CHRONIQUE D’UNE MÉLANCOLIE (13)
Par Michel Bellin, vendredi 18 juillet 2008 à 07:26 :: General :: #432 :: rss
À partir du vendredi 25 avril 2008, et ce désormais avant chaque week-end, je mets en ligne un manuscrit inédit « CET ÉTÉ PLEIN DE FLEURS, Journal romanesque (Août 1919 – Août 1920) ».
Ce volumineux « vrai faux » journal m’a demandé plus de deux ans de travail et a été refusé avec une belle unanimité par une quinzaine d’éditeurs. Trop long, trop littéraire, trop romantique, trop adolescentrique, trop ceci, pas assez cela etc. Tant pis pour eux ! Et tant mieux pour mes chers Internautes qui vont s’approprier ce monument de la Littérature intimiste (!). Petite curiosité : y aura-t-il parmi eux des petits malins qui, semaine après semaine, vont « copier coller » le Journal de Paul de manière à se constituer une édition perso ? Je l’espère bien : c’est cadeau ! Tout plutôt qu’un manuscrit qui jaunit dans un tiroir. Et puis, ce petit Paul de Montclairgeau durant les deux dernières années de sa vie, dans son Jura natal où à Paris ou il dépérit, ce jeune homme est si touchant, si contemporain, si rimbaldien, si agaçant aussi… il ressemble un peu à l’auteur comme un frère… forcément !
Embarquons donc pour ce Journal d’une âme, en se remémorant chaque fois les deux citations en exergue de l’œuvre et qui dès le porche l’éclairent :
On ne peint bien que son propre cœur, en l’attribuant à un autre.
CHATEAUBRIAND
Je me repens d’avoir assombri ma jeunesse, d’avoir préféré l’imaginaire au réel, de m’être détourné de la vie.
André GIDE (Les nouvelles nourritures)
Ce volumineux « vrai faux » journal m’a demandé plus de deux ans de travail et a été refusé avec une belle unanimité par une quinzaine d’éditeurs. Trop long, trop littéraire, trop romantique, trop adolescentrique, trop ceci, pas assez cela etc. Tant pis pour eux ! Et tant mieux pour mes chers Internautes qui vont s’approprier ce monument de la Littérature intimiste (!). Petite curiosité : y aura-t-il parmi eux des petits malins qui, semaine après semaine, vont « copier coller » le Journal de Paul de manière à se constituer une édition perso ? Je l’espère bien : c’est cadeau ! Tout plutôt qu’un manuscrit qui jaunit dans un tiroir. Et puis, ce petit Paul de Montclairgeau durant les deux dernières années de sa vie, dans son Jura natal où à Paris ou il dépérit, ce jeune homme est si touchant, si contemporain, si rimbaldien, si agaçant aussi… il ressemble un peu à l’auteur comme un frère… forcément !
Embarquons donc pour ce Journal d’une âme, en se remémorant chaque fois les deux citations en exergue de l’œuvre et qui dès le porche l’éclairent :
On ne peint bien que son propre cœur, en l’attribuant à un autre.
CHATEAUBRIAND
Je me repens d’avoir assombri ma jeunesse, d’avoir préféré l’imaginaire au réel, de m’être détourné de la vie.
André GIDE (Les nouvelles nourritures)
Cet été plein de fleurs
Journal romanesque
(Août 1919 – Août 1920)
Pour nos mères et nos sœurs
Vendredi 12 septembre 1919. La chanson de Lily
Ce matin, je me suis senti plus calme, plus sage. Sans doute un effet de la nuit et de ses longs voiles silencieux. Mais ma foi et mon enthousiasme restent intacts pour les derniers jours de vacances à venir. Qu’importe qu’ils soient longs ou moins longs, puisque, en définitive, ils raccourcissent ! Qu’ils soient donc plutôt ronds, ventrus, débordants et que, par mille activités et ma curiosité sans cesse en éveil, je les emplisse ! Il n’empêche, déjà la mélancolie pointe son nez velouté. Pour la première fois ce matin, nette et caractéristique, elle s’est insinuée en moi dès le réveil : comme il passe vite le temps, long ou rond, alors que sont déjà comptés mes jours de plaisir et de liberté !
