plus, du hot à présent, et toujours à la meilleure sauce littéraire, chez mes maîtres-queux favoris, feu Edouard de Montmartre et chez l’ami Veyrat, tout près du beau lac d’Annecy (où je naquis, mais si, mais si, poil au… scusi, chaque auteur génial a ses tics sémantiques !).

Bref, l’ananas en tranches pâlichonnes, soigneusement empilées dans la boîte en fer blanc, j’abhorre. Mais la banane flambée, là, en direct, sous nos yeux, pour nous réchauffer en ce frileux janvier, la grosse bite végétale dans l’or du Cognac tandis qu’à poil mon O*** (toujours la seule initiale à cause, je te l’ai déjà expliqué, d’Allah akbar pourfendeur de pédés) nu, dis-je, sous son grand tablier, fait déjà pointer en s’esclaffant, la poêle à la main et son mandrin dans l’autre, sa mâle concupiscence… alors, j’adore, tout prêt à me damner, à tomber à genoux, à sacrifier mon âme, du moins ce qu’il en reste.

Oui, je veux du bio, du live, du naturel en vrac qui craque sous la dent ou cogne contre la joue. J’entends délirer sans retenue, sans autre plaisir que la folie brandie et empoignée. Un paf, quoi ! Un paf de mec ! Et même deux, pif paf, voilà ce que je veux. Des geysers ! Des laves lactescentes ! Coulée pyroplasmique. Des couilles avec label et du pur jus de treille ! Deux pistons infatigables ! Deux perforateurs high-tech corvéables à merci ! Des mots qui jaillissent, virevoltent, explosent, s’entrechoquent. Et même, on le verra plus loin, quelques soupirs, quelques alizés, de ceux qu’il faut taire postérieurement avec grande pudeur…Pas trop cuits les mots, plutôt crus, texte tartare, jamais à l’étouffée sous la sèche Raison ou la froide Pudeur. Ô folie ! Ô chère obscénité ! Sans précaution, sans ceinture, ni de chasteté ni de sécurité, sans filet de protection (sauf la résille noire moulant ta bite pâle), sans autre air bag que nos paires de valseuses. Deux paires. Quel luxe ! Oui, ami, ne lésinons pas sur les options même si la bagnole est en crise mais pas nos roubignoles ! J’opte ici pour une prose volcanique, un peu comme Guillaume Tusdan (en mieux), Guillaume première manière, mon plus cher ennemi, dans ses premiers opus, lorsqu’il était un jeune con goûteux, un Génie prometteur (mais il est feu, oublions, pardonnons !). Passons, je m’énerve, je m’échauffe et j’en néglige ma mise en ligne (patiente, Nathanaël, non, je ne t’oublie pas. Délaisse ton ordi, installe-toi sur le lit, j’arrive, c’est promis, notre sieste va commencer. Tu peux déjà te mettre à ton aise et dégrafer ton fute). Bref, pour en revenir à l’écrivain maudit, ne tirons pas sur les momies, surtout pas au bazooka… trop de dégâts collatéraux !

Un souvenir malgré tout : lorsque j’ai fait paraître mon second livre de nouvelles, un jeune belche – libraire, paraît-il – m’a faxé une interminable diatribe (je résume donc) : « La guerre des auteurs est-elle ouverte ? Ral-le-bol de tes digressions ! Je n’ai pas compris ce que venaient faire ces deux pages. J’ai débandé aussi vite et je n’ai pas continué à lire. Que leur reproches-tu donc à Guillaume et à Eric ? » Je ne reproche rien aux tenants du bbk sinon que leur anti-morale est criminelle, leur médiatisation dégueulasse et leur style nullissime. Et dire que Radamès 1er à été invité en grande pompe dans la Belle Province pour faire l’apologie de sa roulette russe ! Ils auraient mieux fait d’inviter l’auteur du Messager qui figure déjà dans leur bibliothèque municipale. On a de la culture au Canada, pas seulement du sirop d’érable. Passons. Même pas belles, leurs proses ! Même pas baisables leurs textes, avec ou sans capote. Pouah ! Mais le bareback point ne passera. Et puis, il faut être lucide : la haine fait partie intégrante de la condition de l’homme de lettres qui décèle en tout confrère l’adversaire potentiel.

