Samedi dernier, après avoir visité l’immense chantier de dessalement d’eau de mer de Fujairah - toute cette technologie mise en œuvre, ces centaines d’ouvriers affairés comme les antiques constructeurs des pyramides et l’Ami qui me faisait visiter le site, lui si compétent, si pragmatique, si soucieux des réalités techniques et humaines - je me suis senti bizarrement inutile, démuni, “à côté de la plaque”. Dans deux ans, l’usine sera livrée clés en mains et l’eau pure jaillira. Et moi, auteur loser, qu’est-ce que je fabrique avec mes pauvres petits mots griffonnés sur un blog ou sur les pages d’un livre ? Que vais-je laisser sinon quelques états d’âme égotiques et de pauvres esquisses de papier ?

Lorsque je montai dans l’avion, trois jours plus tard, le même malaise se saisit de moi, encore aggravé par la tristesse de la séparation, cette impression tenace d’inutilité sociale et d’incompétence personnelle. C’est alors que j’eus la chance de lire, dans le seul quotidien français proposé aux voyageurs, le discours de Jean-Marie Gustave Le Clézio lors de la réception de son Prix Nobel de Littérature. Des esprits chagrins ont dit que ce discours de Stockholm était convenu et consensuel. Peut-être. Ce que je sais, c’est qu’aussitôt, ces mots eurent un impact sur moi, me consolant, me rendant foi en moi-même, provoquant comme un appel d’air, me restituant une forme de justification dans la mesure où la Littérature, même si elle signe une forme d’incompatibilité personnelle avec le réel – d’infirmité – ne permet pas pourtant de fuir ce même réel de notre planète ni les combats qui s’y déroulent.

Evidemment, je n’ai pas l’outrecuidance de me comparer aux grands auteurs cités par Le Clézio, mais, lorsqu’on se sait orphelin et un peu minus, pourquoi bouder la joie de se sentir intégré, fût-ce virtuellement par la magie d’un discours, dans une famille d’accueil généreuse et entreprenante, entre désillusion et courage, ardeur et impuissance, solipsisme et solidarité ?

« Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?... La solitude est aimante à l’écrivain, c’est dans sa compagnie qu’il trouve l’essence du bonheur .»

Dans l’humilité aussi et la douleur féconde devant sa propre incapacité à être heureux et à changer le monde.

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