La journée s’annonçait donc calme, presque anodine, favorable en tout cas à ce recueillement auquel j’aspirais tant en rentrant de Bonlieu. Mais la soirée « historique » de Bar avait tellement modifié ma mentalité que je ne tenais plus du tout à la Nature soudain désenchantée, impersonnelle, ni à la paix des champs ni à la solitude des bois. Je n’ai même pas savouré le thé au rhum pris au salon avec oncle Léon et tante Guitte. La journée allait-elle se traîner lamentablement ? La sérénité tant convoitée a-t-elle donc toujours ce goût tiède, cette fadeur ? Le destin en avait décidé autrement et ce vendredi, si banal à son début, allait être plus mouvementé que prévu. En effet, à peine avions-nous fini de prendre le thé que nous aperçûmes des gens montant l’allée des tilleuls. Trois silhouettes familières mais encore indistinctes et un homme, de taille trapue, que nous prîmes de loin pour l’un des fils Klotz. Que venaient-ils faire chez nous sans s’être fait annoncer ? Affolement général. La bouteille de rhum est escamotée, oncle Léon et tante Guitte s’éclipsent, Mère va au devant des visiteurs en s’efforçant de rester digne sous son accoutrement de jardinière. Alors que je m’apprêtais à la suivre, également fâché de paraître en un semblable négligé, soudain, sur le perron du salon… Elle se tient en face de moi, vive, impromptue, celle que je n’attendais plus, « grands yeux bleus au doux éclat », Lily en personne ! Accompagnée de ses parents, elle venait nous faire une visite de courtoisie pour nous présenter son basset de mari que nous n’avions pu identifier de loin. A cette découverte, mon sang ne fit qu’un tour, je dus balbutier, rougir, battre en retraite. C’est que seule une longue absence avait anémié l’amour dont mon séjour à Bonlieu venait de rouvrir si cruellement la blessure. Lily ! Lily ici et si mal accompagnée, si grotesquement assortie ! La fée Angélique et le nain Pafaro, exactement comme dans le livre d’images de Chou ! Comment était-ce possible ? Je me sentis bouleversé et, chose curieuse, passé le premier émoi, c’est un automate qui serra la main tendue par cette « élégante jeune femme ». Néanmoins, je ne lui dis pas « madame » et encore moins « mademoiselle » ; je l’appelai Lily, tout simplement, comme naguère.
On nous présenta l’heureux élu, un certain Monsieur Belligné, industriel à Langres qui avait tout pour me déplaire : intelligent, distingué, aussi nabot qu’ennuyeux, correct pour tout dire, exactement le personnage du mari de roman dans un mariage de raison. Avec la belle Madame Belligné ! Cette projection romanesque m’empêcha d’être trop triste ou dépité et c’est avec un amusement ironique que je me mis à considérer mon couple de roman, bien que je fusse à vrai dire chaviré de retrouver aussi inopinément une Lily à la fois si proche et si éloignée de moi, tout à fait femme à présent, élancée, élégante, plus grande et plus belle que jamais. Je me tenais en face d’elle mais j’osais à peine la regarder, tantôt enamouré – platoniquement évidemment – tantôt un brin sarcastique car j’entrevoyais doublement mon héroïne romanesque, les deux images se superposant de manière saugrenue et de façon tout à fait indépendante de ma volonté, soit la fraîche jouvencelle au cou de gazelle soit la bourgeoise à la taille épaisse inspectant la jaquette de Monsieur Belligné avant son conseil d’administration. Le paysage changeant de mes sentiments devait se peindre à ciel ouvert sur mon visage car Lily semblait surprise, ses yeux rêveurs s’attardant parfois dans les miens. Je crus y discerner, l’espace d’un instant, l’étincelle du passé. Elle ne m’avait d’ailleurs pas oublié, comme elle tint à me le rappeler d’une voix douce lorsque je la raccompagnai jusqu’à la grille. Son futur mari aussi d’ailleurs me regardait parfois d’une manière étrange. Mais capter une étincelle dans ce regard relèverait de l’exploit ! Je me mis à le haïr d’être si laid et si encombrant, comme une pustule sur un visage diaphane. Mais l’amour avait tranché ! L’amour ou la raison, qui sait ? Qui le dira ? Qui le saura ? Pas même peut-être les intéressés. Et tout rentrera dans l’ordre, avec un ou deux héritiers à la clé. Car les romans bourgeois finissent rarement par un coup de poignard ou une fuite au couvent : on se reproduit, on vieillit, on épargne. Nos visiteurs nous quittèrent peu avant six heures. Ils avaient décidé de se promener sur la route de Ruffey, après avoir retrouvé Jacques en grand uniforme de fantaisie. Le garçon rentrait de l’Etoile à bicyclette et décida de mettre pied à terre pour les raccompagner. A peine étaient-ils partis qu’oncle Léon et tante Guitte me firent comparaître plaisamment pour se moquer de mon héroïque déconvenue devant « l’adorée ». J’aurais pu me vexer ou pleurer de rage. Chose étrange – c’est dire si j’étais rapidement devenu un veuf consolable – je pris la chose très plaisamment en vantant l’admirable « petit couple ». Mère me trouva odieux et injuste face à un si beau parti. Qu’à Dieu ne plaise ! En fait, je crânais un peu. Durant toute la soirée, je restai secrètement bouleversé, presque anéanti, ne parvenant pas à démêler mes sentiments : bonheur d’avoir retrouvé ma Lily intacte ? Désespoir de l’avoir définitivement perdue ? Dépit de voir une biche accouplée à un pingouin, une espèce d’huissier triste et guindé, avec ses yeux ronds et sa ridicule mèche noire, comme Riquet à la houppe mais sans en avoir l’esprit ? Peut-être aussi, je dois bien le reconnaître, avais-je inconsciemment projeté sur ce mâle court sur pattes ce qui constitue mon tourment… même si, avec mes 165 centimètres, je peux me flatter, moi, d’une stature de géant !
