Je répète souvent que vivre, c’est perdre du terrain – sans nul doute une formule de Cioran. Tu me diras qu’à soixante et un ans, je ne risque pas grand chose et qu’il me reste du temps, du potentiel, des réserves. Qu’en sais-tu ? Vivre longtemps (combien ?), est-ce une consolation ou une malédiction ? Et pourquoi s’imaginer ingénument que la pente sera longue et douce ?
En fait, je sens que l’étau se resserre, je guette les indices, les signes avant-coureurs. Oui, le corps fatigue, la carcasse se tasse, les performances déclinent : la peau lisse, la dentition parfaite, les réserves de souffle, les réflexes sûrs et surtout la mémoire infaillible et primesautière… Même l’intelligence radote. Donc, dans le miroir ou dans le ressenti intime, les menus signes de défaillance qui me tiennent en haleine sans m’angoisser jamais. En fait, ce n’est pas la peur de la Faucheuse qui approche à pas de velours, plutôt une curiosité, une sorte de perplexité amusée. Sous la fatalité, il faut faire le dos rond ou tenter une saillie, n’est-ce pas ? Car je sais bien que sans aucun doute je m’amuse à me faire peur comme un gosse qui s’offre à lui-même d’horribles grimaces dans la glace ! Manière de me rassurer, de hausser les épaules, de faire le fanfaron.
Pourtant, une très chère amie de mon âge a disparu ce printemps en quelques semaines. Elle était en pleine forme et s’esclaffait souvent. C’est fou comme on se passe des irremplaçables défunts, comme on vit très bien sans eux, ouste ! sûrement grâce à cette pulsion de vie qui nous rend amnésiques et finalement heureux et soulagés – nous – de pouvoir encore rire et (sur)vivre. Mais pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi dans dix ans ? Pourquoi pas la nuit prochaine, en catimini, à la sauvette, dans l’effarante solitude ? J’aime quand l’ami Gide me houspille et me ramène au réel, loin des niaises consolations catholiques ou de l’optimisme béat des
gens bien dans leur peau et à l’aise dans leurs baskets. Les cons !
« …Et puis soudain les jeux sont faits, rien ne va plus. Alors, un beau jour on entend dire : - Vous savez… Gontran, je viens de le revoir. Il est fichu. Ne fais donc pas le malin. Tu vas mourir, ça n’avait rien de si comique. Tu t’efforces de plaisanter pour cacher ta peur, mais ta voix tremble et ton pseudo-poème est affreux. » Heureusement, poursuit André, « la mort met des gants fourrés pour nous prendre. » Acceptons-en l’augure même si le grand auteur peut être contredit par la femme tronçonnée dans ses deux valises flottant au fil de l’eau (France 3 comme chaque soir, adore ce genre d’ouverture à son Journal national. Vomitus vesperalis !).
À défaut de poème ou de fait divers, l’humour noir ou gris perle, c’est plus gai. Et cette page de François Nourissier qui m’a touché, pathétique et lucide, pathétique parce que lucide. Si le pauvre vieux savait que j’ai trouvé son livre sur le trottoir, à Garches, au milieu d’une pile de bouquins livrés à la décharge. Dire qu’autrefois, on n’osait pas jeter le moindre quignon ! Aujourd’hui, les bourgeois friqués de l’Ouest parisien livrent leur nrf à l’asphalte, sans doute à l’attention des éboueurs analphabètes ! En tout cas, cette macabre coïncidence : Nourrissier a intitulé son chapitre : « Ouste ! » Il ne parlait pas alors de son œuvre bradée mais de lui-même, le vieil écrivain barbu qui, huit ans plus tard, n’en finit pas de s’en aller…

Post-scriptum. J’écris ces mots un dimanche de juin, matin frisquet et solitaire. Sur la table basse du salon, un napperon de pétales… Cette nuit, les roses sont mortes, sans faire les malignes ni protester. (Les plantes sont sages et pudiques.) Et, derrière la croisée, un merle s’égosille tandis que de fringants cyclistes à la fesse rebondie s’encouragent de la voix.

Alors ? Que croire ? Qui croire ?

Croire encore à chaque aube… une de plus en moins…

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