Revenons plutôt à nos moutons. Ou plutôt à notre momie pétrifiée, donc inoffensive. C’était au siècle dernier, au rayon Balland, en fait il y a bien plus longtemps, quelques décades avant J.-C. Ah ! La paix des sarcophages, la béate ataraxie sous la poussière des siècles… Ah ! La simple idée d’une sieste éternelle. Dormir, dormir, dormir, dormir, dormir… (le Prince de Danemark, en caressant son crâne, caressait-il aussi… songeait-il alors à la voluptueuse indolence ?). Oui, dormir, sur la plage ou sous la couette et, juste avant, rêveusement jouir. D’abord sur la page, n’est-ce pas Nathanaël ! Nous y voilà. Tolle et lege ! (NDLR. « Prends et lis. » Célèbre parole adressée à St Augustin par un lutin tentateur caché dans le jardin et tendant au futur évêque d’Hippone une tablette porno écrite en cyrillique).

Que la lecture soit donc efficace, qu’elle convertisse les néophytes. À présent, foin de digression, basta, je suis à toi, tout à toi pour notre sieste promise et annoncée, si vicieusement différée. À bas les auteurs tyranniques menant leur lecteur par le bout du nez ou de toute autre extrémité d’ailleurs. Allons-y enfin, par le fameux escalier, tu te souviens, qui monte, monte, monte… le petit pavillon dans la prairie, difficile à dénicher, au creux d’un vallon, dans la France profonde, « ça me suffit » dit l’écriteau - ou, dans la capitale, dans la villa du Plaisir, la demeure aux cent pièces mais où la plus vaste est toujours la salle d’attente, comme le Bonheur (le bien-être plutôt puisque rien ne vieillit plus vite que le Bonheur !) L’alcôve, tout là haut, la chambre de bonne. Là, nous officierons. C’est sympa sous le toit pour y faire la sieste, non ? Plus près du septième ciel. Faisons-la donc cette sieste au lieu de babiller. Jouons aux bonnes. Deux bonnes complices, rires espiègles et mains baladeuses tandis que Madame la Vertu est sortie pour faire ses courses. Retour à six heures. Le temps presse. Dès lors, je me concentre et à la fois me détends, me préparant à notre double somnolence. Et pour mieux dériver vers ta joie dénudée, plus que jamais – énergie paradoxale – après avoir soufflé un instant, soupir d’aise ou d’épuisement (j’écris depuis une bonne heure d’affilée sans avoir ni bu ni mangé… - Jules Renard a raison « en littérature, il n’y a que des bœufs. Le talent est une question de quantité » - …ni même avoir couru à ma boîte aux lettres, j’attends la dernière missive de Willy, si, si, je t’en parlerai très bientôt, promis, si tu es sage… et point trop jaloux ! ). Plus que jamais donc je mitraille sur mon clavier et mon texte crépite, et mon esprit s’échauffe, mon cœur bat la chamade, ma pine pour toi, Nat, devient nomade, et s’émeut d’impatience, pour toi, trésor, c’est juré, c’est craché, ma larme d’envie, pour toi seul, mon chéri, mon docile, à nouveau attentif, suspendu à ma prose, si beau, beau comme une bite d’amour ! Détends-toi à ton tour, pardonne ma lenteur, nous allons reposer dans le lit du plaisir.

Donc à la semaine prochaine, même endroit, même heure, tiens-toi prêt : après ce préambule, notre sieste pourra enfin débuter. Pour aujourd’hui, j’ai fait mon boulot : un clic, la page est visualisée. Un deuxième clic, elle est enregistrée. Un autre clic encore : pour toi, bel ange, mon désir est dézippé… à toi de jouer !





À SUIVRE

Extrait des Oraisons jaculatoires, manuscrit inédit de M. Bellin. En consultation partielle (gratuite) ou en téléchargement intégral (payant) sur la plateforme littéraire de YOUSCRIBE :