A la veillée, nous avons écouté de la musique. Mère tenait mordicus à son Saint-Saëns, une œuvre pompeuse avec grandes orgues. J’ai trouvé ce fracas assommant. J’ai été autorisé à passer ensuite sur le phonographe, après l’éternelle scie de Thaïs chère à Bon Papa, une de mes musiques préférées : la suite de Peer Gynt, dans l’interprétation de sir Beecham que je chéris entre toutes. C’était délicieusement triste. Je songeais à Lily… Lorsque la chanson de Solweig s’éleva, je sentis ma gorge se nouer, mes yeux s’embuer. Heureusement, il était déjà tard et nous nous tenions dans la pénombre. Je me sentis soudain, mais pour de bon cette fois, veuf, abandonné, inconsolé. Et cette partition, au lieu de me bercer comme elle y parvient si souvent, ne faisait qu’accentuer mon malheur. L’orchestre sonnait bien, la voix de la dame était limpide et touchante, mais en moi, aucune musique, aucune harmonie. La corde était rompue. Finalement, me disais-je, navré, j’ai à peine 19 ans mais je me sens aussi vieux et las que le héros d’Ibsen. Lorsqu’il retourne au pays, épluchant son oignon, il ne retourne à « rien », il est devenu « personne » ! Mais lui, du moins a vécu… même si c’est Dame Solitude qui l’accueille d’un baiser glacé. "Pauvre, indiciblement, une âme peut s'en retourner dans le gris des brumes. Terre délicieuse, ne te fâche pas si j'ai en vain piétiné ton herbe. Soleil délicieux, tu as gaspillé ta lumière pour une cabane déserte. Il n'y avait personne à réchauffer... » Solweig peut bien chanter… Et moi, le pourrai-je encore ? Si je n’ai plus de musique au fond de l’âme, comment pourrai-je encore faire danser ma vie ? Pour qui ? Jusqu’à quand ?
Ce soir, je suis monté me coucher pas trop tard, bien loin de la sérénité qui m’avait cueilli le matin même. Je n’acceptai même pas de rester pour la camomille rituelle. Même Bon Papa, avec sa rasade de rhum, ne parvint pas à me convaincre… J’avais bien d’autres idées en tête, d’autres ingrédients dans ma bouche amère : luttes de la vie, émotions, destins, aventures, contretemps, triomphes, déceptions, malheur, solitude, femme, femme… quelle potion ! Et quelle cacophonie dans mes oreilles intérieures ! Non, je n’étais pas un Stradivarius, mais une crécelle. Les demoiselles s’en amusent, la brandissent, rient aux éclats puis la jettent car ma petite musique ne plaît pas. Mais qu’y puis-je ? Où est ma partition ? Et où se cache-t-il le luthier de ma vie ? Une chose est sûre en tout cas : je n’aurais jamais dû écouter la sérénade de Greeg. Je suis condamné à me mettre au lit avec pour fiancée ma blonde et déjà vénérable Neurasthénie !
Samedi 13 septembre 1919. Excursion au Mont Morin
Chose paradoxale, et néanmoins habituelle, je me suis éveillé léger, plutôt content, encore tout ému des événements des jours précédents, en particulier ceux de la veille. Mes rêves avaient dû colorier mes souvenirs !
Pour me distraire d’un retour d’émotion pouvant m’être nocif, je suis parti ce matin à la chasse aux papillons sur le pâtis communal jusqu’à la lisière du bois. Belle matinée. Les jours radieux de la semaine dernière n’ont pas eu les successeurs qu’ils promettaient. Dommage ! Heureusement, ce changement de temps ne semble pas avoir prise sur mes états d’âme. Je suis loin de l’ennui et du spleen de mes débuts à Montclairgeau. Je jouis avec bonheur de cette belle fin d’été, non sans une certaine inquiétude pour les temps d’adversité qui viendront fatalement ensuite et seront d’autant plus éprouvants. En tout cas, je ne regrette plus Paris. Ah ! non par exemple ! La province et la campagne ont décidément beaucoup de bon, des beautés cachées et salutaires qu’il suffit de découvrir pour en jouir. Ce sont – en tout cas pour moi – des biens d’une essence plus rare et plus profonde que tous les colifichets de la capitale ! Je l’ai encore vérifié durant ma promenade, les lépidoptères n’étant, je l’avoue, qu’un prétexte. Oh ! L’harmonie des collines aux alentours de l’Etoile sous les premières teintes de l’automne, une rousseur pastel à peine accentuée. L’air était tiède et parfumé. Je l’ai humé tandis que mon oreille imaginait de lourdes songeries aux accents de l’angélus de midi.
Nous avons pris le thé assez tôt, oncle Henri et moi-même, afin de pouvoir faire la grande promenade à pied projetée la veille. Départ vers cinq heures. La brume légère nuit à la vue sur la Bresse lointaine mais donne un cachet romantique aux ondulations boisées du pays. Nous longeons d’abord la crête épineuse de la Chaux avant de pénétrer dans le bois Seigneurial, qui n’est que son prolongement bossu et tourmenté jusqu’à l’éperon final dominant la plaine. Ce bois mérite bien l’épithète de « seigneurial » que je lui décernai jadis. C’est la première fois que je l’explorais dans toute sa longueur, et j’en ai tiré une impression d’ampleur et de majesté souveraines. Bien sûr, il est très accidenté, mais parfaitement entretenu. Les futaies sont régulièrement débroussaillées tandis que les allées s’enfoncent dans un clair-obscur de parc, profondes, secrètes, avec des tableaux de lointain aussi impalpable qu’un lavis, sous une ogive de verdure ruisselante de lumière en son sommet. Quelle merveille ! Quel calme ! Oncle Henri et moi progressons sans parler. Seuls nos pas sont la trace audible de notre avancée. Je me sens petit et si confiant dans cet univers végétal qui respire la paix. Et la présence d’un adulte à mes côtés, cet homme affectueux quoique parfois péremptoire dans ses jugements, me rassure grandement.
Nous débouchons finalement non loin de Quintigny, auprès d’une source transformée en réservoir d’eau pour le village. Nous orientant vers le Mont Morin, qui dresse à l’est sa formidable barrière, nous continuons par des sentiers de vignerons au milieu des cépages et des pâtures. Tout de suite après la ferme de Platenay, nous arrivons à l’extrémité nord de la côte de Mont Morin, à portée de Plainoiseau et d’Arlay dont les ruines sont désormais toutes proches. Rien à voir évidemment avec les Alpes ! Cette longue côte farouchement boisée ne culmine qu’à 400 mètres d’altitude, ce qui, dans notre Jura, constitue presque un record. Et si nous allions jusqu’à la crête, comme nous l’avons prévu, bien qu’il se fasse déjà tard ? Nous empruntons alors des sentiers dont la raideur glissante effraie quelque peu mon bon oncle plus habitué à l’asphalte parisien qu’aux escarpements de la contrée. A un moment, nous dûmes même nous hisser sur des troncs pour pouvoir progresser et l’on risquait fréquemment de perdre tout son progrès. Quelle aventure ! Un bluffeur aurait pu dire qu’on grimpait à 200 pour 100 ! Mais nos efforts furent enfin récompensés : nous voilà sur la crête. C’est une sorte de plateau boisé où sinue un sentier de tout repos. Nous faisons une courte halte au milieu de fougères géantes, enivrés par des odeurs âcres et balsamiques. Avec un tout petit peu d’imagination – et je n’en manque guère – je m’entrevoyais au fond de l’Amazonie, dans une cathédrale de verdure. Seule manquait la cacophonie des aras et des ouistitis. Mais un détail faisait plus vrai que nature : j’étais torturé par la soif car nous avions oublié nos gourdes. Nous décidâmes de reprendre la route mais la végétation, loin de céder, s’accrut de plus belle au point que nous pataugions dans une masse mouvante de graminées sauvages, fougères, ronces, rejets divers agrippant nos vêtements. Nous n’arrivions pas à suivre une direction fixe. Oncle Henri s’aidait de sa badine, parfois il pestait. Je le sentais vaguement inquiet par cette excursion prenant des allures d’expédition tropicale. A un moment, arrivés à la limite des grands prés, nous nous trouvons en face d’un énorme fossé hérissé de ronces. Pas moyen d’aller plus loin ! Nous dûmes retourner plus bas pour chercher un autre accès aux pâturages.
Il est déjà six heures passées ; le soleil est masqué par une rasure sombre. C’est dommage car la vue doit être impressionnante sur Montain, le Pin, Château-Chalon et le premier plateau de la Bresse. Nous ne nous attardons pas à admirer ce paysage brumeux, car il se fait tard et nous devons rejoindre sans tarder l’extrémité sud du Mont Morin. En fait, il nous faudrait dénicher un autre sentier, plus direct, dans cette partie de la forêt. Pour ce faire, nous longeons une lisière accidentée avant de couper par un pré pentu en direction de Vallières. Soudain, merveilleux effroi, un perdreau, là , à deux mètres à peine. Il prend lourdement son envol juste devant nous, pratiquement sous nos pieds. Et je n’ai pas de fusil ! Mais l’heure n’est pas aux regrets, plutôt à la perspicacité : je finis par découvrir un simulacre de sentier semblant se diriger vers le sud. Il se perd bientôt. L’oncle Henri se tient coi. Savoure-t-il autant qu’au début notre escapade ? J’en doute mais ne souffle mot. Je décide de poursuivre notre progression, toujours vers le sud, à en juger par la lueur éclairant les frondaisons. Nous longeons alors une sorte de passage frayé par quelques braconniers au travers des taillis et indiqué par des marques cabalistiques toutes fraîches sur certains troncs. Cela tient tout à fait des histoires de Peaux-Rouges ! Mais cette piste s’efface soudain et il nous faut nous enfoncer au hasard, droit devant nous. Je rassure mon compagnon qui commence à bougonner : la pente est de bon augure, expliqué-je, elle ne peut que nous annoncer la fin du bois et l’approche des pâturages, puisque – d’après mes observations – nous devons nous trouver sur l’éperon sud. En effet, c’est moi qui ai raison : je tends la main à mon oncle et nous parvenons, par une trouée du taillis, à nous hisser tous deux vers une issue. Sauvés ! La vue soudaine sur la plaine a un effet d’autant plus magique : une vision crépusculaire sur Montclairgeau, Vallières et La Chaux. Je suis un peu déçu : j’espérais découvrir en contrebas un village de tipis et quelque mince iroquois monté sur son mustang ! A défaut de coursiers, nous nous rabattons bientôt sur « le sentier des lézards verts » que les gens d’ici empruntaient jadis pour aller de Charlentin à Montclairgeau ou vice-versa. Nous voici en pays de connaissance et le charme de l’aventure en est vite éventé. Une dernière surprise pourtant : dans l’ombre déjà forte, soudain une flèche. Un lièvre ! Et je n’ai toujours pas de fusil ! J’enrage. C’en est trop. Je m’ouvre de mon dépit à mon oncle qui ne fait que sourire. Il n’a jamais été tenté par « ce sport de brutes » ! Je me rembrunis devant une telle incompréhension mais ma décision est prise : je vais faire n’importe quoi pour avoir un fusil.
C’est dans ces dispositions que je rentre très vite au château. Pendant et après le dîner, je harcèle Mère pour qu’elle donne une suite à mes projets. Elle se contente de lever les yeux au ciel, en souriant : son Paul, chasseur ! Sa commisération m’exaspère. Et pourquoi ne connaîtrais-je pas moi aussi les joies de la chasse ? En quoi serait-ce un déshonneur ? Une occupation futile ? Ou dangereuse ? Beaucoup de jeunes gens de mon âge s’adonnent à cette activité de grand air ! Et ce sport ne pourrait-il pas m’aider à développer ces qualités de rigueur et de patience qui me font défaut ? Quand on est à l’affût, on ne rêve pas, n’est-ce pas ? Je fatigue tout le monde. La violence de mon désir en devient incongrue. Sur ces entrefaites, survient Bon Papa qui rentre, épuisé, d’un enterrement à Langres. Il capte l’attention en ma défaveur, nous racontant ses aventures en voiture à bras et sa gare de Dijon inondée par une canalisation crevée. Mais que m’importent son enterrement et son déluge ! Un fusil ! Ce que je veux, c’est un fusil, un fusil, un fusil !
Pour finir, je suis monté me coucher énervé et étrangement ravi de mon insupportable caprice.
À SUIVRE
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